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Table des matières

Publication du roman en revue : parties 1–3. La numérotation et les paragraphes sont conservés d’après la source.

  1. Partie 1
  2. Partie 2
  3. Partie 3

1

La taïga enserrait la maison dans ses gelées, il ne restait que le carré de la trappe du poêle, soufflant une chaleur cramoisie. La taïga déferlait dans le bruissement printanier des ruisseaux, les clameurs des oiseaux. Elle éclaboussait de rose avec les fleurs du lédon, s’engouffrait par les fenêtres dans le grondement croissant du vent qui balançait les cimes hirsutes des pins et amoncelait les nuages d’orage. Ils emplissaient les rêves des habitants du village de Namkhaï du roulement d’une averse née parmi les chaînes montagneuses et soulevant les innombrables ruisseaux en crinières d’écume.

« Notre village de Namkhaï est solidement, inébranlablement établi », pensaient ses habitants. Et, de fait, on aurait dit que le village avait poussé tout seul sur les rives de la rapide et capricieuse rivière Tachour : les maisons s’étaient élevées, entourées de cours et de potagers, leurs racines profondément enfoncées boivent l’eau de source sous la terre. Le petit village s’était blotti contre les flancs boisés de conifères des croupes de la taïga qui, en s’éloignant, devenaient toujours plus hautes, s’imprégnant du bleu des sommets rocheux de la chaîne. Les villageois s’endormaient au roulement des averses, aux cris automnaux des caravanes d’oiseaux en route vers le sud, sous l’assaut furieux des vents et des tourmentes, avec lesquels hurlaient à l’unisson les meutes de loups qui balayaient de leurs queues grises les neiges des abords du village, soulevant les aboiements inquiets des chiens.

Dans les temps anciens, la rivière Tachour — qui, bien entendu, n’avait pas encore de nom — se précipitait du haut des falaises, roulait d’énormes pierres en faisant saillir les muscles noueux de son courant. La rivière n’avait même pas encore creusé son lit actuel dans le socle de pierre. Et c’est alors que les gens de la steppe vinrent sur ses rives. Ils nomadisaient à la recherche de terres nouvelles, fuyaient les calamités, déchirés par les luttes intestines.

Les falaises rocheuses, les fourrés impénétrables de la taïga étaient inhabituels pour ceux qui étaient nés dans les libres étendues de la steppe. Les gelées sont féroces, les tempêtes et les vents glacés soudains, le tourment des moustiques rend fou, les pluies, une fois commencées, n’en finissent plus. En revanche, la chasse rapportait toujours du gibier, le poisson s’ébattait dans les rapides, les dons de la forêt étaient généreux.

Mais les nouveaux venus de la steppe comprirent bientôt : ils n’étaient nullement les maîtres de ces lieux. Ils étaient les invités de quelqu’un, tout de même. On trouvait des sentiers bien visibles, des fosses-pièges à demi effondrées, des carcasses d’animaux dépecés. Dans les vastes clairières, les herbes et les broussailles étaient couchées par le passage des rennes domestiques au pâturage. Des emplacements de feux noircissent, des cercles bruns laissés par les habitations sont imprimés dans le sol, les morts sont ensevelis dans les arbres, sur des plates-formes aménagées en hauteur.

Encore que les traces ne fussent pas si nombreuses, bien des choses avaient disparu sous la végétation, bien d’autres s’étaient effacées d’elles-mêmes. Bon, il y avait peut-être eu des gens, mais ils étaient partis nomadiser ailleurs. Les membres du clan avaient d’autres soucis. Ils avaient à peine survécu à l’hiver : tout ici était différent, les lieux se prêtaient mal aux chevaux et au bétail. Les chasseurs s’enfonçaient dans les forêts sauvages, gravissaient des cols escarpés. Pourtant, ils ne parvenaient pas à s’entendre, à se raconter les uns aux autres : qui était allé à quel endroit, qu’y avait-il là-bas ? De quel côté, combien de temps pour y parvenir ? Tout autour était sans nom.

Certains membres du clan entreprirent une longue marche : il fallait trouver un endroit commode où s’installer pour longtemps. Ils perdirent beaucoup de forces à errer dans ces solitudes. En tête, se relayant, les chasseurs les plus endurants se frayaient un chemin à coups de lame dans les fourrés épais. Soudain, ils entendirent un son sec, retentissant… Le fourré répondit par un écho lointain qui s’éteignit au loin. C’était inattendu, tous s’alarmèrent ! Ils débouchèrent bientôt sur une lande sans arbres. Le chasseur, celui qui s’était avancé le premier, loin devant, tenait un tambour. C’était lui qui venait de le frapper. Quel était ce tambour, pourquoi l’avait-il frappé ?

Un tambour à la peau de renne bien tendue, assombrie, tout couvert de dessins. De l’autre côté, si l’on retourne le bord, on voit que la peau était blanche à l’origine. Au milieu est tracée une sorte de flèche — mais c’est peut-être un sapin avec deux branches. Au-dessus, un oiseau quelconque — on dirait un squelette d’oiseau aux ailes maladroitement écartées. Plus bas, de part et d’autre de la flèche-sapin, deux petits bonshommes. Faits de petits traits, avec des ronds pour têtes. Deux grands poissons à demi courbés enveloppaient le dessin. Autour des poissons, des signes incompréhensibles, comme si de minuscules oiseaux avaient piétiné là, laissant des empreintes à trois doigts. On distingue des figurines qui se suivent le long du bord. Cheval, renne, sanglier, serpent, souris, taureau, coq, chien…

— Je suis allé plus loin, dit le chasseur, il y a là-bas un pin, son tronc se divise en trois. Là-haut est aménagée une plate-forme de perches, c’est une sépulture. Des milans tournaient au-dessus, déchiraient leur proie. Un milan a arraché quelque chose aux autres, l’a saisi et s’est envolé. J’ai sifflé d’un coup, comme dans la steppe pour appeler mon coursier — de frayeur, il a lâché le tambour.

— C’est une sépulture, et il y a un tambour, dit un vieil et sage homme de la steppe. Un chamane, donc, est enseveli avec son tambour chamanique. Mauvais signe. Le tambour d’un chamane défunt. Tu n’aurais pas dû le ramasser, et encore moins le frapper… Tu ne feras qu’attirer le malheur !

— Dans la steppe, telles étaient les lois, répliqua le chasseur. Mais ici, tout est différent. Nous ne savons pas ce qui nous entoure, où nous sommes. Quels sont ces gens inconnus qui vivaient ici ? Si nous traînons derrière nous notre ancienne steppe, comment nous installerons-nous dans un lieu nouveau ?

Tous se dirent que le vieux sage parlait juste. Pourtant, le chasseur avait lui aussi sa vérité. Il avait ouvert la voie tout le long du chemin, et quelle charge il avait portée. Tout noué de muscles, l’œil sûr, infatigable à la chasse. Avec sa femme, ils laisseront une descendance, perpétueront le clan. Fallait-il écouter le vieillard respecté, mais épuisé par les lointaines errances ?

Tous étaient fatigués, ils jetèrent leurs ballots, s’écroulèrent sans forces. En contrebas murmurait un ruisseau. Il faudrait aller chercher de l’eau et faire du feu, faire bouillir du thé, manger de la viande séchée. Personne ne pouvait bouger. Même les pensées étaient lasses, l’angoisse de la forêt démesurée les déchirait de ses griffes.

Le chasseur serrait le tambour, comme si quelqu’un avait voulu le lui prendre. Il ajusta son geste, prit une grande inspiration… Et frappa de la paume ! Il frappa comme ceci — puis comme cela. Dans le tambour semblaient s’éveiller les montagnes qui les entouraient, roulant vers eux les vagues de leurs croupes encombrées de chablis. La voix du tambour était menaçante et grondante, l’écho répondit, roula en exclamations. Le cœur des gens du clan se desserra ! Comme si quelqu’un les appelait, égarés et effrayés, à marcher sans crainte, à gravir les escarpements pour voir d’en haut les terres inexplorées.

Le chasseur entra dans le rythme, battait du pied, se balançait comme sous un vent que lui seul pouvait sentir. Dans les coups grondants sur la peau tendue s’entendaient le sifflement des flèches, le galop de cavaleries de mille hommes sur les tambours brûlants des steppes, le grincement des épées dans les batailles et les cris des mourants, le vol foudroyant de l’aigle royal, le hurlement des loups dans le cosmos glacé des nuits.

La peur de l’inconnu quitta les gens de la steppe, ils reprirent courage, la résolution leur vint. Et le feu flamba, et ils burent du thé, et ils mangèrent ce qu’ils avaient. Ils se mirent à monter vers les sommets de la chaîne, où les vieillards à tête blanche fument éternellement leurs pipes, s’enveloppant des mèches des brouillards.

Dans un large vallon, ils virent comme des tapis bleu sombre, c’étaient des myrtilles. Et ils nommèrent le vallon — celui des Myrtilles. Dans une autre petite vallée, il y avait beaucoup d’airelles des marais, tout en reflets bleuâtres. Ce serait — celle des Airelles des marais. Le vallon suivant était tout couvert d’airelles rouges : d’un rouge vif et bien mûres. Celui des Airelles rouges, donc. Ainsi, ils se souvinrent de tout.

Alors qu’ils passaient à gué une rivière tumultueuse, un serpent enroulé se chauffait sur une pierre. Un signe aussi, apparemment. La rivière poursuit sa course, mais désormais — c’est la Rivière-Serpent. Au-dessus d’un haut col tournoyait un aigle. Au-dessus du col de l’Aigle, donc. Ils descendirent, et là s’étendait un lac, bordé d’une pinède. Des rennes aux aguets paissaient dans une clairière. Dans la clairière près d’un lac qui n’était plus simplement un lac, mais désormais le Lac-Renne. Et ils montèrent encore, là les attendait le Col-Sanglier : tout était piétiné de traces de sangliers. Par la Gorge-Cerf, à travers le Ruisseau-Lièvre et le Chablis-Loup, ils débouchèrent sur la riche Forêt-Ours.

Parfois, ils se sentaient mal à l’aise dans ces solitudes, sous les falaises lourdement suspendues qui leur barraient la route comme des sentinelles… Ou bien ils commençaient à se disputer, à s’injurier : fallait-il aller plus loin, et quelle était la bonne direction ? Peut-être valait-il mieux s’arrêter, rebrousser chemin ?.. Alors ils frappaient le tambour, son rythme résonnait à l’unisson du battement des cœurs. Les peurs reculaient, rejetées au loin. Les membres du clan formaient un cercle, se prenaient par la main, se transmettant force et chaleur. Ils battaient du pied et esquissaient des pas de danse en cadence, s’emplissant de l’espoir qu’ils ne pouvaient en aucun cas reculer.

À présent, ils savaient où ramasser des myrtilles, dans quel vallon. Où, devant la crête qu’ils avaient nommée celle des Noix, étaient les pentes aux grands cèdres chargés de cônes. Comment gagner la Rivière-Serpent, atteindre le Lac-Renne, y prendre du poisson. Et le chasseur pouvait raconter : je suis allé à tel endroit, là-bas, il y a de bons terrains de chasse !

Partir longtemps était devenu moins effrayant, les étendues sauvages alentour ne faisaient plus peur, elles étaient presque de la famille, puisqu’elles avaient des noms. Et les libres esprits de la steppe s’habituèrent peu à peu, s’acclimatèrent au lieu nouveau. Non, ils ne s’apparentèrent pas, bien sûr, aux esprits gardiens de ce pays de montagnes et de taïga… Mais ils se mirent à vivre en voisins, puisque les choses étaient ainsi.

Au bout de quelque temps, les gens de la steppe rencontrèrent les hommes des bois aux visages cuivrés. Ils semblaient se matérialiser dans les fourrés de la taïga, dans l’épais bourdonnement des moustiques. Et ils pouvaient aussi se changer en quelque bête ou en une créature incompréhensible, terrifiante. Ils disparaissaient tout aussi silencieusement. Les gens du clan furent stupéfaits, il y avait de quoi ! Mais lorsqu’ils s’y furent un peu habitués, ils s’y résignèrent. Oui, ils étaient apparus d’on ne savait où… Mais ils nomadisaient déjà ici auparavant, on trouvait leurs traces. Une inquiétude demeurait pourtant : et s’ils exigeaient qu’on leur rende leur tambour ? Ou s’ils attaquaient, les chassaient de leurs terres ?!

Parfois, un chasseur fatigué, dans les fourrés, accroche sa besace à une branche, s’assied pour se reposer, étend ses jambes endolories. Soudain, dans un froissement qui s’enfle, une flèche empennée à la pointe d’os fuse ! Si adroitement qu’elle tranche juste la branche. La besace lui tombe droit sur la tête ! Le trappeur bondit, une sueur mortelle l’inonde. Ça y est, mon gars, t’es fichu ! L’arme prête — pour se défendre, le couteau à portée, pour l’avoir bien en main. Il ne donnera pas sa vie comme ça, ils se sont trompés de bonhomme ! Mais le temps s’étire… Les clameurs des oiseaux jouent partout, de vives taches de soleil courent sur le feuillage. Mais qu’est-ce que c’est, quelqu’un a voulu s’amuser, montrer son adresse ? Où ? — qu’est-ce qui va surgir ? — qui se glisse là ? C’est bien ça : un froissement parmi les branches, une ombre grise a passé. Un loup est sorti de derrière un arbre ! Tout aux aguets, le poil du garrot hérissé. Et dans ses dents, cette même flèche empennée. L’a-t-il ramassée pour son maître ? Kh-hèk ! — et en deux bonds il a gagné les fourrés, s’est caché, le voilà disparu. Mais on aurait dit qu’on entendait… qu’éclatait, semblait résonner au loin ? — une cascade de rire sonore.

Voilà à peu près le genre de choses qui arrivaient. Mais dans l’ensemble, les habitants des bois ne manifestaient aucun intérêt. On pouvait les apercevoir — et encore, très rarement, de loin, un bref instant. Comme s’ils sentaient le mouvement, ils quittaient leurs campements longtemps à l’avance. Même si quelqu’un allait dans leur direction, ou songeait seulement à y aller.

Leurs visages étaient roussâtres, rétrécis vers le bas, comme ceux des renards, et leurs yeux bridés. C’étaient les enfants de la forêt. Au pas si léger que pas une branche, pas une brindille ne craquait ; parlant la même langue que le peuple des bêtes, gazouillant et imitant les oiseaux de toutes sortes de voix. Ils nomadisaient avec leurs troupeaux de rennes selon un cercle immémorial. Leur révolution — la manière dont ils changeaient de pâturages et de lieux de chasse, passant à de nouveaux, dans tel ordre, au bout de tant d’années — se faisait comme si quelqu’un avait remonté un ressort en eux. À errer sans fin, ces hommes des bois s’usaient, semblait-il, à force de marcher, devenant de plus en plus petits. La spirale de leurs itinéraires circulaires, toujours plus étroits, se resserrait vers quelque point inconnu, au centre même. Çà et là étaient restées sur les arbres leurs marques entaillées. Et ces entailles — si l’on observe que les unes ont été faites d’abord, d’autres plus tard, puis d’autres encore plus tard — sont toujours plus basses que la marque initiale. Comme si un enfant avait appuyé sa petite paume et laissé une empreinte en partant. Ou peut-être en retournant dans le ventre originel de la grande mère-taïga ? Mais suivre ces entailles — mieux vaut s’en abstenir. Celui qui en rencontrera et marchera en les suivant se perdra, disparaîtra dans les fourrés sans lumière.

Les membres du clan avaient bien du mal à survivre. Quand les gelées féroces les enserraient, sans provisions ils souffraient la misère. Au point qu’un jour, lors d’une terrible famine, ils arrachèrent au tambour sa peau de renne… Ils la faisaient bouillir, en donnaient des lanières à mâcher aux enfants, pour qu’ils ne crèvent tout de même pas de faim. Les figurines d’animaux, les grands poissons, la flèche et les petits bonshommes, l’oiseau au-dessus d’eux… s’ils avaient tailladé les ventres creux, ils s’étaient aussi gravés dans la mémoire avec l’âcre odeur du malheur — une odeur de renne et de taïga. Mais ils ne s’étaient gravés que dans celle d’un seul gamin, qui avait survécu.

Les gens de la steppe furent durement dispersés et décimés. Des années de pestilence, de mauvaises récoltes. Ou bien les incendies dus aux orages… Le gibier disparaissait alors, fuyait le feu le plus loin possible. Beaucoup de membres du clan repartirent nomadiser en quête d’une vie, quelle qu’elle fût, pourvu qu’ils puissent se nourrir. Et ceux qui n’avaient plus d’autre choix… Il leur fallut renaître en gens de la taïga. Leur sang devint sang d’airelle rouge, d’airelle des marais et de myrtille, il se mit à courir plus vite — faisant la course avec les rivières bouillonnantes dans les gorges.

Mais ils se souvenaient de leur steppe. Comme si la steppe, avec ses herbes odorantes, sa liberté céleste et l’aigle royal qui y glisse, était conservée dans une petite boîte-coffret d’écorce de bouleau. Et si l’on en versait les herbes et qu’on les allumait… Alors s’enrouleraient les contes et les traditions, les légendes anciennes : délice pour les enfants et les petits-enfants, apaisement pour les vieux. Et les gens de la taïga retournaient alors vers leur antique patrie ancestrale des steppes — aigle royal en plein vol, dans les rêves — comme dans la réalité.

D’autres trappeurs vinrent, d’autres clans et d’autres tribus. Ils dressaient des huttes couvertes d’écorce, construisaient des greniers surélevés, aménageaient des fumoirs et des séchoirs, creusaient des abris dans la terre pour les premiers temps, puis bâtissaient des cabanes d’hiver en rondins. Il y en avait de veinards, de malchanceux, et qui avaient traîné leur misère. Ils priaient, apparemment, le petit père souche et la petite mère bouleau. Encore que, sur cette même souche, ils pussent trancher la tête à leur propre compagnon si quelque chose avait mal tourné entre eux. Ou bien attacher en hâte une corde à une branche de bouleau, se glisser dans le nœud coulant. Mieux valait s’étrangler soi-même pour ne pas se noyer dans la détresse qui montait… Et elle serait plus démesurée encore que toute cette foutue taïga alentour ! Telles étaient leurs coutumes. Parfois, ils ne se souvenaient ni de leur parenté ni de leur nom, ils n’honoraient ni leur père ni leur mère, violant le commandement de Dieu.

Beaucoup s’étaient évadés du bagne. Il les avait pénétrés jusqu’aux os, glacés par les étendues gelées. Mais si, pour certains, il avait été maudit, pour d’autres il avait tenu lieu de propre mère. Et parfois, il n’y avait plus ni lieu où revenir ni personne à retrouver après les longues années qui avaient résonné des fers des tourmentes. D’autres avaient dû acheter leur liberté avec de l’or natif, brun et peu engageant à voir. Il était passé du petit sac, bien caché sur la poitrine auprès d’une croix ternie mais qui n’avait rien perdu de sa force, au coffret secret du chef de la police de ces terres reculées, retranchées du monde de Dieu.

Et chez tel autre, le sang s’était mis à jouer brûlant dans les veines sous le regard ensorceleur d’une belle. Était-ce un regard de taïga, de lac ou de steppe ? La nuit sombre dans ses yeux l’avait happé… Et les lointaines lueurs dans les nuages qui annoncent l’orage, et le cheval bai avec l’alezan clair, flanc contre flanc, allongés au-dessus des herbes. Le martèlement des sabots se répercute dans le cœur qui s’est mis à battre ! Le vent d’armoise qui vole à leur rencontre, l’amer pollen d’or déposé sur la peau, apporté des bannières brûlées au soleil, abandonnées par août en retraite…

Les artères de sang venues des fleuves des plaines russes infinies s’étaient mêlées à la multitude des torrents filant sur les pierres, bouillonnant dans les rapides, se précipitant des escarpements en cascades grises d’embruns. Ainsi le cœur s’était attaché à ce petit coin devenu quelque chose de démesuré, que le cœur tout entier ne saurait contenir.

Chez les divers nouveaux venus installés ici, le petit or avait été obtenu de différentes façons, par divers chemins s’était accumulé le sable convoité, lavé dans le sang et la sueur. Mais le bruit courut que, dans ces parages, les pépites jonchaient partout les rivières et les ruisseaux. Qui avait pu lâcher ça par bêtise, ou sous l’effet de la boisson ? Ou répandre délibérément des contes mensongers pour lancer sur une fausse piste ?.. Cela avait pu se passer d’une manière comme de l’autre. Mais plus probablement — c’étaient les affairistes qui brassent des capitaux qui avaient mis la main à l’affaire. Chez eux, les capitaux passent par les compagnies, les sociétés, les titres. Ils soutirent l’argent des actionnaires en faisant miroiter des profits à venir. Bon, qu’ils soient à prévoir ou non, c’est difficile à prédire. Le plan de ces affairistes était d’éparpiller cet argent dans diverses entreprises rentables prétendument mises en route. Et d’en tirer eux-mêmes un gros magot.

Bon, toujours est-il que des artels d’orpailleurs qui couraient après l’or dans diverses contrées de la terre sibérienne arrivèrent ici, entrèrent dans la taïga. Leur prospection est organisée, ils suivent le filon aurifère d’après les échantillons. Et d’autres apparurent — des chercheurs d’or comme ça, les uns poussés par le besoin, les autres par les circonstances de la vie. Ils se regroupèrent tout de même en bandes et partirent eux aussi tenter leur chance. Puis affluèrent des gens qui avaient tout bonnement quitté leur trou, sans guère rien comprendre à l’extraction. Et les uns comme les autres, tous étaient surveillés par ceux qui nourrissaient de sombres desseins criminels. Allez-y, lavez votre petit or. Quand vous le rapporterez, nous vous attendrons !

Ainsi vinrent sur les rives du Tachour des gens travailleurs et des gens venus on ne savait d’où, enfin, des gens. Ils vinrent sur les rives, et de là, aux endroits où l’on pouvait traverser la rivière à gué, ils montaient par les sentiers battus des chevaux, au-delà des cols. Derrière la chaîne s’ouvraient les paumes des vallées, où serpentaient les lignes de vie des rivières. Elles serpentaient de façon imprévisible, car tel avait peut-être trouvé son butin sur les rives lointaines, tandis que pour tel autre elles étaient devenues si lointaines qu’il n’en était plus revenu — il y était resté. Plus tard, on retrouvait leurs abris creusés dans la terre… Un trou à demi effondré dans la pente, des pièces de bois affaissées entassées, l’épilobe avait tout envahi de sa floraison rose, comme s’il versait des larmes sur le dernier refuge d’un vagabond sans nom. Et les puits de prospection aussi — de vastes fosses béantes envahies de végétation. Au fond, le bec rouillé d’une pioche, les débris d’une brouette tordue, parfois des os humains rongés et dispersés par les bêtes. Çà et là traînent aussi des crânes. L’un caché dans une ornière, l’autre roulé dans les racines d’un arbre déraciné, un autre qui regarde de sous une fougère ouvragée. Certains avec un trou de balle au milieu du front, d’autres à moitié emportés par la grenaille : un coup à bout portant, apparemment. Ou bien une entaille au sommet du crâne, faite à la hache, à la pioche ou à la pelle. Ou encore un crâne seul, sur une souche, comme laissé là pour servir de leçon à quelqu’un. La tête avait été tranchée, le squelette était éparpillé quelque part non loin. Parfois, une corde avec un nœud coulant à une branche, et le squelette dessous — il s’était décroché. Peut-être quelqu’un s’était-il pendu de détresse démesurée. Peut-être ses complices l’y avaient-ils aidé, le malheureux leur avait déplu en quelque chose.

Où les menait ce chemin, ce destin leur était-il prédestiné, et avaient-ils accompli la volonté donnée par la grâce de Dieu ? Mais ce n’était tout de même pas seulement pour vivre dans l’aisance qu’ils avaient tout quitté ?.. Certains avaient aussi été appelés à ce dangereux voyage par ce sentiment qui ressemble au vol, à la délivrance des démêlés terrestres. Lorsque l’on a appris dans la réalité ce que l’on semblait déjà savoir : vu en rêve, inscrit dans le sang, dans le rythme du cœur. Que derrière les pics bleus se trouvent encore des pics bleus, et que l’horizon a reculé plus loin. Et l’océan de la taïga respire sous toi, se soulève en vagues. Les éboulis pierreux bruns, les sombres massifs de pins rampants. Les noirs méandres des ravins dont est brodé le pan du manteau de la taïga. Toute cette force — toute cette immensité démesurée ! Les rayons d’adieu du soleil couchant embraseront de pourpre et d’or les troncs couleur de miel des pins, grimpant tels des écureuils roux rayonnants jusqu’aux cimes hirsutes qui grondent sous le vent. Une tristesse poignante te saisira, une détresse sans remède… Que tout cela n’est qu’un bref instant qui sera dévoré par les ténèbres qui engloutissent tout de la nuit qui vient. Et à laquelle, peut-être, on ne survivra pas, dont on ne ressortira pas à la nage.

Qui, à son dernier instant, a vu précisément ce tableau ? Et non le reflet jaunâtre et sinistre dans le regard plissé d’un grand gaillard de forçat qui, à l’affût avec sa hache, avait soudain surgi de derrière un arbre, ni les étincelles démoniaques qui s’étaient mises à danser dans les yeux d’un compagnon braquant brusquement à bout portant le gouffre noir sans fond du canon d’un fusil ?

Mais quoi qu’il en fût, depuis la rive du Tachour, on défrichait les terres ingrates séculaires toujours plus profondément dans la taïga. Sous les haches et les scies tombaient les pins de mâture aux troncs cuivrés. Assise après assise, ces « mâts » étaient couchés dans les fondations de solides isbas. Et voilà que les maisons se mirent à flotter dans les brouillards, dans la grise brume du gel. La fumée se boucla aux cheminées, les fenêtres s’illuminèrent doucement, un patin de traîneau crissa, un essieu de charrette grinça.

Au commencement, celui qui, le premier, las de la vie de vagabond, eut l’idée de bâtir une maison pour de bon s’était apparemment dit : « Y a la taïga tout autour. Si y a quéqu’chose, je prends la fuite. Je me planquerai dans les ravins et les vallons. J’ai mon flingue, j’ai des charges. On tressera des filets, on posera des pièges. Ça ira, on crèvera pas. »

Il était plus commode pour les chasseurs-trappeurs de monter au-delà des cols, d’aller encore plus loin à la poursuite du gibier. Les chercheurs d’or avaient passé au peigne fin les rivières et les ruisseaux de haut en bas. Pourtant, le filon d’or de la chance, tel le poisson tant désiré qui exauce les vœux, n’avait fait que briller de reflets magiques. Il s’était dérobé aux hommes, comme s’il n’avait jamais existé.

Mais tout de même… Il arrive, lorsque l’automne se glisse, que les feuilles des framboisiers rougissent et que les feuilles étroites des saules tombent en tournoyant, lorsque les bouleaux blancs, en s’endormant, commencent à laisser choir sur la terre les pièces jaunes de cinq kopecks de leur feuillage… Alors, aux heures matinales, les caravanes d’oies s’envoleront vers le sud avec leurs cris d’adieu inquiets. Et quelque part, au loin, au-dessus de la crête, elles s’élanceront plus haut, perdant un moment leur formation en coin. Mais elles poursuivront leur vol en un demi-cercle oscillant, devenant peu à peu une toile d’araignée fantomatique, à peine discernable à l’œil. Et l’habitant de Namkhaï lèvera les yeux au ciel, et son cœur se serrera sans qu’il sache pourquoi. Quelque chose l’attirera… prendre la fuite, peut-être ? La voilà, la taïga — derrière le potager ! L’éternel appel vers on ne sait où, pour quoi faire ? — cela même n’a pas de nom. Seulement, cette toile grise se déposera sur les cheveux — chez l’un, sans que cela se voie encore, tandis qu’un autre viendra grossir la multitude de ceux qui sont pareils.

2

Depuis aussi loin que Tsokto se souvenait de lui-même, tout autour — c’était la taïga. La taïga du pelage épais d’une grande chienne, contre le flanc chaud de laquelle il s’est blotti et qu’il pousse de toutes ses forces, arc-bouté à quatre pattes, pour la faire bouger. Pourtant, il s’endort… Et il se réveille pareillement contre le flanc d’une montagne noire et hirsute, de Tchara assoupie. Et la voilà, givrée, couverte de glaçons, qui danse devant lui. Elle se jette sur lui de toutes ses pattes, le renverse, ne sait comment exprimer sa joie. Le petit Tsokto, emmitouflé et maladroit, a roulé dans la cour. Le brouillard rose du petit matin glacial. Il traîne pour sa favorite un petit seau de soupe tiède. Ou bien — la montagne noire d’un cheval qui soupire comme s’il allait à l’instant aspirer tout l’air ! La montagne s’incline vers sa paume, où repose un quignon de pain de seigle.

La taïga du linge de fer-blanc raidi par le gel, rapporté du froid par sa mère, jeté près du poêle pour dégeler. La taïga des canons glacés, givrés, d’un fusil qui se réchauffe dans le vestibule en exhalant une odeur aigrelette de poudre. La taïga des petites cuvettes imprimées dans la neige, des boucles de traces laissées par des créatures inconnues venues la nuit. Il y a là quelque message, non lu, non su, mais… Il recèle la joie secrète que d’un instant à l’autre — tu vas apprendre ce qui a été apporté par de grands signes instantanés dans l’éblouissement blanc, étincelant, du rêve.

Ses deux sœurs, comme la taïga. Leurs cris aigus et sonores — et les éclaboussures suspendues un instant en une lueur retombante. Tsokto les a arrosées d’eau glacée avec une louche, près du puits. Elles le poursuivent, le rattrapent pour le cingler de baguettes. Mais il sait, on ne sait pourquoi, qu’elles ne le rattraperont jamais, que tout cela durera et durera… Tout un long été brûlant. Les tiges lui fouettent les jambes, le sable pique, le vent chaud lui brûle le corps.

Bruyants, ardents, tous si multicolores, les gens-taïga. C’étaient des gens-fêtes. Sur la nappe de neige dorent les roues des tourtes, la viande bouillie odorante, les tranches de stroganina, les montagnes d’airelles rouges. Les gens poussent de lourds « hou ! » en dansant avec ardeur, les femmes poussent des cris perçants. Une de leurs chansons heurte les angles avec éclat, rebondit sur le brillant de la vaisselle, sur les flancs astiqués du samovar qui souffle.

Ou son frère aîné Boulat, immense lui aussi. Ils se fraient ensemble un chemin dans les fourrés de saules, dans une forêt ondulante de roseaux, leurs jambes s’enfoncent jusqu’aux genoux dans la pâte tiède de la vase gluante, les cannes à pêche qu’ils ont taillées s’accrochent aux branches qui barrent l’éclat de la rivière, toute proche, on entend le clapotis de ses eaux, le grondement égal du courant.

Le voilà qui marche avec son frère sur le sentier, il glisse, serpente dans les herbes. Il descend dans le ravin, puis, là où il remonte sur le versant, contourne, tout près du ruisseau, les blocs de pierre qui ont roulé et encombré le lit. Grand-père Djambal les mène dans la gorge du défilé, dans l’odeur enivrante, âpre, d’une infusion d’herbes et de feuilles. Le versant opposé devient toujours plus abrupt, se rapproche, la trouée de ciel se rétrécit, les cimes des pins se rejoignent. Dans cette gorge, il y a une cascade, et sous elle — des sources chaudes. Les arbustes tenaces recouvrent le sentier, le couchent sous eux, l’emmêlent dans les fourrés. En contrebas, le ruisseau bondit avec ressort, éclabousse les pierres, tinte de toutes sortes de voix ; le grondement du torrent s’amplifie, renvoyé par l’écho.

Plus on descend, plus il est difficile de respirer, la sueur les enveloppe de la tête aux pieds. Ils sautaient de pierre en pierre, enjambaient les troncs abattus. Beaucoup étaient brisés, ou même tranchés dans un éclat de bois, carbonisés par la foudre. Les tempêtes qui étaient passées avaient amoncelé des abattis. Des crocs rocheux veinés de rose et de violet. La mousse est plaquée en couche épaisse sur les fronts abrupts des pierres qui barrent le chemin. Bourdonnement des insectes, bruissements et soupirs, frémissement du feuillage au passage d’un souffle de vent aussitôt retombé. Le bavardage incessant et ensorcelant du ruisseau, les rides argentées sur les rapides, les fenêtres d’eau — creux, vasques enfermées dans des côtes de granit. Elles ont recueilli dans leurs reflets tout le monde du défilé…

Le grondement toujours plus fort annonçait la proximité de la cascade. Des filets d’eau aux reflets luisants se déroulaient comme des rubans noirs et argentés, accélérant leur course. Ils arrivèrent à l’étranglement : le torrent se précipitait d’une corniche, se brisait sur les ressauts de la roche. En bas, sous les jets, bouillonnait une marmite d’érosion qui formait un petit lac. On peut se représenter ce petit lac comme l’œil d’un dragon qui a lové ses anneaux d’éboulis et d’affleurements rocheux. Le dragon garde les profondeurs du défilé et dévore la mémoire de celui qui plonge son regard dans son œil, au-dessus duquel se réfracte un rideau d’embruns irisé.

Ils descendaient à travers un fouillis infranchissable, s’accrochant aux racines saillantes, aux troncs minces des jeunes bouleaux et des trembles. En bas, enveloppées de fourrés — plusieurs vasques de pierre ; tout autour, des blocs se serrent, encroûtés à leur base d’un dépôt grisâtre. L’eau d’une vasque était tiède, celle de l’autre plus chaude, celle de la suivante — brûlante, à peine supportable. Dans une petite clairière, on voyait qu’on s’était autrefois arrêté ici, elle se distingue. L’herbe semble couchée par endroits, de petits arbres et des branches des grands arbres ont été coupés, au milieu on voit encore le cercle noirci d’un feu. Là où l’eau affleure, de courtes perches ont été posées — moussues, presque recouvertes de vase tiédasse. Ils allumèrent dans une écuelle le mélange de grand-père contre les moustiques : ils étaient déjà là et commençaient à les tourmenter. Grand-père choisit un endroit commode où il faisait bon s’asseoir. Il faisait tremper ses pieds dans l’eau chaude et poussait de petits grognements.

— Et comment tu es venu la première fois, à la source ? Tu savais qu’elle était ici ? Ou bien d’autres gens venaient… C’est eux qui te l’ont dit, hein ? demanda Boulat.

— Eh bien, comment je suis venu… Grand-père tarde à répondre. Il faut attendre qu’il ait tassé le tabac dans sa pipe et que, sans encore l’allumer, il se mette à tirer dessus, y trouvant une saveur à lui. — C’est comme ça qu’on est venus petit à petit avec grand-père Ioumjan, dans ce temps-là encore, je me souviens. J’étais comme vous. Enfin, plus âgé, peut-être. On chassait ici aussi, dans ces parages. À l’époque, beaucoup venaient. Grand-père Doucheï, grand-père Loudoup aussi. L’un avait mal aux jambes, l’autre avait pris froid aux reins, tous le même malheur. C’était il y a longtemps, on venait souvent alors. Tu restes un peu dans l’eau chaude, et ça te lâche.

— Et le premier qui est venu ici, il a quoi… Il est tombé sur ces sources ? Et puis il l’a raconté aux autres ?

— Peut-être bien… Qui était le premier, qui ne l’était pas, comment savoir ? Parce qu’au commencement, il y avait des gens ici. Des gens de la forêt. Des gens qui passaient inaperçus.

« Bon, se représente Tsokto, ce sont sans doute ceux qui marchaient d’un pas léger, apparaissaient et disparaissaient sans bruit dans les fourrés. Et ils parlaient la langue des bêtes. Leurs visages étaient comme ceux des renards. Quand ils partaient à la chasse, un milan s’envolait au-dessus d’eux — il voyait tout. Où un cerf élaphe avait débouché sur le versant, où une meute de loups avait fait cercle autour des chevreuils qui allaient paissant. Comment franchir les cols, tracer un sentier, monter vers les rennes, car les gens de la forêt nomadisaient avec eux suivant un cercle immémorial. Dans le grand cercle entraient des cercles toujours plus petits. Et, d’abord impossibles à embrasser même du regard d’un milan, ils se rétrécissaient en sentiers circulaires, convergeaient en un seul point. Le peuple de la forêt et ses rennes furent ainsi aspirés dans un entonnoir, dans un terrier de terre, sous les racines d’un cèdre centenaire. Leur père — le Roi de la Forêt — les y attendait. »

— Mais leurs morts sont suspendus dans les arbres ! fait remarquer Tsokto. — Ils enterraient leurs morts dans les arbres !

— Oh, mon gars, quelle affaire !… Quand c’était, plus personne ne s’en souvient ! Oui, ils les enterraient. Mais dans des endroits comme ça, des endroits maudits, enfin… Ce sont de mauvais endroits, vraiment mauvais. Mieux vaut même ne pas s’en approcher. Le cheval y prend peur, refuse d’avancer, il se plante comme ça, tire à arracher sa bride. Les chiens s’accroupissent, hurlent, se serrent les uns contre les autres. De mauvais endroits. Alors, de la part de ces gens des bois, là où ils ont leur plateforme, c’est une indication, voilà. Qu’il est interdit d’aller de ce côté-là, qu’il peut arriver du mal. Et ces gens des bois, ils ne se montraient pas directement aux gens. Ils n’en avaient pas besoin. Mais ils ont laissé beaucoup d’indices de toutes sortes.

Boulat, lui, a envie de tourner la question autrement :

— Alors leurs morts, voilà qu’ils redescendent de là-haut ! De là où ils sont suspendus, dans le pin. Et les voilà qui se mettent à courir après les gens. C’est pour ça que les endroits sont mauvais.

— Euh, bon, ça… Non, comme ça, non… Cette tournure intéresse aussi grand-père Djambal, il y a matière à réfléchir. — Ils faisaient tout selon leurs rites. Et pourquoi les endroits sont mauvais… Eh bien, ils sont mauvais. Par eux-mêmes.

— Mais quand même, insiste Boulat, c’est donc d’autres morts qui courent. Ceux qu’on n’a pas enterrés. Disparus dans la taïga, ou abandonnés, ou encore autre chose.

— Mais comment ça, ils courent ? s’étonne grand-père.

— Ils s’attachent aux gens et leur font toutes sortes de saletés, leur font du mal. Les Chinois, par exemple, on dit que ceux qu’on a tués puis brûlés, ils viennent la nuit près du feu… On ne peut pas les distinguer des vivants !

— Eh ben, quand tu te mets à en raconter, même sur une jument de travers on n’arriverait pas à en faire le tour !… De quels Chinois tu parles ? Ceux qui transportaient de l’alcool ?

— Oui, ils avalaient de l’or, puis on les tuait et on les brûlait jusqu’à les réduire en cendres, pour récupérer le sable d’or.

— Bon, les Chinois… Il y avait tant de gens qui couraient le pays, va donc savoir de quelle race, de quelle tribu ils étaient. Ici, pourtant… La mort en a rattrapé d’autres aussi, ils sont restés abandonnés. Ils s’entretuaient à coups de fusil, tantôt les blancs, tantôt les rouges, tantôt des bagnards, on ne savait pas de quelle couleur. Il y a des endroits où on a peur de mettre les pieds. Peut-être que certains errent, sans repos…

— Et que la source est ici, c’est eux aussi… enfin, les gens des bois qui l’ont indiqué ? Tsokto préfère tout de même apprendre quelque chose sur les anciens gens de la forêt.

— Hum… Grand-père Djambal ne se presse pas de répondre, il faut bien réfléchir, retrouver quelque souvenir à lui, du passé. Il s’emmitoufle les jambes pour rester assis, pour que la chaleur lui « pétrisse les os ». Mais il est temps aussi de ramasser un peu de bois, de faire du feu, de préparer du thé. Ensuite, de préparer quelque chose à manger, de s’occuper du coucher, il va bientôt faire sombre. Il donne ses instructions aux garçons, allez, remuez-vous un peu plus vivement ! Mais il n’oublie pas la question, il la garde pour plus tard :

— Ah oui, — sa réponse vient justement de mûrir, — par ici quelque part, grand-père Ioumjan avait… Oui, c’était chez lui, sans doute… Maintenant, je ne me souviens plus comment c’était, en vérité ? Un esprit des bois caché quelque part chez lui, il vit ici, en quelque sorte. Enfin, il vit. Il garde tout, quoi. Un khondrogor, comme on l’appelle.

— Il y a un esprit des bois ici ?… Il est même comme vivant, hein ? On peut le voir ? Tsokto et Boulat sentent tous deux qu’un véritable mystère est tout près, qu’il se cache quelque part derrière les arbres.

— Non, enfin… comment ça, vivant ? On ne peut pas vraiment dire ça. Taillé dans un bout de bois, avec de petits bâtons fixés dessus, comme un petit bonhomme, ça y ressemble. Ioumjan le laissait là, dans un creux d’arbre quelque part, peut-être. Je ne sais pas, je ne le retrouverais pas maintenant, en tout cas. Et d’où il vient, eh bien… On dirait qu’il a toujours été ici, peut-être que les gens d’avant l’ont laissé. Grand-père lui récitait des paroles, au khondrogor, quand il avait mal quelque part, il lui racontait tout, il existe une incantation de la forêt comme ça. Ensuite, tout passe sur le khondrogor. Et il lui apportait des offrandes : un peu de tabac, du riz ou autre chose. C’est comme ça qu’ils étaient amis, en quelque sorte.

Mais oui, bien sûr… Bien sûr qu’ils étaient amis ! Et Djambal, en réalité, est son ami lui aussi, il sait très bien où habite le khondrogor, puisqu’il vient lui-même de là, de cet épais entrelacs de branches, de l’obscurité du soir, dès qu’elle se sera épaissie, il en sortira pour venir à lui.

Quand Tsokto partait avec grand-père, seul ou avec son frère, c’était toujours pareil : on tenait tant bien que mal jusqu’au crépuscule — et aussitôt la fatigue vous tombait dessus, vous faisait sombrer dans le sommeil en pleine marche. Impossible de résister, elle vous emportait sur-le-champ. Pourtant, à travers le sommeil, si on entrouvre un œil, on peut voir que grand-père Djambal n’est pas seul près du feu, que quelqu’un est à côté de lui… Immense, tout fait de volutes de fumée, d’étincelles et de reflets du feu, d’ombres qui dansent en ronde, se déhanchent — tantôt s’éloignent en courant, tantôt se resserrent en une masse compacte. C’est celui de la forêt. C’est lui qui en est sorti, qui s’est assis près du feu pour se réchauffer lui aussi, parler de quelque chose avec grand-père, fumer une petite pipe. Cet être tourbillonnant est très grand — tressé de troncs épais et sombres, assemblé par les veines des rivières et des ruisseaux, bosselé de muscles pareils à des escarpements de montagne. On entend leur conversation : les braises crépitent, la fumée siffle en s’enroulant autour des branches, et les cimes des grands arbres bruissent en soutenant la conversation, et quelque part une rivière toute proche marmonne, joue sur les rapides.

Ainsi cette force — la force de l’immense être de la forêt — imprègne grand-père, il l’emporte avec lui, ou bien… Il se peut même que ce khondrogor d’ici ait un frère cadet. Un parent quelconque, enfin. Car un jour, Djambal l’a emmené avec lui — c’est un petit vieux qu’il avait sauvé qui lui en avait donné l’idée — et le khondrogor cadet l’a aidé quand trois… ou non, même cinq féroces chiens de défense contre les loups, à ce qu’on dit, se sont jetés sur lui ! Grand-père leur a brisé le cou l’un après l’autre, comme ça, à mains nues. Il a déchiré les veines qui fabriquent le sang dans leur cou, bu leur sang. Et chaque fois, il devenait lui-même de plus en plus féroce. Grand-père Djambal racontait que c’était comme si ce n’était pas lui qui l’avait fait, mais quelqu’un qui serait sorti de derrière son dos — et aurait déchiqueté ces chiens. Seulement, sa fureur était telle qu’il ne se souvient pas, comme s’il avait été aveuglé, de la façon dont tout s’était passé.

Cela s’est passé il y a longtemps, bien sûr, en ce temps-là c’était un gars hardi. Et il a emporté… c’est-à-dire enlevé sa Touïana sous le nez du riche Gombo ! C’était déjà leurs noces, avec ce riche auquel on mariait Touïana contre son gré. La parenté était arrivée de partout, la cour était pleine, tout ce qui se fait avant les noces. Voilà que Djambal, sur son coursier bai, franchit la palissade d’un bond, fait irruption, saisit la jeune fille — et ils s’enfuient dans la steppe plus vite que le vent ! Ils galopèrent jusqu’à la montée vers les montagnes, il fallait s’échapper en remontant le ruisseau, par les pierres. Dans un endroit éloigné, convenu d’avance, un ami de Djambal les attendait déjà. Ils chassèrent le bai, et les voilà qui se mettent à monter à pied.

Les gaillards au service du riche se lancèrent à leur poursuite. Les poursuivants allaient les rattraper d’un instant à l’autre ! Mais là, on n’avance pas bien vite, on ne passe pas au galop. Ils lâchèrent d’énormes chiens sur leurs traces. Djambal s’arrêta seul… Et il brisa le cou du chien mongol de défense contre les loups qui les avait rejoints ! Un comme ça, grand comme un veau, féroce. Puis un autre, et encore un autre. Et ainsi — tous.

Les gaillards qui les poursuivaient eurent une peur mortelle ! Ils crurent que le diable de la nuit en personne — Kharé — était entré dans le gars ! No-on, mon gars. Ils se grattèrent la caboche et se dirent : c’est Kharé, pour sûr ! Faut rentrer chez nous au plus vite. De peur, ils bondirent sur leurs chevaux, poussèrent des cris aigus, des hurlements, tourbillonnèrent comme une noire poudrerie, s’éloignèrent à bride abattue de cet endroit maudit.

Djambal et grand-mère Touïana s’étaient enfuis alors. Avec Touïana — une jeune beauté à l’époque, bien sûr. Depuis, ils vivent longtemps et heureux.

Combien de versants abrupts, de forêts brûlées encombrées de chablis, de plateaux pierreux ils avaient parcourus avec grand-père Djambal… Essaie donc de débusquer ce champignon ! Le tchoïdop — un champignon du bois — pousse sur les bouleaux. Comme le chaga, mais on peut le reconnaître aux bourrelets du dessus, et son chapeau est plus clair, comme couleur sable. Dans la taïga, les bouleaux poussent surtout dans les lieux-dits, le long des rivières, près des marécages et sur les crêtes des chaînes, sur les versants dégagés et ensoleillés.

Ils partaient toujours avec l’un ou l’autre des frères, avec les neveux, en bande. Ils ramassaient l’ail des ours, la fougère, puis les baies mûrissaient, les cônes se gonflaient. Ils allaient à la chasse avec grand-père Stepan, grand-père Makar, oncle Dorjo, ceux-là avaient le flair du gibier et l’expérience, avec eux on ne risquait pas de périr. Mais grand-père Timofeïev, oncle Galsan, oncle Dachinima — ceux-là étaient des pêcheurs acharnés, ils ne juraient que par la pêche.

Vers le soir, ils aménagent bien le petit campement, tout est prêt pour la nuit. Ou bien ils s’entassent dans une cabane d’hivernage, il y a de la place pour tous. Tsokto avec son frère ou l’un des garçons, ils sont tellement fourbus, s’ils pouvaient seulement atteindre le bat-flanc ! Les hommes, laissez-les donc s’asseoir près du feu, près du petit poêle qui ronfle. Ils engagent la conversation autour du thé : c’est à peine s’ils ont le temps d’en faire infuser une marmite après l’autre. Les voix roulent, comme le bavardage incessant de la rivière de la taïga qui est souvent leur voisine, bouillonne non loin sur ses rapides. Une aventure de chasse arrivée à quelqu’un en entraîne aussitôt une autre. Puis les histoires de pêche s’enfilent sur la ligne d’un récit sans hâte. Et — on dirait qu’elles chatoient, jouent au soleil, exhalent une odeur de rivière, de fonds aquatiques et de vase, comme des poissons tout juste pêchés.

Il leur était arrivé bien des choses à la chasse, à la pêche. La taïga se montre clémente, mais parfois elle est pire qu’une méchante marâtre. Sur l’un elle lâche un ours brun furieux qui erre au lieu d’hiberner, l’autre elle le fait geler, un autre elle l’entraîne sous la glace, un autre elle l’égare, le fait errer des semaines, ne le relâche pas de son étreinte tenace.

C’est pour cela que Tsokto avait peu connu son propre père, Saïan. Une avalanche leur était tombée dessus, à lui et à son camarade, dans les montagnes. « Écrasés par la neige », comme on disait.

Saïan s’éreintait aussi bien à la pêche sur les lacs qu’à la récolte des baies et des cônes, avec des hottes d’un poud sur le dos. Il prenait la zibeline et l’écureuil, allait aussi avec ses compagnons chasser le géant brun. Mais ensuite tout avait changé, les règles étaient devenues tout autres. On s’était mis à imposer un plan aux chasseurs : tant de ceci à livrer pour telle date. C’était le Bureau d’approvisionnement et de chasse qui le fixait. Les chasseurs s’en étaient allés, les pieds et les mains entravés par le plan. La vie de la taïga est faite de bandes alternées : ici rien, là l’abondance. Difficile de la prévoir, de la fourrer dans un quelconque plan. Mais mieux valait ne pas contredire ces gens venus d’ailleurs qui s’étaient mis à commander, en bottes de cuir au chrome et culottes de cheval, un nagant au côté. En un clin d’œil, on vous expédierait là où même un certain Makar de leur bande n’avait jamais mené ses veaux.

Quand père revenait de la taïga, il rapportait toujours des cadeaux à Boulatka et à Tsoktochka. À chacun le sien : tantôt un cadeau « du lièvre », tantôt « du renard », tantôt « de l’écureuil ». Le lièvre, par exemple, leur offrait toujours une plaque de lard toute couverte de miettes de pain, avec une tranche de pain enfoncée, aplatie dessus. Le renard leur envoyait simplement quelque morceau de pain sec à moitié émietté. De l’écureuil, ils recevaient parfois un cône résineux, ou bien deux morceaux de sucre.

Ses compagnons de taïga aimaient partir avec lui en expédition. Ils seraient toujours chargés de prises : Saïan, disaient-ils, attirait la chance à lui ! Il avait un don — il démêlait n’importe quelle piste de bête, parmi quantité de petits vallons identiques choisissait celui où ils ne s’égareraient pas. Il trouvait d’instinct les passages des rivières, là ils passeraient à gué à coup sûr. Et où guetter le gibier, établir un affût, pour ne pas le manquer. Il soignait les maladies de beaucoup de gens, comme s’il les arrachait avec ses mains — il lui suffisait de passer les paumes au-dessus de l’endroit malade. Il connaissait les herbes médicinales et les remèdes, savait ce qui aidait contre quoi.

Un jour, ils étaient partis, plusieurs chasseurs, chasser dans les lointains lieux-dits de l’autre côté de la chaîne. Ils étaient restés à chasser jusqu’au printemps. Puis père et son ami étaient partis à vive allure inspecter les secteurs de chasse éloignés. Dans les montagnes, quelque part au cours d’une descente à skis, ils avaient entaillé une plaque de neige déjà peu sûre en ce début de printemps. L’avalanche s’était détachée dans un fracas. Elle les avait recouverts aussitôt, aucun salut possible. En bas, sous cette montagne funeste, un lac gelé. Leurs corps, entraînés sous les innombrables pouds de neige — c’était la moitié de la montagne qui s’était effondrée — avaient été emportés jusque sur la glace. Les hommes s’étaient alarmés après un jour ou deux d’absence. Où avaient-ils disparu ? Ils étaient partis les chercher en hâte. La trace des skis s’interrompait. Ils avaient vu cette langue de mort qui s’avançait sur le lac. On apercevait un ski projeté au loin ou un sac, ils s’étaient mis à creuser. Père, disait-on, il s’en était fallu de ça, d’une sagène, de l’envergure des bras d’un homme adulte, pour qu’il atteigne la glace dégagée. Il rampait encore, apparemment, essayait de se sauver, et s’était figé ainsi, un bras tendu en avant, le poing serré. Et dans ce poing, quand on l’avait ouvert, un cône résineux. Comme un dernier salut de l’écureuil.

Ce n’était pas si ancien, le temps où des meutes de bandits rôdaient dans les vallées perdues de la taïga. Tantôt une centurie sauvage, tantôt un détachement noir. Des partisans de couleur blanche, de couleur rouge, et d’autres dont on ne savait pas qui ils étaient, impossible de s’y retrouver. Tous pillaient de la même façon. Et que les uns tombent sur les autres, ou qu’ils les traquent délibérément, les guettent en embuscade, ils s’entretuaient. Ils dévastaient les cabanes d’hivernage, brûlaient les campements et les fermes isolées. Ils dénichaient les caches, emportaient les provisions des chasseurs.

Il s’était passé toutes sortes de choses dans la vallée de Boldyn, sur le ruisseau de Makar, au lac de Soultim. Et au rocher de Gounzoun il était arrivé quelque chose, à la ferme de Stepantchikov, à la cabane d’hivernage de Garmaïev. Et puis encore au col de Chogdo, et aux sources de Tchoultim. Autrefois, ces hommes : Boldyn, Makar, Soultim, Gounzoun — avaient construit des cabanes d’hivernage en rondins, dressé de petits abris de branchages, bâti des remises, aménagé des pierres à sel pour le gibier, dissimulé des affûts pour le gibier. Il restait d’eux les taches noires des foyers, maintenant presque envahies par la végétation, il restait les entailles qu’ils avaient faites dans les troncs, qui vous guident, empêchent le sentier de se perdre. Ils avaient abattu de petits arbres là où un passage avait été posé sur le ruisseau, scié des bûches et dégagé la source qui bouillonne dans une vasque de pierre, l’avaient entourée d’étais. Peut-être que la résonance de leurs coups de feu et les coups sonores de leurs haches se répercutent encore en un écho lointain, égaré ?

Les noms tirés de leurs noms, qui ont pris racine, ne sont connus que de ceux qui pratiquent la chasse et la récolte dans ces parages. Comment ne pas les énumérer, ne pas les raviver dans la mémoire ? Sinon, ils s’effaceront tout à fait, se perdront, seront envahis, disparaîtront. Et les autres gens… Comment sauront-ils où aller, où sont ces vallées, ces ruisseaux, ces lieux-dits, ces lacs ?

Parfois, on ne sait pas de qui il est question. Car Garma, Boldyn, Sodnom, Chogdo, Soultim, Sounda, Gounzoun ont des frères et des neveux. Des tantes, des oncles. Et ils ont des enfants. Et ces enfants, tout à fait adultes, ont leurs propres enfants. Tsokto, par exemple, connaissait bien de vrais Garmaïev, Boldynov, Sodnomov, Soultimov, pas de vagues gens qui avaient vécu cent ans plus tôt. Combien de ses copains, parmi eux ?

Et puis les choses s’échangent en un mouvement circulaire. Chez l’un les garçons ont grandi, vêtements et chaussures sont devenus trop petits. Tiens, Tsoktokha, un bon pantalon pour toi ! Ou bien : voilà un gilet de fourrure pour toi ! Et qu’est-ce qu’il tient chaud ! Ce gilet, c’est encore celui de Sounda lui-même. Pas celui qui est mort il y a longtemps, celui de son fils, donc. Ou de son frère-neveu, ou encore de quelqu’un d’autre. Les bottes de feutre — de Chogdo. De l’arrière-petit-fils de ce Chogdo dont il y a un col.

Il restait beaucoup de choses solides et de bonne qualité des chercheurs d’or, on faisait du troc avec eux. Des tenues de travail, des vestes ouatinées, des cabans, des pantalons et des vestes en « peau du diable » sont cachés dans les coffres de bien des villageois. Puis des uniformes militaires avaient commencé à apparaître. On les échangeait, on en rapportait. Même des tout neufs, comme dérobés dans des entrepôts. De quelles armées, à qui avaient-ils appartenu ? Personne ne sait, tout s’est mélangé.

Ainsi Tsokto s’était peu à peu constitué son équipement de taïga. Pour avoir tout à lui dans ses expéditions. Une chaude couverture en poil de chameau, un morceau de bâche contre la pluie, un sac solide aux bretelles commodes. Il s’était aussi procuré une petite hache. Et les vieux hommes de la forêt lui avaient offert des couteaux. Les couteaux avaient vieilli avec leurs propriétaires, tout amincis par l’aiguisage. Mais fiables, maniables, bien en main. Toi aussi, Tsoktochka, prends-en soin. Dans la taïga, il peut arriver tant de choses, et eux — ils sont là, toujours à portée de main. Dans n’importe quelle tâche, ils ne te laisseront pas tomber, ils t’aideront.

…Tsokto se cache sous la couverture en peau d’ours. On est en sûreté dessous, on n’a pas peur, personne ne vous atteindra. Il y a aussi une couverture en peau de renne, une peau de loup, une cape en peau de lièvre. Sous chacune, les rêves sont particuliers, même les conversations s’entendent différemment.

Ou bien on peut avoir l’impression de s’être endormi dans un campement, près d’un feu nocturne ou dans telle petite cabane d’hivernage, et au réveil — c’est un tout autre petit camp, une autre maisonnette, d’autres chasseurs ou pêcheurs qui conversent. La même vapeur monte des tasses de thé, et la fumée des pipes s’enroule en boucles. Il y avait le début d’une histoire… Elle s’était attachée par un fil à cet endroit d’avant. Et maintenant elle s’est étirée jusqu’ici…

— Et voilà qu’à une époque, mon gars, on remontait l’Oulzykha…

— En suivant la rivière, donc ? Là où se trouve le lieu-dit Oulzykha ?

— Mais oui, c’est bien ça.

Le lieu-dit Oulzykha s’appelle ainsi parce que là-bas, dans le cours supérieur de l’Oulzykha — la rivière aussi s’appelle Oulzykha — grand-père Oulzy avait une petite cabane d’hivernage. Grand-père y séjournait longtemps. La petite cabane a peut-être disparu… Ou quelqu’un d’autre a construit sa propre cabane d’hivernage dans ces parages, mais on se souvient encore du nom de grand-père à travers ce lieu-dit. Grand-père Oulzy est le père de Saïan, donc le grand-père de Tsokto et de Boulat. Et Djambal est leur grand-père du côté de leur mère, Aïoun.

On racontait qu’Oulzy guérissait les gens de diverses maladies par des incantations. Et qu’il avait même ensorcelé un loup pour qu’il le sauve. Le loup avait alors tiré Oulzy de la taïga, quand il s’était cassé la jambe et ne pouvait plus marcher. Mais ce sont des histoires inventées, sans doute.

Quand quelqu’un était tourmenté par une rage de dents, ou qu’un petit enfant s’épuisait à crier, ou que les femmes avaient, après l’accouchement — tantôt de la fièvre, tantôt de l’hydropisie, alors on venait le trouver. Le voilà qui se met à marmonner, comme s’il parlait avec quelqu’un d’invisible. Soudain il crie, se met à jurer, à agiter les bras ! Il tape des pieds quand la maladie s’est installée et refuse de se laisser chasser.

Un jour, Oulzy avait guéri un riche exploitant de mines d’or. Il lui avait fait quelque prédiction… ou peut-être avait-il préservé sa fille — sa fille était venue lui rendre visite — d’un malheur. En remerciement, l’exploitant lui avait offert un fusil, belge. On n’en avait jamais vu dans ces parages, on l’appelait « olenberi ».

Il y avait encore cette histoire, les vieux la racontaient, cela s’était passé il y a très, très longtemps, bien sûr… Oulzy longeait la rive, il y avait là une rivière, un éboulis pierreux, c’était l’avant-hiver, tout saupoudré de givre. Son pied avait glissé entre les pierres, il s’était mis à tomber de tout là-haut, et sa jambe s’était tordue, jusqu’à se rompre. Impossible de la tourner, de la dégager. Un gros caillou la coinçait, et dès qu’il tirait — l’os se mettait en travers. Son fusil et son sac avaient été projetés au loin. Ses vêtements étaient mouillés et gelaient aussitôt dans le vent. Rien à faire. Il s’était préparé à mourir. Mais voilà qu’un loup s’était traîné jusqu’à lui. Tout vieux, il ne suivait plus les siens, s’était séparé de la meute. Il s’était couché à côté, le regardait, c’était terrifiant. Mais quand la mort approche, on se mettrait à parler même à un caillou. Oulzy demanda au loup de lui apporter une branche. Une grosse branche cassée. Il fallait soulever la pierre, la repousser d’une manière ou d’une autre. Le loup réfléchit… eh quoi, qu’est-ce qu’on peut faire ? De toute façon, on va mourir. Il apporta la branche, la traîna dans sa gueule. Oulzy dégagea sa jambe. Puis ils rampèrent, lui et ce loup. Ils se blottissaient l’un contre l’autre, se réchauffaient.

Ce qui était arrivé à grand-père n’était pas sans raison. Une chamane noire l’avait ensorcelé, avait choisi son moment. Pourtant, Oulzy savait tout cela et se tenait sur ses gardes : il récitait des incantations de la forêt, des oiseaux, des bêtes et des feuilles, faisait des détours dans tous les sens pour lancer sur une fausse piste, se fumigeait pour se défendre du mauvais sort. Mais on ne peut pas veiller à tout, et il avait perdu sa vision. Comme si quelqu’un l’avait poussé sur les gros cailloux, et il était tombé.

…La vieille Radjan, la chamane, se tient à une extrémité du village, scrute les steppes lointaines. « Le fleuve, pense la chamane. Elle voit un lointain fleuve rouge. — Le fleuve est le commencement et la fin, le fond et les hauteurs. Et les oiseaux gazouillent dans les fourrés, et la pluie tombe des cieux, et le soleil brille. Et ça sent l’humidité et la fraîcheur. Sur la rive reposent des pierres aiguës et des bois morts, des rochers bruns se reflètent dans l’eau. Au fond du fleuve se tiennent des guerriers gengiskhanides, gardiens de l’Empire disparu. Du fleuve rouge, un nourrisson rouge est sorti sur la rive. »

Radjan se met à battre son tambour, tendu d’une peau de bouc noir. Elle se métamorphose — en automne, rougeoie de feuilles de framboisier, laisse tomber les pièces de cinq kopecks jaunes du feuillage, appelle du cri inquiet des caravanes d’oies qui s’étirent vers le sud. Lentement, les oiseaux se perdent, deviennent un fil de toile d’araignée transparent. Et ces fils-là — l’un après l’autre, depuis cent ans sans doute déjà, se déposent sur la tête de la vieille.

Et Tsokto — c’était arrivé un jour — quand ils étaient montés au col avec grand-père, ils devaient, depuis l’ensellement, remonter le long de la crête. Des pierres nues pointaient comme des crocs, saupoudrées de neige. Le vent soufflait par rafales, en bas il y avait des fronts rocheux d’où descendaient des langues de glace. Soudain, Tsokto vacilla… comme si le vent l’avait poussé. Il glissa sur un gros caillou, son lourd sac le fit basculer. Il partit dans le vide — il ne se souvient pas comment. Un coup à la tête : comme s’il s’était retrouvé à l’intérieur d’un tambour chamanique. Quelqu’un l’avait frappé de toutes ses forces avec un maillet, tant cela avait résonné dans ses oreilles. Ici il avait heurté les pierres, là il avait rebondi — puis s’était mis à glisser sur la glace. Il avait réussi à s’accrocher, avait dégainé son couteau. La lame s’était coincée dans une fente, il avait tenu bon. Grand-père avait eu toutes les peines du monde à le tirer de là. Au début, il ne pouvait pas marcher, tout son corps était meurtri.

La tête lui tournait — et une lumière blanche, aveuglante. Un choc ! Tout tourbillonna devant ses yeux. Quelque chose s’écrasa dans son nez — une humidité sanglante sous son nez. Puis tout de suite, brusquement, comme immense, pas la sienne, étrangère — une main avec un couteau. On voit si distinctement la main, le manche du couteau. Ils ont des dimensions incroyables ! Chaque petit éclat de glace, les projections de sang, les miettes de pierre. Il frappe, frappe avec le couteau. Il frappe dans du coton. Du coton blanc. Tout est au ralenti. Le rêve se prolonge. Le sillon de la lame. Les étincelles de glace l’ont aveuglé. Lui ont piqueté le visage.

Ensuite, ils avaient longtemps repris leurs esprits avec grand-père. Tsokto avait la nausée, la tête lui tournait. Mais si on « chamanise un petit peu », si on aperçoit certaines choses… Il y a autre chose derrière cela, tout n’est pas arrivé sans raison.

Tsokto s’était alors affaibli de tout son être, les maladies s’étaient attachées à lui. Il avait fallu appeler la vieille Dagba pour venir à bout du mal. Dagba avait demandé qu’on apporte un poisson tout juste pêché. Elle l’avait frotté tout entier avec le poisson. On avait jeté le poisson dans la rivière, et alors il s’était senti mieux.

Dagba se tient debout, le visage tourné vers la chaîne de montagnes. Elle regarde les sommets nus et enneigés qui reflètent le bleu du ciel, les creux sombres des vallons, la verdure éclatante sur les pentes des contreforts. Son visage est en écorce de pin, avec des reflets de cuivre. Elle frappera son tambour, tendu d’une peau de renne blanc. Et cela roulera dans un bruit de ruisseau, tintera de cris d’oiseaux, jaillira dans le rose du lédon, surplombera comme un nuage d’orage, grondera dans les roulements d’une averse.

Mais non… Ce n’est pas encore tout, pourtant. Quelque part au milieu de Namkhaï, au matin, le vieux Ioudine sortira de son isba centenaire, faite de rondins de mélèze centenaire, lui-même centenaire aussi. Il garde à l’abri une icône merveilleuse, dont l’image transparaît à peine. Le vieux lèvera l’icône, fera le signe de la croix sur tout ce qui est manifeste et secret, aux quatre points cardinaux. Il récitera une prière et dira : « Gloire à Dieu ! Gloire à Dieu pour tout ! » Saint Nicolas aux Ours, peint sur l’icône dans les temps anciens, regardera sans doute d’en haut les petites maisons dispersées au bord de la rivière tumultueuse. Allons, soit, Dieu est miséricordieux. Que la vie continue de luire paisiblement.

— …mais quel fusil, quel « olenberi » ? Qui a inventé ça ? avait dit le vieux Ioudine, un jour qu’il s’était mis à parler. Ça vient peut-être de Wallenberg ? Cet entrepreneur s’appelait Wallenberg. C’est d’après lui, ou quoi, qu’on appelle le fusil comme ça ? Le fusil, il doit venir de lui.

…Ce Wallenberg traînait dans le coin. Quand on a commencé à chercher de l’or, il en est accouru un tas, de ces affairistes. Ils avaient tous des « compagnies », des « sociétées », comme ils disaient. Ils calculaient : fallait-il ouvrir une mine, ou seulement équiper des artels d’orpailleurs ? Ce Berg, celui qui s’appelait Wallenberg, manigançait ses affaires. Aux gars d’un artel, il donnait tant d’argent, et à d’autres, pour le même travail, incomparablement plus. Pour qu’ils s’aigrissent les uns contre les autres, qu’ils soient à couteaux tirés entre eux. Ensuite, tous ces travailleurs se retrouvaient endettés. Empêtrés dans les dettes, où aller ? Il fallait encore se faire embaucher pour prospecter.

Sa fille était venue le rejoindre, ce Berg. Pourquoi était-elle venue ? Elle était comme ça… 2* Enfin, comme on dit, elle n’était pas de ce monde. Il lui fallait découvrir des choses. Porter le « flambeau du savoir », en somme. Je vais écrire l’histoire, qu’elle disait ! Ensuite, il y aura un livre, dans les capitales. Tout le monde le lira. Mais quelle histoire ? Bon. Wallenberg avait un intendant, Timofeïev, Timokha, donc. Il allait convaincre un vieux ou quelqu’un d’autre. Je te donnerai du vin ! Raconte donc ce que tu sais des coutumes de la forêt. Pour du vin ?.. N’importe qui raconterait n’importe quoi, pourvu qu’on lui en reverse.

…Et le vieux Oulzy, oui, on le connaissait. Un guérisseur, en quelque sorte. Il boitait, il était estropié. Il conjurait les maladies, faisait des prédictions. Les malheurs, les maux des gens, on ne peut pas trop s’en charger, ça comporte aussi un danger. Il disparaissait longtemps dans la taïga, quelque part là-haut, vers les sources, dans un lieu écarté. Mais cette fois-là, il se trouvait sur place. Timofeïev avait peut-être lié connaissance avec lui. Tiens, raconte donc l’histoire à la fille de Wallenberg. Oulzy lui avait raconté quelque chose.

Mais ensuite, Oulzy dit à Timokha : cette nuit, des forçats viendront chez vous, ils brûleront la maison. C’est un tel qui les a payés, il y a un bandit qui rôde par ici. Ce n’est pas que le vieux ait eu pitié de ce gros marchand… Mais sa fille ? Extraordinaire, comme une petite bougie blanche, toute transparente. Une âme innocente. Pourquoi devrait-elle périr ?

Timokha ne savait pas s’il fallait le croire ou non. Bon. Pour la nuit indiquée, il avait posté ses ouvriers avec des fusils, les avait cachés pour monter la garde. Puis, au plus noir de la nuit, ces forçats s’approchent à pas de loup. Ils avaient déjà tout aspergé de pétrole. Les ouvriers se ressaisissent et lâchent une salve ! Les autres se mettent à riposter. La fusillade éclate. On blesse ces forçats, on les ligote.

Ce Wallen-machin-berg fut pris de rage. Il bondit, décrocha du mur son fusil belge. Qui est-ce, qu’il crie, qui a voulu me faire flamber ? Timokha lui raconte les circonstances. Le gros marchand fit appeler le vieux. Et celui-ci lui prédit encore quelque chose. Après ça, Berg se leva d’un bond, ils entassèrent leurs affaires, tout ce qu’ils avaient. Il fila aussitôt avec sa fille, on ne le revit plus.

Mais avant de partir, il avait offert le belge au vieux. Et ce fusil, avait-il dit, personne ne pourra même te le prendre ! On ne peut que l’offrir de tout son cœur. Parce que les maîtres armuriers belges de la ville de Liège y ont prévu un secret. Si quelqu’un te le prend contre ta volonté, le fusil tuera ensuite tout seul celui qui t’a fait ce tort. Et il se rechargera tout seul. Et il abattra tous les proches de ce malhonnête. Prends-le, garde-le !

Un fusil pareil valait une fortune. Plus tard, il s’était retrouvé chez grand-père Jambal.

…Les partisans rouges poursuivaient sans répit la bande de Kracheninnikov. Ils avaient décimé le noyau principal des gardes blancs, il ne restait plus qu’un rebut de bandits. Ils avaient l’intention de se frayer un passage vers les steppes mongoles. Mais on leur avait coupé toutes les routes dans cette direction. Ceux qui restaient étaient passés au-delà de la rivière Rouge. Ils voulaient se terrer dans les montagnes. Ils remontaient le Tachour. Le chemin était difficile, mais ils ne connaissaient pas les lieux, ils allaient au hasard. Ils débouchèrent justement sur les prés inondables de la vallée. Là, sur les terres de fauche — c’est loin du village —, il y avait des paysans russes, des femmes. Ils avaient établi un campement, ils râtelaient le foin. Les bandits avaient besoin de chevaux pour s’enfuir. Ils se mirent à tourner autour, comme s’ils avaient passé un nœud coulant, puis commencèrent à le serrer. Les chiens s’élancèrent, se jetèrent sur eux : ils les tuèrent aussitôt. Les forçats se mirent à emmener les chevaux, à saisir les femmes, c’étaient des sauvages. Les paysans prirent qui une fourche, qui une hache, un autre sortit un fusil. Les bandits se mirent à tirer, et en sabrèrent certains.

Grand-père Jambal, et aussi grand-père Makar, grand-père Stepan, s’étaient trouvés là par hasard. Ils revenaient des sources. Sur le chemin, une femme courait, toute débraillée, comme folle… Là-bas, disait-elle, on tue des gens ! Stepan partit au galop vers le village chercher du renfort. Jambal et Makar décidèrent que les bandits devraient de toute façon traverser la rivière pour s’enfuir. Et qu’ils passeraient donc à tel endroit : on y voyait bien le gué et, sur l’autre rive, un sentier battu remontait la pente. Ils coupèrent au plus court, tendirent une embuscade.

Exactement !.. Ces forçats, ils étaient sept, s’engagèrent tous dans la rivière, menant les chevaux, traînant leurs affaires. Leur ataman apparut, caracolant. Jambal l’ajusta, le prit dans la ligne de mire de son fusil belge. Mais comment pouvait-il tuer un homme pour la première fois ? Pourtant, celui-là n’avait pas de visage, il était tout noir. Des mèches de fumée s’enroulaient autour de lui. Mais il n’y avait pas que cela… Là où se trouvait la tête, une petite marque claire, dorée même, sembla soudain se dessiner : elle attira la balle. Le diable bascula, seules ses bottes jaillirent un instant hors de l’eau tandis que le courant l’emportait. Alors Makar prêta main-forte de son côté. Les diables s’agitèrent en tous sens, se mirent à tirer à coups de fusil à droite et à gauche. Les chevaux cherchent à s’arracher à leurs longes, glissent sur les gros rochers, les tourbillons les font tourner. Ceux des bandits qui furent entraînés vers les profondeurs se noyèrent. Tous les abattus furent plaqués ici contre des pierres, là accrochés aux amas de bois charrié.

Ensuite, que faire ? Les Russes emportèrent les leurs, les enterrèrent en secret. Mais pour ceux-là… Non, dirent-ils, il ne leur était absolument pas permis de toucher à cette engeance de l’Antécrisse. Faites vous-mêmes ce que vous voulez.

Là, impossible de se passer de la chamane, la vieille Dagba. Elle y fit ses simagrées à sa façon. Puis elle dit : repêchez-les tous, les tués. C’est un péché de les laisser comme ça. On retrouva les cadavres, chacun là où il gisait. On les traîna tous dans un ravin perdu. On y jeta tout. Il ne fallait rien leur prendre, pas même une seule cartouche ! Et il y avait des armes, dans des caisses brisées. Des cartouches aussi, de l’équipement. D’autres caisses militaires, solides, mais on ne les ouvrit même pas. Vos fusils, dit Dagba, ceux avec lesquels vous les avez tués, jetez-les là aussi ! Jambal ne voulait à aucun prix se séparer de son « olenberi ». Il en avait les larmes aux yeux ! Mais que pouvait-on objecter à Dagba ?.. Un seul regard de travers, et vous avaliez de travers.

Et il le jeta là, Makar jeta le sien aussi. On recouvrit le tout, on l’enfouit, on l’ensevelit au fond de ces solitudes. La vieille enfuma tout autour avec de l’herbe d’oubli. Elle se mit à piétiner, à danser, à frapper son tambour avec la mailloche. Il se leva même un tourbillon ! Elle souffla, cracha. Tous oublièrent cet endroit maudit. Comme effacé de leur mémoire, personne ne se souvient. Où était-ce, quoi ?.. Les gens de la foi ancienne, par l’intermédiaire du vieux Ioudine, donnèrent de l’argent aux chasseurs, discrètement, entre quatre yeux. Pour des fusils, pour tout. Mais leur enjoignirent de garder le silence. Et ce fut tout. Jamais plus, nulle part, on n’en reparla.

…Quand Tsokto sortait de chez lui en courant de bon matin, il pouvait courir sans s’arrêter jusqu’au soir. Il fallait passer chez tout le monde, prendre des nouvelles de chacun. Le devançant, la fidèle Tchara filait avec des aboiements sonores. Les chiens des voisins s’excitaient aussitôt, se lançaient à leur poursuite. Il faudrait accélérer de toutes ses forces ! Mais tout s’arrangerait. Il courait par ici, par là. Faisait la course avec le vent. Il courait à gauche, chez ses frères, les gamins ; à droite, chez ses sœurs, les petites espiègles. Et tout droit, sans tourner, chez les grands-pères et les grands-mères, chez les tantes et les oncles.

Dans le village, les maisons s’étaient serrées les unes contre les autres par endroits, ailleurs elles étaient plus éloignées, éparpillées sur les hauteurs : on s’y était installé plus tard. Tsokto courait, courait, et pouvait même arriver jusque chez le vieux Ioudine. Son isba était sombre, faite de rondins de mélèze centenaire assemblés à queue d’aronde. Et lui-même avait cent ans, pas moins. À quelque distance, d’autres isbas pareilles : solides, entourées de dépendances. Comme les paysans qui s’étaient établis là à part : avec de grandes familles, de vastes cours. Des paysans couverts de barbe jusqu’aux yeux. Ils gardent la foi. Une foi obscure, enclose dans les billots et moussue, abreuvée d’eau de source. Vieille-or-tho-do-xe. Le vieux Ioudine garde la Sainte Icône. Saint Nicolas, peint dans les temps anciens, y émerge des ténèbres des siècles.

Mais comment dire… Ce n’était pas tant ce vieux qui intéressait Tsokto. Il fallait absolument rendre visite au chat, qui était peut-être lui aussi quelque parent éloigné de ce Ioudine. Un énorme matou ! Il avait une fourrure d’ours, une queue grosse comme le bras d’un homme robuste. Ses moustaches se dressaient, on aurait pu s’y transpercer la paume. Quand Tsoktochka était plus petit, il s’accroupissait devant lui, et ils se retrouvaient à la même hauteur. Le chat se mettait à gronder d’une voix profonde, comme pour demander : « Donne-moi du poisson, allez ! Qu’est-ce que t’as apporté, joug de mécréant ? »

Le vieux Ioudine, comme tous ces Russes de la vieille orthodoxie, n’était pas du genre à frayer avec qui que ce soit, à faire bon accueil à quelqu’un. Mais avec grand-père Jambal, le vieux se montrait plus doux. Parfois, ils s’asseyaient sur la banquette de terre au pied du mur, discutaient de leurs affaires. Ils parlaient de certains noms : d’un ruisseau, d’un col, par exemple. Pourquoi appelait-on cette vallée Boldynova ? Alors que le vieux Ioudine savait qu’elle s’appelait Podkamennaïa, c’est ainsi qu’on la nommait parmi les siens. Ou parlaient-ils d’endroits différents ? Ensuite, ils finissaient, semblait-il, par comprendre de quoi il s’agissait. Ils discutaient aussi des sources : où l’on pouvait soigner son dos, où ses genoux, et comment gagner telle ou telle source. Ioudine semblait reconnaissant à grand-père d’avoir réglé leur compte aux bandits. Pourtant, il ne le disait pas ouvertement, et il cachait aussi sa douleur…

« Car la moisson est mûre !.. Et déjà le Moissonneur a levé sa faucille de midi… »

Quand le vieux fait gronder sa voix profonde.

Le cœur s’en glace.

« Le temps est venu de courber la tête devant le Moissonneur ! Car tu es un épi dans les pâturages de Dieu ! »

Là-bas, sur les terres de fauche, se trouvait sa petite-fille, une jeune fille de dix-huit ans. Les forçats l’avaient emmenée dans la forêt et ce qu’ils lui avaient fait, c’était épouvantable. Ensuite, ils avaient même porté sur sa croix un tel coup de sabre qu’elle s’était enfoncée profondément dans sa poitrine. Elle était pliée, mais ne s’était pas brisée.

Pour Tsoktochka, avec ses intérêts de gamin, il valait tout de même mieux « causer » avec le chat. Il venait le voir en courant. Pas les mains vides, bien sûr. Il apportait tantôt de petites perches enveloppées dans une feuille de bardane, tantôt des lenoks, tantôt quelque autre menu fretin. Tchara n’allait jamais jusqu’au portillon avec lui : elle se trouvait aussitôt des affaires de chien urgentes à régler ! Car le gros matou surgissait sur-le-champ de nulle part, venait se frotter aux jambes du maître.

Tsokto traitait le chat avec vénération. Car c’était probablement lui, le Roi de la Forêt, pensait-il. Grand-père Jambal racontait une vieille légende sur le peuple des rennes. Et sur le Roi de la Forêt, qui les avait attirés chez lui.

Mais la vieille Radjan, elle, n’avait rien oublié, on ne pouvait rien lui cacher. Elle avait déterré le crâne du chef des gardes blancs. Elle avait lavé les petits os pour ses sortilèges secrets. Et dans le crâne, juste au milieu du front, un trou de balle traversait de part en part.

Les temps se mirent à changer, pas vite, bien sûr, mais comme ça… Et toujours dans le mauvais sens. Des bandes rôdaient, tantôt les unes, tantôt les autres. Les réquisitions alimentaires s’abattirent sur eux sans crier gare. On commença à organiser un kolkhoze. Puis une exploitation de chasse. On recensa tout le monde, ce que chacun possédait. Union-désunion. Et voilà… Même les gens du village se désunirent, le lien qui les tenait ensemble se perdit. Autrefois, il arrivait qu’une beuverie effrénée se mette à courir d’un bout du village à l’autre. Chez les uns, un malheur était arrivé, et ils avaient bu ; chez les autres, il y avait eu quelque chose de joyeux, et ils s’en étaient aussi jeté un derrière la cravate. Mais peu importait, le tourbillon de l’ivresse les emportait tous. Les uns et les autres se mettaient à parcourir le village. Et les voilà qui se heurtent front contre front, une étincelle jaillit, et ils se mesurent à coups de poing. À qui aurait donc les poings ou la caboche les plus solides, ou quelque autre engin plus gros. Mais voilà que même la beuverie avait disparu quelque part. Cela écarte les villageois, leurs cours et leurs maisons toujours plus loin les uns des autres. Parfois, c’est comme si on le sentait de loin… même pas encore de fumée… Mais quelque chose d’inquiétant flotte dans l’air. Cela a déjà commencé, cela existe quelque part. L’incendie s’est mis à crépiter, a semé ses étincelles dans le bois mort. Le plus terrible des fléaux de la taïga !

Bureau-d’approvisionnement-de-chasse. Quota de prises. Allons dékoulakiser quelqu’un. Des nouveaux venus, des étrangers apparaissent. Ils veulent tout arranger à leur façon. Des dépêches diverses, des ordres, des listes partent vers le grand chef de la région. Mais ils arrivent justement à la rivière qui sépare les contreforts des plaines naissantes. Et là, y a-t-il un passage, n’y en a-t-il pas ? La glace n’a pas encore pris, ou bien elle va se mettre à dériver d’un instant à l’autre. L’eau est montée avec la crue du printemps ou les pluies qui viennent de tomber. L’eau est redescendue. Les papiers envoyés ont eu le temps de moisir sur la rive, à attendre. Tout a déjà changé. Le chef les recevra, les lira. Mais c’était quand, tout cela, à quelle époque ? Sur quoi apposer une décision ?

Un nouveau chef arrivera, avec ses sbires, mais ils ont tous l’air un peu demeurés. Peut-être les cherchait-on exprès comme ça, pour les expédier au loin ? Ils se mettront, comme ils en ont tous l’habitude, à dresser quelque inventaire. À compter, à inscrire sur des listes. Et pour une raison ou une autre, ils débarqueront chez la vieille Radjan. Alors que, même avec la meilleure volonté, il est parfois difficile de la trouver.

— Nous sommes venus faire l’inventaire de tout chez toi !

— C’est quoi, ça ? Quel diable ?

— Nous allons inventorier ton bien !

— Quel bien, quel machin ? Y a tant d’hommes là-bas, allez donc inventorier chez eux.

— Hé… Tu plaisantes, la vieille ?

— Quelles plaisanteries ? Voilà un coq boiteux et une chatte sans queue. Qu’est-ce qu’y a à inventorier ?

— Holà ! Et ça, qu’est-ce que c’est ?

— Ça, c’est ma petite boîte à herbes.

— Quo-o-oi… Mais c’est un crâne ! Pourquoi est-il ici ?

— Et si je regardais par ici, dans le petit trou, tiens…

Le crâne a un trou de balle au milieu du front, l’os occipital derrière a été emporté à la sortie de la balle.

Elle le regarde à travers. Et voilà que le chef nouvellement arrivé ne tarde pas à crever, une pâle langueur s’est attachée à lui. Ça y est, on l’a expédié quelque part. On ne trouve personne d’autre pour prendre la place. Ou alors, on a complètement oublié où se trouve ce petit coin, dont on ne sait même pas s’il figure sur la carte du district. Ou bien est-ce là une peau de renne, une tache blanche ? Ou une noire, en peau de bouc ?

Le sommeil s’abattra sur Tsokto, l’enveloppera du manteau velu des lieux moussus, l’écrasera sous la lourde patte des contreforts bosselés qu’ils ont parcourus en tous sens pendant toute la longue journée. Et il verra en rêve cette immense paume, rocheuse et couverte de taïga — elle n’a même pas de bords ! Toutes ces vallées s’y étirent, les ruisseaux y courent, les cols y font des bosses. Les pierres austères se renfrognent, des cabanes d’hivernage se sont nichées çà et là, les sources bouillonnent. Les bosquets de bouleaux sont pleins de verdure et de lumière, tantôt éloignés, tantôt proches les uns des autres. Grand-père Jambal et lui vont d’un bosquet à l’autre.

Il arrive que deux ans passent avant qu’ils reviennent au même endroit. Pendant ce temps, le champignon tchoïdop a justement poussé, s’est collé aux troncs, on peut le récolter. Leur ancien campement, installé deux ans auparavant : la trace du feu, la petite hutte que Tsoktochka avait lui-même recouverte de branches de conifères. Seulement, tout s’est couvert de végétation. Et de nouveau… Deux hivers, deux étés ont achevé de résonner. Des pentes escarpées, des brûlis encombrés d’arbres abattus par le vent, des étendues planes et pierreuses. Ils sont revenus au même endroit. Une petite clairière près du ruisseau, le foyer, la petite hutte. Que de chasses entre-temps, que de prises de toutes sortes. Et la petite TOZ bien réglée semblait elle aussi avoir poussé sur Tsokto, s’être collée à lui de son canon bronzé, avec sa graisse d’arme et son odeur de poudre.

Et son frère Boulat disait que ces endroits où l’on pouvait récolter le champignon formaient comme une large bande allant de l’ouest à l’est. C’était le trajet d’un dragon qui avait semé ses étincelles de feu. Le champignon tchoïdop pousse de ces étincelles.

Quel dragon encore ? Il l’avait peut-être rêvé ?

Non ! Grand-père Tchoultoum en parlait déjà. Et Tchoultoum l’avait entendu de grand-père Garma. Et grand-père Garma le tenait d’un vieux lama. Il était venu du Tibet. Le dragon avait volé jusque-là et s’y était fracassé. Tout brûlait à cause de lui. Cela avait même duré de nombreuses années, cet incendie. La fumée montait jusqu’au ciel. Il n’était resté ensuite que des montagnes de roche.

Le champignon tchoïdop se colle à hauteur d’homme, parfois plus haut. Parfois, on dirait le visage d’un vieux. D’un petit vieux comme ça… Une vieille petite figure toute ridée, toute chiffonnée. Quand on regarde la cassure, on voit à l’intérieur des veines rouge sombre ou rosâtres.

Quand on a ramassé les champignons, il faut les trier, les séparer. Les étaler pour les sécher, qu’un petit vent les évente. Mais encore faut-il le saisir, ce petit vent. Le soleil tape trop, puis il se cache, puis des nuages passent en courant. Alors le champignon risque d’avoir mal à la tête !

— Qu’est-ce que tu crois, Tsoktochka ? — Grand-père se met même à le gronder. — Si on t’étalait en plein soleil, ta tête se mettrait à flamber de chaleur, hein ? Eh oui ! Tout se voilerait devant tes yeux, tu serais comme ébouillanté. Et le champignon, lui, alors ? Tu crois qu’il n’a pas de tête ?

Bon, il a une tête, bien sûr, oui. Il sait même très habilement se cacher et se dissimuler.

Et puis il y a aussi le Roi-Champignon. Il est le grand chef de tous les autres champignons, ils sont sous ses ordres.

Les pluies se mettent à tomber, on ne peut rien protéger de la bruine. On fourrait tout tel quel, il fallait l’emporter au plus vite. Ça allait commencer à se gâter, à moisir, il ne resterait plus qu’à le jeter. Avec les sacs pleins à craquer, ils s’éreintaient pendant les marches, pliés en trois sous le poids.

…Quand le dragon volait, les hommes-rennes en avaient sauté. Alors, bien sûr, ils n’étaient pas encore des hommes-rennes. Simplement des gens d’un bateau volant en fer.

— Mais Boulat, tu t’es intoxiqué avec les fumées du poêle en dormant ! Ça existe, des choses pareilles ? Des gens d’un bateau en fer… Ce que tu peux inventer !

— C’est toi qui roupillais comme une souche ! Et grand-père Olzo racontait qu’ils étaient tombés ici, au beau milieu de la taïga. Et ils ont commencé à geler, c’était l’hiver. Mais ils avaient un truc. Ça s’appelle un aimant. Tu en as vu chez grand-père Makar ? Il en a un, il aimante les canons avec. Et oncle Galsan, à l’atelier des moteurs et des tracteurs, en a un aussi. Si on verse de la limaille de fer sur du papier, puis qu’on promène un aimant dessous. Toute la limaille se rassemble vers l’aimant et le suit, partout où on le mène. Et les rennes sont venus de tous les côtés vers ces gens, de la même façon. Ils se sont couchés autour d’eux et les ont réchauffés de leur chaleur. Les gens ont étreint les rennes, et ils sont devenus leurs meilleurs amis. Tu as compris comment ça s’est passé ?

Bon. C’était donc comme ça, apparemment.

…Allez, tu seras un chien tueur de loups !

Boulat avait perdu la boule, décidément. Encore ses jeux !

— Jette-toi sur moi !.. Je vais te faire une de ces prises et te tordre le cou ! Comme grand-père Jambal a tordu le cou à cinq chiens tueurs de loups, quand ils le poursuivaient !

— Que Grom se jette sur toi, comme un chien tueur de loups. Essaie donc de lui tordre le cou !

— Quoi, t’as la trouille ?

— Qui, moi, la trouille ?..

Tsokto se jette sur son frère dans une attaque de front.

…Boulat l’avait tant roulé dans la neige qu’il l’avait transformé en bonhomme de neige. Il n’y avait que Grom qui s’en réjouissait, courant autour d’eux, soulevant des tourbillons neigeux. Mais lui, d’un seul bond, il vous renverserait aussitôt ! Mieux valait ne pas s’y frotter. Alors qu’avec Tsoktochka… On pouvait faire de lui ce qu’on voulait.

Mais alors maman Aïoun, bien sûr, viendrait et le prendrait dans ses bras. « Allons, Tsoktocha, ne te fais pas de peine ! » Il resterait assis un moment, puis s’abattrait sur ses genoux, se blottirait contre elle. Et Boulatka aussi, après avoir tourné un peu dans les parages, finirait par s’approcher. « Pourquoi fais-tu du mal à ton petit frère, Boulat ? Ça ne se fait pas ! » Boulat s’affalerait à son tour, se serrerait contre eux. Grand-mère Touïana était venue, elle avait fait frire des galettes. « Venez tous boire le thé ! » Grand-mère les avait tous pris dans ses bras aussi. Comme des rennes femelles, elles réchauffent de leur chaleur les petits humains Tsoktochka et Boulatka, tombés d’une étoile lointaine, glacée et sans vie, et les protègent de tout.

…Tsokto se rappelait comment ils partaient loin dans la steppe avec oncle Galsan. Celui-ci avait à la fois l’atelier des moteurs et des tracteurs, et le célèbre tracteur « Le Preux rouge », dont le teuf-teuf s’entendait dans tout l’aïmak. Ils allaient aussi jusqu’aux lacs en tracteur, descendaient dans les creux obscurs, des hérons dérangés s’envolaient à leur rencontre, secouant de leurs ailes une frange argentée d’éclaboussures. Le lac brillait d’un cuivre rougeâtre, comme une très grande monnaie ancienne et terne. Tsokto était étendu sur l’eau, les bras écartés. Dans le ciel d’avant le couchant s’étiraient des mèches blanchâtres, et de rares pygargues planaient, les ailes déployées. Un milan décrivait un demi-cercle au ralenti. Est-il possible d’entendre le bruissement des ailes dans le ciel, le bruissement des grands oiseaux glissant sur les courants d’air ?

Tsokto semblait lire les pages brunies des hauteurs de la steppe… Comment pouvait-il lire ? Comme le vieux lama lisait les prières, se balançant légèrement, comme sous le vent. Ils venaient dans un petit dougan tout transpercé de flèches de soleil. Les gonds de la porte de guingois grinçaient, les clochettes tremblaient, si finement, si plaintivement, comme si elles craignaient que leur cœur ne se rompe d’un instant à l’autre. La forêt solaire ondulait, changeant la position de ses feuillets transparents de grains de poussière suspendus dans l’air. Dans ces feuillets, la fumée bouclait, montant d’une petite coupe de cuivre où brûlait de l’encens, se déversait comme du lait dans le thé, s’élevait vers des rouleaux jaunâtres portant les visages de divinités qui semblaient planer quelque part là-haut.

Tsokto écoutait le serpent du silence, qui rampait en cercle, comme pour étouffer de ses anneaux serrés. La chaleur ruisselait de sa peau brune et grise. Et quelque léger tintement de verre. Comme si ce mouvement réfractait l’éclat des perles de verre qui ornaient la peau du serpent d’un dessin fantasque. S’y mêlaient les crincrins de chanteurs invisibles au pied des herbes, les sauts stridulants des sauterelles, le bourdonnement grave des coléoptères, les traits frémissants des libellules. Si l’on cueille les herbes, qu’on les froisse dans ses paumes, qu’on respire leur odeur amère qui éveille les souvenirs, n’est-ce pas le cœur même de la steppe qui se trouve dans cette poussière d’herbe et de terre mêlée de cendre ? Car les mains de sa mère avaient la même odeur. Et grand-mère, toute la grande grand-mère, sentait comme la steppe ! Ses deux sœurs exhalaient cette senteur d’armoise. De son frère Boulat… oui, quelque chose de familier à en faire mal. À en serrer le cœur.

Ils s’enfonçaient aussi plus loin dans la taïga : il y avait une cabane d’hivernage, puis une autre où l’on pouvait vivre longtemps. Grand-père Stepan, grand-père Makar, les frères Khandarov et oncle Dorjo venaient les y rejoindre. Ainsi, ils se retrouvaient entre eux dans les petites cabanes d’hivernage. Tous étaient déjà vieux, ils n’avaient plus assez de forces pour livrer leurs prises au bureau. Pourtant, ils disposaient des collets, installaient des pièges, aménageaient des assommoirs, armaient les pièges à mâchoires. Auprès d’eux, Tsokto s’instruit, forme son œil et sa main. Il s’abîmera les pieds aussi, bien sûr. À skis, montant et descendant les hauteurs, il s’éreintera jusqu’à ne plus savoir où il en est. La journée d’hiver vient de commencer, et déjà elle roule vers le couchant, derrière les collines. Ils parcourent ce qu’ils peuvent tant qu’il fait jour, puis rentrent au plus vite au chaud. Quand quelqu’un est à la maison, le poêle ronfle, le thé bout, l’eau et le bois sont là, le repas est prêt : quelle sécurité, alors.

Tsokto dort-il ou ne dort-il pas ?.. Il entend se dérouler le fil compliqué, torsadé en trois brins, du récit.

— Les hommes-rennes, vous les avez vus dans la forêt, vous êtes tombés sur eux ?

— Non, nous, on ne les a pas vus. Ils sont comme ça, mon gars : même s’ils sont assis près d’un feu, à se chauffer, ensuite, hop ! plus personne. Ils sont partis en vitesse. Vraiment insaisissables, ces gens-là.

— Mais qu’est-ce que vous avez avec ces hommes ! Leurs filles, voilà, à ce qu’on raconte… Ah, comme elles jouent et s’ébattent, parfois ! Sous les cascades, dans les anses où elles se baignent. Si douces et toutes petites, la peau brune, comme enduites d’or. Dès qu’un chasseur les voit, c’en est fini de lui. Il est perdu !

— Allons donc. Ce ne sont que des histoires. Qui les a vraiment vues ? Et pour se perdre dans la taïga, pas besoin d’être malin. On s’est obstiné dans la mauvaise direction, on s’est égaré. Et on a gelé là, ou bien on est mort de faim.

— Non. Il arrive qu’elles vous attirent. Oui. Celui qui a goûté à une de ces filles et s’est amusé avec elle oublie tout. Il reste là-bas.

— Quoi, ça efface complètement la mémoire ?

— Oui. Elles ont des racines comme ça, elles savent lesquelles. Elles en distillent une teinture et vous en font boire jusqu’à vous étourdir. Alors le chasseur se met à voir on ne sait quoi ! Dès qu’on y goûte, on a toutes sortes de visions.

— Allons, des visions ! Les vieilles qui s’y connaissent ramassent bien des amanites tue-mouches. Avale donc une cuillerée d’infusion… Après, tu ne te retrouveras même plus toi-même !

— Pourtant, c’est arrivé. On le raconte bien. Elles ensorcellent tant un homme dans leurs jeux qu’il ne se délivre plus du charme. Et le voilà perdu. Quel malheur, mon gars.

…Et puis grand-mère Touïana recommandait souvent à Tsokto, quand ils se préparaient à partir, de surveiller le « vieil élan ». De lui faire honte, de l’empêcher de vider sa gourde tout d’un coup et trop vite. « Qu’elle ne l’entraîne pas encore, qu’elle ne l’attire pas chez elle, cette fiévresse ! »

Bon, enfin… La fiévresse, c’est quelque chose… C’est tout autre chose.

« Une fois, il avait disparu, il errait on ne sait où dans la taïga. Il devait s’amuser avec elle… Avec la fiévresse ! » Il était arrivé à Tsokto de surprendre ces paroles, un jour que grand-mère Touïana se plaignait amèrement à grand-mère Radna. Et bien d’autres détails encore. Cette « fiévresse », apparemment, pouvait faire tourner la tête à n’importe qui !

L’été est passé, et l’automne résonne. Les vents humides et glacés ont roussi les mélèzes, allumé les sorbiers d’étincelles pourpres. Déjà les gelées nocturnes ont serré leur étau, comprimé les murs de rondins jusqu’à les faire craquer. Les blizzards se sont mis à hurler comme des loups, les neiges se sont pressées de toutes parts, ont tout enseveli. Par les nuits claires, les étoiles tremblent, vacillantes, comme des boules velues et rayonnantes ; elles éclairent d’une lumière spectrale les fourrés — ici bleutés, là creusés de gouffres violets — tout entrelacés de congères accrochées aux branches et aux pattes des conifères. Même l’air est épais, la lumière dilue tant bien que mal les ténèbres. Ici, on ne remarque même pas comment l’aube grisâtre et pâle cède la place au couchant, avec ses lueurs rosées sur les couches de neige, le bleu profond des ombres qui se sont allongées.

Peut-être que les chasseurs se sont réunis, qu’ils parlent… Ou bien est-ce la petite rivière qui bouillonne sur les rapides, le vent qui bruit, les pins immenses qui balancent leurs têtes hirsutes ?

Mais, à bien y penser, tout cela n’est qu’un petit cercle de feu, et c’est heureux quand les murs de rondins de la cabane le protègent. La taïga peut sans peine écraser la cabane, marcher sur le feu, souffler la couverture d’une rafale, piétiner les braises. De la vie de qui que ce soit, de n’importe qui. On sait bien ce qui est arrivé aux gens de la taïga. Les uns ont survécu de justesse, les autres, non. Alors, qu’est-ce que cela lui coûte ?

Peut-être qu’au premier plan se tiennent seulement les arbres-parents que Tsokto connaît. Il connaît aussi les parents de ces parents. Les frères et sœurs, les neveux et nièces. D’autres parents se sont cachés plus loin, à peine discernables dans l’épaisseur de la taïga. Et l’on ne voit presque plus ceux qui ont vécu il y a très longtemps. Peut-être son grand-père Oulzy apparaîtra-t-il un instant entre les troncs ? Mais si grand-père Jambal connaît son arrière-grand-père, celui-ci doit sans doute se tenir derrière Oulzy.

Plus loin, dans les profondeurs, les gens des bois passeront en secret, sans coucher une herbe, sans faire craquer une brindille, sans casser une branche. Mais on ne sait pas s’ils existent. Bon, qu’ils existent donc.

Derrière les gens des bois, les fantômes. Ils flotteront, tissés de mèches de brume au-dessus des marais, d’ombres changeantes d’avant le soir.

Et tout au loin, plus profondément encore ? Là, dans la noirceur, une source bouillonne et s’écoule. La noirceur en émane. Sous terre, à travers les profondeurs, la source est reliée au ciel. Par des lits invisibles, la voûte céleste imprègne la taïga d’un silence épais et impénétrable, ensorcelant.

Et il n’existe rien — aucun symbole, rien de limité, de circonscrit par quelque cadre, qui contienne en même temps l’immensité de ce qui se passe. De ce qui n’est pas fortuit, que des fils invisibles relient à la voûte céleste, au tournoiement de la taïga. Dans la noirceur la plus originelle, d’où la taïga s’emplit d’effroi et de démesure, quelques points se rejoignent parfois, brillent dans les ténèbres. Y a-t-il en eux un ordre quelconque, peuvent-ils expliquer quelque chose ? Ce sont les loups qui viennent là, les nuits sans lune, pour boire tout leur soûl de noirceur. Ils s’assoient sur place, balaient autour d’eux de leurs queues — et regardent. Leurs yeux sont jaunes. Ils se rejoindront dans la noirceur en signaux ensorcelants.

Parfois, lorsqu’ils pénétraient dans la taïga avec grand-père, qu’ils s’engageaient sur le sentier, impossible de marcher vite. Il fallait s’habituer, se mettre en jambes. Les besaces étaient mal arrangées, ça ferraillait par-là, ça cognait dans le dos par-ci. Et les vêtements n’allaient pas. Et puis pas de veine, va savoir.

Bien sûr, ils emmenaient aussi Grom. Lui filait aussitôt à toute allure sur les pentes et dans les chablis, où le poussaient son ardeur et son flair pour les bêtes. Un aboiement résonnait quelque part, toujours plus loin, puis se perdait tout à fait. Mais il finissait par débouler des fourrés, la langue sur le côté, les flancs battant à grands coups de souffle. « Ils se décarcassent, ceux-là… disait son regard de chien. Moi, j’ai déjà fouillé tous les environs, acculé un écureuil dans un pin et l’y ai secoué, dispersé tous les tamias, pris la piste d’un lièvre, mais pas de veine, va savoir. »

Ils y allaient avec un cheval que le voisin leur prêtait, pour apporter davantage de provisions. Le cheval Pakel, qui avait porté jadis le fier nom de Fakel, avait été simplifié et rétrogradé en un incompréhensible Pakel, infatigable pourtant dans ses pérégrinations. Si grand-père s’arrêtait, tous attendaient : Pakel se reposait, Grom s’affalait sur le flanc, et Tsokto reprenait son souffle, car il portait sur son dos une claie de portage ou un sac, ainsi que le fusil et les munitions.

Grand-père marchait toujours sur ses gardes, même sur un sentier familier, parcouru maintes fois. Une bifurcation sur le chemin, une pierre remarquable, un arbre à l’écart des autres, un passage de pierre en pierre à travers un ruisseau. Il fallait attendre… Il s’asseyait, battait le briquet, laissait l’amadou de mousse étirer sa fumée, allumait sa petite pipe. Il écoutait quels présages on annonçait, qui les annonçait et pourquoi. Il fallait laisser à ces devins invisibles une petite poignée de riz blanc, un morceau de sucre, une pincée de tabac. Un fil de signes distinctifs s’étirait derrière eux, les rattachait au vaste monde qu’ils laissaient en arrière. Devant, l’infini effrayant. Les habitants des bois les regardaient de là-bas — ils étaient sur leurs gardes, les voyaient — et avertissaient tous leurs parents et connaissances de ne pas s’approcher.

Grand-père décidait de faire frire des galettes. Il pétrissait la pâte, en prélevait un peu, y mêlait seulement du sel. Puis, avec cette pâte salée, il roulait de petits ronds, façonnait des bras, des jambes et une tête. C’étaient comme de petits bonshommes, des khaïdaps. Et hop, et hop ! Avec une baguette, il les perçait de trous. Des points sur plusieurs rangées ou en cercle. Les khaïdaps se chauffaient près du feu, devenaient solides. Quand grand-père ne dormait pas, que ses genoux le torturaient, que ses reins le faisaient souffrir, il leur parlait. Il chantonnait quelque chose de long, de traînant, comme s’il tordait un fil, le tirait de quelque part dans le passé. Le sommeil quittait Tsokto, il entrouvrait un œil. Grand-père était assis, se balançait, comme bercé par quelque chose.

Les khaïdaps partaient avec eux. Ils les laissaient dans certains endroits particuliers. Ceux-ci veillaient sur leurs arrières. Ils disparaissaient, il n’en restait rien. Les oiseaux et les bêtes des bois les emportaient, ils se dissolvaient sous la pluie, dans l’humidité, au soleil.

Pourtant… Peut-être que quelqu’un les suivait ? Un khaïdap — crac ! — et le voilà gobé. Un, puis le suivant.

Une fois, ils étaient partis loin, avaient remonté une rivière en se frayant un passage à travers une gorge. Là, c’était déjà une autre rivière, l’Ouakitka, tout près de sa source. Ils s’étaient arrêtés pour la nuit. Depuis le matin, ils suivaient son lit, enserré entre des falaises rocheuses ; d’épais sous-bois dévalaient des ravins. Et soudain, il avait surgi juste devant eux ! Un petit champignon des mousses. Un Chinois. Bo Han. Il fallait suivre le petit sentier, là-bas il avait une clairière, un abri creusé dans la terre.

Pour une raison ou une autre, Tsokto ne s’était pas étonné. On aurait dit qu’il devait être ici, que c’était précisément sa place. Très vieux, tout sec comme une racine polie, brunâtre, il regardait de sous son chapeau. Il semblait les avoir attendus. Il avait donc des yeux et des oreilles particuliers. Un petit chien avait roulé sous leurs pieds, pareil à un bonnet hirsute. Un corbeau était bientôt arrivé à tire-d’aile. Il s’était perché, hérissait ses plumes, lançait des coups d’œil, très mécontent. C’était lui le maître ici : il s’était mis à arpenter les lieux de cet air-là.

Chez Bohan, le thé était prêt ; ils s’étaient aussitôt assis, avaient bu leur content. Les vieux avaient fait fumer leurs petites pipes. Les filets de fumée s’étaient enlacés, entrelacés, et ils avaient ainsi commencé à se comprendre. Les yeux de grand-père avaient brillé, ses sourcils s’étaient levés, un sourire avait passé, comme des cercles s’écartant sur l’eau. Le Chinois lui avait répondu de la même façon, avec les mains, le sourire, les yeux, les sourcils. Il avait encore ajouté : tyr-dyr ! Grand-père avait souri en coin, haussé les épaules. Tètsk-tètsk, avait-il dit. Un langage d’oiseaux qu’eux seuls comprenaient.

Ils avaient apporté au Chinois du sel, de la farine, des cartouches, du thé, du tabac. Tsokto aussi en avait porté, et pas qu’un peu ; il était épuisé. En échange, Bohan leur avait remis des sortes de mottes brunâtres. Il les avait tendues avec précaution, enveloppées dans de la toile de nattes. Grand-père les avait prises avec autant de précaution, cachées dans son sac.

Le Chinois s’était mis à faire frire, s’était mis à faire frire des galettes. Et, Tsokto l’avait vu, dans plusieurs galettes — et hop, et hop — il avait piqué avec une baguette de petits trous-points, tantôt alignés, tantôt séparés. Au bout d’un moment, il les avait emportées à l’écart, posées sur une pierre. Il avait prononcé quelque chose sur elles, récité au-dessus d’elles.

Après cela, ils étaient encore venus chez Bohan, tout était comme avant. Le printemps commençait à verdir, ou bien l’été enveloppait tout de son souffle brûlant ; parfois aussi, le vent d’automne abattait les feuilles jaunies. Peut-être Tsokto avait-il interrogé grand-père de la même façon : tsyk-tsyk-tsyk ? Par les yeux, le sourire, les mains. Et grand-père avait répondu : tyr-dyr — tyr-dyr. Dans la langue des montagnes et de la taïga, des rivières et des lacs. Tsokto avait tout compris. Le Chinois ramassait de la résine de montagne, voilà pourquoi ils faisaient du troc. Jambal rapportait cette résine à la maison, grand-mère Touïana la récupérait. Et la donnait au vieux Khandar. Par l’intermédiaire de Khandar, elle finirait ensuite chez la chamane Dagba.

C’était bien que ce petit vieux se tienne là, parmi les pierres, en amont. C’était très loin. Au-delà de grand-père Oulzy, au-delà de l’arrière-grand-père de Jambal. Il n’y aurait déjà plus de gens des bois. Les fantômes seraient passés en flottant. Et lui était tout au bout. Ou au commencement ?.. Cela dépendait de la façon de voir. Ce petit vieux était bien fait. Sa vie était harmonieuse, en accord avec la nature. Il grimpait au sommet des falaises de pierre, grattait la résine de montagne dans les fissures rocheuses, sur les ressauts des précipices. Ou peut-être était-ce son corbeau dressé qui la lui apportait ?

Et pourquoi ne pas recueillir de la poudre d’or dans les ruisseaux des environs ? Si l’on trouvait du jade précieux, ce n’était pas mal non plus. Peut-être que les Chinois… Mais quels Chinois ?.. Ces porteurs d’alcool brûlés depuis longtemps, dont les cendres avaient été tamisées et dispersées ? Enfin, peu importe. Le vent se mettrait à tourner, soulèverait un tourbillon de poussière funéraire, et aussitôt un fantôme gris se tisserait de cendre. Prêt à servir. Tous les sentiers lui étaient familiers ; il s’élancerait — invisible, dans les tourbillons — et porterait en un instant le petit colis jusqu’à l’Empire du Milieu. Avec de la poudre d’or ou des pépites, avec du jade.

Derrière Bohan, parmi les pierres, là où l’Ouakitka prend sa source, et plus haut encore, la source de la noirceur. Elle murmure, se répand et nourrit toute la taïga. Des points jaunes brûlent sur le ventre du vieux, brillent dans les ténèbres. Et s’il venait à disparaître, à s’effacer tout à fait ? La rivière bruyante, les fourrés impénétrables, le pierrier au-dessus, les lointains sommets dénudés et déchiquetés le recouvriraient. Le laperaient d’un coup de langue. L’avaleraient. Il ne resterait que les points jaunes, les yeux de loup. À côté serait assis le petit chien hirsute, le corbeau se tiendrait tout ébouriffé, mécontent.

Pendant un temps indiciblement long, ceux qui, au tout dernier instant avant la collision, avaient sauté de la barque de fer en flammes avaient volé à travers le vide cosmique. Ils étaient tombés au milieu de la taïga. Ils avaient failli mourir de froid, mais avaient aimanté les rennes, et ceux-ci s’étaient rassemblés de partout. Les arrivants les avaient étreints et avaient pleuré. Depuis le temps qu’ils ne s’étaient pas vus, ils se retrouvaient enfin.

Tsokto courait sur le sentier, et c’était comme s’il était au centre d’une rotation. Autour de lui défilaient les pins aux corps de cuivre, des taches de soleil glissaient sur les sous-bois. Le feuillage chatoyait, passait du vert sombre à des reflets clairs et vifs. Le vent avait dispersé par endroits dans le ciel les longues plumes éparses des nuages, ailleurs les avait rassemblées en tas, en oreillers de plumes.

Le sentier, pensait Tsokto, était né d’emblée sentier. Il avait grandi peu à peu, s’était étiré à travers rivières et ruisseaux, sur les pentes, à travers les gorges. Il était monté sur les cols escarpés, avait escaladé les crêtes lointaines. Il avait eu des enfants : de petits sentiers s’étaient détachés du sentier-maman. Ils avaient couru sur leurs propres croupes et leurs propres pentes, et s’y étaient établis. Ce sentier, puis maintenant ses enfants et petits-enfants, beaucoup de gens de la taïga qui avaient vécu auparavant les avaient donc fait grandir, frayés de leurs pas. Combien étaient passés là au fil du temps ? Le sentier avait même vieilli. Il était entrelacé de grosses racines comme de veines saillantes, creusé et ébréché jusqu’à l’éboulis de pierres.

Il avait plu les jours précédents, si bien qu’ils étaient restés trop longtemps au campement avec grand-père. Une grisaille sombre pesait au-dessus d’eux ; la pluie semblait se calmer, mais reprenait aussitôt de plus belle. Ils en avaient assez de tout, et les provisions touchaient à leur fin. Tsokto était parti en courant vers le village, il fallait bien se changer les idées. Vivement la maison !

Les nuages s’étaient amassés dès le matin, mais ils avaient faibli ; le vent en était venu à bout, les avait dispersés. Tout était devenu plus gai. Il y avait presque une journée de marche ; levé tôt, il atteindrait le village vers le soir. Le sentier montait et descendait à travers les contreforts, qui bientôt s’adouciraient, se prolongeraient en petites hauteurs.

Dans le creux, une petite rivière clapotait avec un bruit clair : ce devait être la Bolonevka. Et d’en haut descendait la langue grise et moussue d’un pierrier, le courant jaillissait de sous les pierres. Là, plus haut, le ruisseau Réchitikhinski se précipitait en cascade, et il y avait les sources où ils étaient venus avec grand-père. Mais c’était il y a longtemps.

Instruit par la vie dans la taïga et par grand-père, Tsokto marchait sur ses gardes, s’efforçait de tout remarquer. Pourtant, rien de particulier, pas de branches récemment cassées, pas de traces visibles. Peut-être quelqu’un annonçait-il quelque présage… Mais les entendait-on ou non dans les voix des habitants des bois ? Un frémissement dans le feuillage, les cimes des pins bruissaient. Les petits oiseaux faisaient monter leurs gazouillis d’un côté, de l’autre. Comme si le vent allait les arracher, les emporter, les accrocher quelque part aux branches. Le fil conducteur du sentier courait devant lui, l’appelait à rentrer plus vite.

En bas, un ruisseau bruissait sur les pierres, se frayait un passage à travers les fourrés. Il n’avait pas de nom, personne ne lui en avait donné. Un passage sur les pierres : ici, on pouvait enjamber, là, sauter. Lorsqu’il fut descendu, qu’il se fut approché du ruisseau, alors… Il avait tout de même beaucoup monté après les pluies, il était devenu tumultueux, bien des pierres avaient disparu, la berge était inondée. De longues tiges descendaient, ondulaient dans le courant, des branches basses accrochaient les flots. Avec un sac sur les épaules, on ne pouvait pas faire de grands bonds.

Avant le passage, une petite clairière, avec les restes d’un feu : ancien, presque envahi par les herbes. Il ramassa une branche droite, solide, brûlée à un bout. On pouvait en faire un bâton, pour prendre appui, se maintenir sur les pierres. Pour arranger le bout brûlé afin de le tenir en main, il sortit sa hachette, donna quelques petits coups pour le tailler. Il dut toucher des petits morceaux de charbon ou des éclats de pierre… Quelque chose vola et lui frappa l’œil !

Une douleur aiguë, comme une griffe qui s’enfonçait ! La griffe remua, se mit à lui déchirer le dessous de la paupière. Tsokto en fut rejeté en arrière !.. Il agita les bras et se passa aussitôt la paluche sur l’œil : arracher cette saleté ! Sa main était sale, pleine de suie et de noir de fumée. Ce fut encore pire, les larmes lui montèrent aux yeux, il ne voyait rien, impossible de déloger le petit éclat, il s’était planté. Et il avait beau cligner… Une petite tache noire et cuisante lui masquait la lumière du jour.

Il entra précipitamment dans l’eau, glissant sur les pierres. Il puisa une poignée dans le courant rapide, mais du sable s’y était mêlé. Il avança encore, s’accroupit, s’aspergea de gouttes glacées, piquantes. Mais on ne pouvait pas rester dans l’eau ; il recula, s’agrippa à une branche pour se relever. Les racines du pin, déchaussées par l’eau, étaient à nu. Il recula quelque part, dérapa, heurta quelque chose et s’affaissa sur place. La douleur oscilla, roula vers sa nuque. Des taches tournoyèrent, le chatoiement du feuillage, les reflets… Pendant un moment, tout disparut.

Mais il sembla reprendre ses esprits. La douleur était à droite, dans l’œil. Quelque chose y était toujours fiché, l’irritait. Il cligna de l’œil gauche pour le dégager ; à travers les larmes, tout était flou, dans le brouillard. En même temps, il sentit… Un mouvement ? Un souffle chaud. Une odeur. Et comme un tintement… Le crincrin de chanteurs invisibles au pied des herbes, les sauts stridulants des sauterelles, le bourdonnement grave des coléoptères, les traits frémissants des libellules. L’odeur un peu amère du vent et de l’armoise, comme lorsqu’on cueille des herbes et qu’on les froisse dans les paumes. C’est ainsi que sentent les cheveux des filles de la steppe. Les taches s’écartèrent, se fondirent. Mais c’était une silhouette, quelqu’un s’était accroupi devant lui.

Des cheveux sombres s’éparpillaient en mèches. Une fille ! Il buta aussitôt, pour ainsi dire… Même du regard d’un seul œil, mais… Il faillit en perdre aussi la vue de celui-là ! Le creux basané et luisant entre les seins, que l’on devinait sous la cape de fourrure. Et un sein, curieux, était sur le point de jaillir, de se montrer ! Les genoux si proches, écartés, des éclats de soleil sur les rondeurs couleur de bronze sombre. La fille se rapprocha, se pencha vers lui… Non, c’était un rêve. Un rêve, bien sûr, pensa Tsokto. Bon, qu’il ne finisse pas. Ses lèvres légèrement souriantes. Elle souriait !

Elle prit son visage entre ses paumes chaudes de la forêt, l’attira vers elle, et l’on ne vit qu’un éclair de langue ! Elle lécha, aimanta le petit éclat du bout de la langue, le retira de son œil. Aussitôt, il vit tout… Le bruit de la forêt revint immédiatement, l’enveloppa. Un flot de taches de soleil. Mais où était-elle, cette fille ? Un rire clair se déploya, et, en s’éloignant, joua de ses petites pièces d’argent dans le feuillage frémissant. Il était assis, adossé au tronc. Et seul un rameau de sorbier à cinq doigts avait été jeté sur sa poitrine. Quelques petites baies rouge vif. Le souvenir de quelque chose qui avait passé, ne s’était pas accompli, et que ces petites baies avaient recueilli en elles. Le ciel aux nuages qui couraient, les reflets glissant sur les pins aux corps de cuivre, les taches de soleil sur le feuillage, le clapotis des eaux de la rivière. Tout cela semblait garder un secret. Quelque chose de caché, d’inexprimé.

3

Tsokto se souvenait de l’odeur de l’essence et de l’huile de machine brûlante. Du tracteur rugissant sur lequel ils roulaient avec l’oncle Galsan. Le travail de l’oncle consistait à tourner avec assurance, dans le sens des aiguilles d’une montre et dans le sens contraire, un grand cadran noir. Le volant était la roue du temps, qui commandait les roues du tracteur. Le temps tournait dans un sens et dans l’autre, à droite, à gauche, entre les paumes puissantes, huileuses, ponctuées de brûlures et mouchetées de suie. Et il avait au poignet une petite roue du temps, retenue par une lanière ; là, une aiguille courait toujours, courait en cercle comme ensorcelée.

La caisse de la remorque ferraillait, le « Preux rouge » s’enveloppait de gaz d’échappement. Pour l’aider, l’oncle fumait une papirossa, dont le filet de fumée bleuâtre s’envolait vers l’arrière. La machine heurtait du front les branches pendantes, plongeait dans les creux du chemin raviné. Des branches tombaient des feuilles, une mitraille de grosses gouttes de rosée, qui rebondissaient avec un bruit clair et se dispersaient en billes brillantes… Ces billes étaient les roulements que possédait Galsan, des trésors cachés dans des boîtes en fer dans son atelier. L’oncle pouvait y fabriquer tout ce qu’on voulait, même un couteau pliant ! Et n’importe quelle cuiller, et toutes sortes d’engins de pêche. Mais à condition de l’aider à déblayer la neige en hiver, à faucher en été les mauvaises herbes exubérantes dans la cour de son atelier.

Le « Preux rouge » traînait des grumes, des meules de foin et des barils de carburant. En soufflant des bouffées de fumée par son tuyau, il reliait les campements lointains des bergers, les chantiers forestiers au fond de la taïga, les prés de fauche dans les plaines inondables des rivières. Ils allaient au chef-lieu de l’aïmak chercher les chargements nécessaires. Et les gens demandaient qu’on emporte ceci, qu’on rapporte cela, selon leurs besoins.

Un jour, ils étaient partis quelque part très loin. Le tracteur ronronnait, repu, mangeant la route, l’avalant par kilomètres entiers. Les ornières étaient tantôt bien visibles, tantôt disparaissaient, cachées sous les herbes qui avaient poussé. La steppe interminable montrait un flanc, puis l’autre, puisque l’oncle tournait le volant… L’horizon lointain ne songeait même pas à se rapprocher. Tsokto s’endormait et se réveillait, et se balançait toujours de la même façon sur le siège. Le tracteur grondait, l’oncle Galsan demeurait immobile, seule la papirossa fumait entre ses lèvres serrées.

Des crinières de panicules épineuses, fanées et brûlées, brunes et rousses, où s’étaient empêtrées les boules sèches des plantes roulantes, avançaient toujours plus serrées, les encerclaient. Une longue langue de poussière brunâtre s’étirait derrière eux, puis se soulevait en un nuage qui les rattrapait, les recouvrait de mèches grises et mouvantes, tissant leur voile sur tout alentour. Au-dessus du tracteur, à l’endroit du siège du conducteur, une voile de bâche tendue sur quatre tubes de fer palpitait, mais ne protégeait nullement du soleil ni de la poussière amère.

L’oncle était lui aussi un preux, bien sûr. Mais, adolescent, alors qu’il travaillait sur une coupe forestière, aidant son père et ses frères, un arbre qui s’était abattu lui avait écrasé la jambe, l’avait estropié. On avait sauvé sa jambe tant bien que mal ; depuis, il marchait en se dandinant, il boitait. Et il lui arrivait aussi d’être un preux « rouge ». Son visage rougissait, son nez était cramoisi, veiné. Parce que, comme disait grand-mère Radna, « la petite bouteille ne le laisse pas passer ». À en croire grand-mère, la petite bouteille pouvait faire à Galsan un habile croc-en-jambe qui le jetait à terre, le pousser de toutes ses forces dans quelque fossé, lui coller un énorme coquard sous l’œil. Oui, les petites bouteilles apparaissaient lorsque les conducteurs d’engins, les chauffeurs et tous ceux qui possédaient du matériel venaient souvent voir l’oncle à l’atelier. Les machines et les mécanismes tombaient en panne, il fallait aider à les réparer. Car il était le meilleur tractoriste de l’aïmak. Le meilleur et le seul, puisque le « Preux rouge » était lui aussi l’unique exemplaire pour toutes les croupes de la steppe, les lieux de fenaison et les chantiers d’exploitation forestière.

Pour ne pas céder à la torpeur, Galsan entonnait parfois une chanson longue et traînante, s’efforçant de couvrir le pétaradement du moteur. Chaque fois, il inventait et insérait d’autres paroles, selon le temps ou son humeur. La chanson se répandait sur les étendues de la steppe… « Comme de joyeux veaux, nous gambadions dans le pré printanier ! Tu es ma chevrette frémissante, et je suis ton chevreuil aux bois ! Tu es ma biche de wapiti dans la boulaie d’automne, et je suis ton wapiti dans les rayons du soleil couchant ! Je suis ton puissant étalon, tu es ma jeune jument !.. » Il arrivait même que les tarbagans curieux pointent le nez hors de leurs terriers, se figent, les pattes jointes comme en prière, tout à leur écoute.

Il arrivait même que l’oncle laisse Tsokto conduire ! Il tournait le volant, et la steppe se mettait à danser en rond un iokhor interminable… La tête se mettait à tourner ! Sentant la faiblesse de ces mains inexpérimentées, le tracteur ruait aussitôt avec adresse, s’ébrouait, mécontent, obliquait de lui-même sur le côté, à la recherche de fossés profonds. Même la route, jusque-là si plate, se cabrait soudain ou se rompait sur un abîme. « Eh, non, mon gars, fais pas l’imbécile ! » L’oncle reprenait aussitôt le volant, domptait le cheval de fer. Et aussitôt le chemin se déroulait comme une nappe sous les roues. Cette peur et cette exaltation, on ne pouvait évidemment pas les oublier, ni les comparer à quoi que ce soit !

De temps à autre, le « Preux » surchauffait, se mettait à bouillir ; l’huile brûlée piquait les yeux. L’oncle plongeait dans ses entrailles bouillonnantes, y faisait sa magie à coups de clés et de gros jurons. Pour laisser souffler le moteur capricieux, ils s’abritaient à l’ombre, buvaient du thé et somnolaient.

Par endroits, la steppe se soulevait, comme si elle soupirait, que son immense poitrine aspirait le ciel au-dessus d’elle, puis une expiration lente et prolongée s’étirait. Ces montées et ces descentes étaient presque imperceptibles, seul le tracteur se mettait à gronder d’une voix plus grave, accélérant les battements du moteur.

— On s’est un peu trompés de chemin, dit Galsan, qui s’était soulevé pour scruter les lointains, la main en visière. Par ici, ça doit être plus court, on peut couper… Il doit y avoir une ancienne route.

— Quoi… on ne va pas dans la bonne direction ? Et on va où ? demanda Tsokto. Ce n’était pas qu’il eût peur, mais s’ils s’étaient perdus, ils resteraient ici, au milieu de la steppe.

— Non, c’est rien. Là-bas, c’est un ancien lit asséché. La route le traverse quelque part. Mais là, plus loin. On n’a pas dû aller assez loin.

Ils cahotèrent longtemps dans le lit pierreux, contournant des souches flottées blanchies, patinant dans les dépôts de sable. Ils grimpèrent sur une pente qui s’éboulait, s’enfoncèrent de nouveau dans la steppe. Et soudain, au loin, sur une douce vague de la steppe, un trait gris, un signe, une pierre étrangement dressée. On aurait dit une poupée de pierre penchée sur le côté, ou un grand nourrisson emmailloté dans une couverture grise toute criblée d’ébréchures, qu’on aurait placé debout, on ne savait pourquoi, dans ce lieu désert. Lorsqu’ils s’approchèrent, cela ressemblait à une idole de pierre. Elle gardait la steppe, se tenait ici seule, toute seule sur la terre entière.

D’une brusquerie inhabituelle, comme s’ils s’étaient heurtés à un obstacle invisible, l’oncle coupa le moteur. Le « Preux » en poussa même un grondement mécontent. Il descendit, dégourdit sa jambe boiteuse, caressa le flanc brûlant de son cheval de fer. Il resta longtemps debout, regardant autour de lui. Par habitude, il sortit son paquet de papirossas, tapota dessus avec une papirossa. Mais il se reprit aussitôt, rangea le paquet.

— Voilà, tu vois un peu, dit l’oncle, manifestement déconcerté ou troublé par quelque chose. Et moi qui croyais que c’était comme une invention. Enfin, que les gens disaient ça comme ça, pour faire marcher leur langue. À propos de cette pierre.

— Et qu’est-ce que les gens… Pourquoi ils parlent de cette pierre ? demanda Tsokto, qui se sentait lui aussi mal à l’aise dans ce coin perdu et reculé de la steppe. À l’emplacement des orbites de la statue, il y avait des creux bien distincts, comme imprimés par des paumes d’enfant. Mais, à y regarder de près, tout était écaillé d’impacts, tout en était criblé, tantôt serrés, tantôt épars. Et des éclats, des sillons de profondes griffures. Beaucoup étaient rongés, érodés par les vents. On aurait dit que tous les démons de la nuit l’avaient lacérée de leurs griffes.

— Mais enfin… normalement, elle ne devrait même pas être ici. Parce qu’alors, ça voudrait dire que le vieux Datsan est quelque part à côté. Mais on dit qu’on rencontre cette pierre dans différents endroits. Elle-même, enfin… Elle passe d’un endroit à l’autre. Elle se déplace, on dirait.

Elle se déplaçait ? Mais où étaient les traces, alors, une traînée quelconque, ou quoi ? On voyait bien que la pierre était profondément enracinée dans la terre, tout entourée à sa base d’épines de plantes roulantes, de tiges et de panicules.

— Je ne sais pas, peu de gens la trouvent… La rencontrent dans la steppe. On dit que c’est le vieux lama Khanda qui s’est changé en pierre. Toute une histoire, dit l’oncle, puis il se tut, mâchonnant une petite tige sèche.

Et le tracteur s’était tu, avait cessé de souffler. Sans lui, ils rapetissèrent aussitôt, devinrent des brins d’herbe sous le ciel blanchâtre, comme au centre d’un cadran, avec tout autour le verre de montre bombé et brûlant de la plaine, dans une brume de chaleur tremblante et vacillante. Un pygargue planait en petite croix au zénith ; un autre apparaissait, puis un troisième, mais il se retrouvait seul de nouveau ; peut-être se relayaient-ils ainsi pour surveiller ce qui se passait. Le silence les enveloppa d’un feutre épais. Pourtant, ce feutre, comme une couverture épineuse, était bourré de bruissements, de crépitements, du tintement irritant des sauterelles qui détalaient, des libellules qui s’envolaient, des coléoptères qui bourdonnaient d’une voix grave. Et d’énormes taons cherchaient aussi à s’abattre de toute leur force, visant le cou ou le bras, à y planter leurs aiguillons suceurs de sang ; il fallait sans cesse les chasser. Pas le moindre souffle de vent, semblait-il, mais des serpents de vent surgissaient soudain, se glissaient, soulevant des tourbillons de poussière.

— Non, mais pourquoi alors, tonton… Ça veut dire que… Tsokto brûlait de poser sa question.

— Bon, Tsoktochka. Taisons-nous un peu, l’interrompit Galsan. Je te raconterai plus tard. Laissons quelque chose ici. Et repartons doucement.

Il se tapota les poches, sortit quelques allumettes de leur boîte, deux papirosses, une petite pièce qui traînait là. Et Tsokto, lui, n’a même pas de poches à son pantalon ! Il a bien une pièce rapportée, par contre. Ça fait aussi l’affaire, comme poche. Là-dedans, dans la pièce, sont cachés des roulements à billes brillants. Un trésor qui lui vient de l’oncle Galsan. Les billes brillantes roulèrent dans l’herbe. Elles reflétèrent la pierre grise et silencieuse, qui semblait regarder de ses orbites aveugles. Et on aurait dit que des fils invisibles partaient d’elle vers un ou deux, vers trois pygargues. Les oiseaux s’y reflétèrent en respectant l’ordre de leur apparition et de leur dissolution, de leur disparition dans le ciel. Quelqu’un commandait aussi, ici, aux sauterelles, aux coléoptères à la voix de basse, aux petits serpents de poussière qui surgissaient et s’évanouissaient.

Mais voilà que le corbeau est là, lui aussi. Il est arrivé, s’est battu les flancs de ses ailes. Pour sûr, il va maintenant piquer les allumettes, en frotter une contre le flanc rugueux de la pierre, allumer une Bélomor. 3* Il va se promener en réfléchissant, tout en fumant. S’ils vivent trois cents ans, ils doivent en avoir, des souvenirs. Voilà qu’il regarde de côté, de son œil noir qui brille comme un petit bouton. À moins qu’il n’ait déjà repéré ses billes ? Fichus, les roulements à billes, il ne les reverra plus.

Le tracteur finit par reprendre vie, se mit à pétarader joyeusement. Et ils se perdirent de nouveau dans la steppe. Parfois, sur une pente, apparaissait un squelette blanchi, ou bien un crâne de gazelle à goitre. Les loups font leurs razzias ici pendant les nuits glaciales d’hiver, ce sont leurs terrains de chasse. Autrefois, c’étaient des bandes de gardes blancs qui couraient la steppe. Battus dans toute la Sibérie par les unités de l’Armée rouge, ils fuyaient vers la Mongolie. Puis on les avait dispersés ici. Mais peut-être que, quelque part dans un vallon perdu, cachée par les hautes herbes et l’absinthe amère, une mitrailleuse Maxim toute tordue est en train de rouiller. Les vents l’ont ensevelie sous le sable, les sousliks ont creusé des galeries et des terriers ; ils se cachent sous son bouclier, dans les trous de balles, pour échapper aux milans et aux pygargues qui tournent dans le ciel en guettant leurs proies d’un œil perçant. On pourrait aussi trouver un fusil, et une vraie chachka de cavalerie. Tsokto, à vrai dire, n’avait jamais rien trouvé. Tout au plus une ou deux dizaines de douilles brunies, éparpillées dans l’herbe. Quelqu’un s’était peut-être défendu avec acharnement ? Tant de gens avaient laissé leur tête sur ces pentes et ces croupes — des nôtres comme des ennemis. S’ils n’avaient pas été enterrés comme il faut, ils étaient devenus des fantômes, ils erraient la nuit.

On ne sait d’où, comme tombé tout droit du ciel, se trouve parfois un éboulis de pierres, ou bien elles sont empilées les unes sur les autres. Mais c’est l’érosion qui les a dégagées, elles se sont séparées en couches. Sur une pierre ou sur une pile de pierres, il y a toujours un corbeau qui vient se poser. Noir, avec des éclats de gris. Peut-être est-ce le même qui les suit, volant d’un endroit à l’autre ? Ou bien ce sont tout de même des corbeaux différents, chacun transmet de leurs nouvelles, informe son voisin : voilà, ceux-là passent sur leur pétaradeuse essoufflée.

Le corbeau, pense Tsokto, voit tout d’en haut, il remarque tout. Il sait même où se trouve, pas seulement une Maxim rouillée, mais aussi où les cachettes secrètes ont été aménagées. On y a caché des fusils tout neufs et des cartouches dans du papier huilé, dans de longues caisses vertes. Même l’oncle a de ces caisses dans son atelier. Ce sont des caisses militaires, bien sûr, mais… Non, pas des gardes blancs. Elles contiennent toutes sortes de pièces détachées utiles. Et les richesses pillées, les gardes blancs les ont cachées aussi, ils n’allaient tout de même pas les porter sur leur dos alors qu’ils étaient de moins en moins nombreux.

Le corbeau a vu, il sait sans doute où se trouve cet endroit… On l’appelle le Pré Pointu. Les soldats de l’Armée rouge y tendaient des embuscades, ils y rabattaient les bandits blancs par bandes entières. Tous venaient se heurter à un « feu à bout portant », à ce qu’on raconte. On les fauchait tous à la mitrailleuse, raides morts !

— Tonton, dis, tonton, fit Tsokto, curieux d’apprendre, tu sais où c’est… ce Pré Pointu ?

— Hum, où c’est… Le tracteur souffle régulièrement sa fumée bleuâtre, et l’oncle, songeur, souffle celle de sa papirosse. C’est loin, tout de même. Par là-bas, en gros, si on va tout droit, plus près des montagnes. Il y a Golianovka, par là. Une rivière comme ça, la Golianka. Et puis encore plus loin. C’est un lieu-dit, le Pré Pointu. Qu’est-ce que tu lui veux ?

L’horizon lointain s’était figé, immobilisé, semblait trembler dans la brume de chaleur. Même la trotteuse de la montre de l’oncle s’était figée, elle ne courait plus nulle part. Elle avait eu trop chaud, s’était endormie.

— Il y avait un détachement, là-bas… Un détachement de l’Armée rouge. Ils se battaient contre les bandits. Et qu’est-ce qu’ils les ont tous fauchés, là-bas !

— Oui. Ils en ont tué beaucoup. Les gens du coin font un détour de dix kilomètres pour éviter cet endroit. Ils ont peur.

La chaleur pesait comme une plaque brûlante ; parfois, soudain, des mèches de tourbillons de sable s’élevaient, entraînant dans leur entonnoir des boules de virevoltants, d’épines sèches et d’herbes arrachées, desséchées. Ou bien ils entraient dans des cubes transparents d’odeur d’absinthe, elle y restait dense, immobile, à cet endroit précis. Plus loin, l’infusion d’absinthe disparaissait, se dissipait. Et quelque part, de nouveau, ce couvercle de verre sous lequel s’était épaissi le vertige.

— Il y a des fantômes, là-bas, hein ? On y trouve des fantômes ?

— Non, quels fantômes. C’est un mauvais endroit. Il ne fait pas bon y aller. Qui t’a dit ça ?

— Boulatka, peut-être. Et à lui, les grands gars. Il y en a beaucoup qui le disent.

— Il y a bien eu ça, ce détachement. Des gens sans pitié. Un ramassis, en somme. Une femme les commandait, une soldate rouge… comment on dit ? Une commissaire. Elle n’était ni russe ni bouriate, on ne savait pas ce qu’elle était. Peut-être même pas une bonne femme — un diable en pantalon de cuir ! Une veste de cuir noir, des bottes, toute sanglée de courroies, un Mauser au côté.

— Ah, je sais. C’est la Commissaire noire, hein ? Tsokto avait hâte d’y mettre son mot lui aussi. Grand-père a raconté. Ils ont pillé l’ancien Datsan, hein ? Et puis ils l’ont brûlé.

— Au début, ils ont fermé le Datsan. Tous les soldats rouges, tous les vrais cavaliers avaient disparu du détachement, on ne sait où. Il ne restait que des bandits qui faisaient les quatre cents coups. Un ordre leur est arrivé, et les voilà à recenser toutes les exploitations, à compter le bétail, combien chacun en avait. Ça avait l’air d’une bonne chose, le pouvoir soviétique allait aider, tout ça. Mais tu parles ! Ils prenaient à tout le monde sans distinction, aux riches comme aux pauvres. Ils réduisaient les gens à mourir de faim. Celui qui n’était pas d’accord avait deux heures pour se préparer — et sur les charrettes. Les gens se sont mis à rouler on ne sait où, comme des virevoltants.

— Mais elle, la Commissaire noire, elle est devenue folle, après, intervint Tsokto avec sa remarque.

— Arrête donc de raconter des bêtises. Elle se comportait comme une folle, ça oui. Tout lui était permis, elle s’enivrait de son pouvoir. Puis un autre papier leur est arrivé, avec un « sceau révolutionnaire ». Fermer tous les monastères et les datsans, envoyer les lamas en exil et en prison. Ils ont déboulé dans l’ancien Datsan, où officiait le vieux lama Khanda. Tout le monde connaissait le vieux Khanda, tout le monde venait le voir, il savait arbitrer tous les différends. Ils ont voulu se saisir de Khanda, mais les gens de la steppe qui étaient là ont pris sa défense. Ces diables se sont mis à tournicoter comme sur des braises. Ils étaient une dizaine, et les gens — beaucoup ! Mais ils ne pouvaient pas reculer, ils ont quand même attrapé Khanda. Ils l’ont roulé dans un grand sac, jeté sur la croupe d’un cheval noir. Ils sont partis comme une tornade et ont filé au galop.

— Oh là là ! Et après, qu’est-ce qui s’est passé, tonton ?

— Ils galopaient… Et voilà du vent, tout s’est mis à tourbillonner de sable. On n’y voyait rien. Puis ils regardent : plus de Khanda. Le sac était tombé quelque part, avec lui dedans. Ils reviennent sur leurs pas, se mettent à chercher. Ils voient le sac, mais debout, comme planté en terre. Ce n’est pas un sac — c’est une pierre. Le lama Khanda s’était changé en pierre ! Ils ont eu si peur qu’ils se sont mis à lui tirer dessus. Cette pierre-là, tu l’as vue, là-bas ? Ils l’ont toute criblée, ce sont les traces des balles.

— Ça alors ! Donc, on est venus juste…

— Enfin, je ne sais pas, Tsoktochka. C’est ce que les gens racontent. Et puis ça a encore tourné autrement… Attirée par les coups de feu, la bande d’un ataman, Ratnikov, a débouché. Qu’est-ce qui se passe, c’est quoi, cette fusillade ? Mais c’est cette commissaire — et ses lèche-bottes ! Pan-pan ! Ils se sont mis à les descendre de loin. Dans la bande, ils n’étaient plus que cinq, les derniers qui restaient. Bon, maintenant, la bataille va commencer, qu’ils se disent. Mais pas du tout, les autres n’avaient plus de cartouches. Ils avaient tout dépensé sur Khanda de pierre. Ils ont pris leurs jambes à leur cou, mais on les a abattus.

— Et la Commissaire noire, alors…

— Cette commissaire… Ils l’ont attachée par un lasso à un cheval mongol sauvage, puis ils ont sifflé, lui ont allongé un coup de nagaïka ! L’animal est parti comme un fou dans la steppe. Elle a tellement été ballottée sur le sol que son tronc s’est usé jusqu’aux jambes. On n’a retrouvé que les jambes, attachées au lasso. C’est ce que les gens racontent dans la steppe.

Dans les temps anciens, le sentier n’avait été que légèrement foulé par des bêtes aux sens en éveil, puis, parcouru par un premier chasseur hardi, élargi et battu par les générations suivantes de pourvoyeurs de gibier. Il semblait relier des troncs de pins reconnaissables, dont les entailles presque refermées, profondément enfouies dans la chair résineuse, ressemblaient à des empreintes de paumes humaines indiquant la bonne direction. Certains arbres morts, las de résister aux vents mauvais, étaient tombés, barrant en croix la ligne foulée qui cousait les lointains des forêts et des montagnes.

Le bruit printanier de la taïga s’enrichit chaque jour de nouvelles voix. Les vents humides et glacés s’apaisent, une bascule s’opère vers le souffle tiède des pentes chauffées par le soleil, vers la senteur résineuse des troncs et des branches d’aiguilles. Les ruisseaux prennent de la force, rongent inexorablement la carapace de glace des rivières. Les pics annoncent aux habitants de la taïga, de leurs roulements saccadés, qu’il est temps de se réveiller, et les geais criards font l’appel chaque matin : tout le monde est-il là, tout le monde a-t-il survécu à l’hiver glacial ? Les bonnets de neige s’affaissent, piqués par les rayons, se gorgent d’eau, deviennent pareils à des tranches poreuses et grises de pain détrempé. Les ombres se dessinent plus nettement, traçant sur les croupes des bandes alternées de bleu pâle.

Le sentier montait sans relâche, à l’assaut de la pente abrupte où s’étalaient les langues pierreuses des champs de blocs. Le sous-bois de trembles et de bouleaux poussés sur les brûlis était resté en arrière. Le col bombait le dos, se dressait menaçant devant eux sous les nuages boursouflés. Tantôt il paraissait tout proche, tantôt, selon quelque loi extraordinaire de la perspective qui modifie les distances en montagne, il reculait si loin qu’on croyait ne jamais pouvoir l’atteindre. L’ensellement du col était aplani, fait d’étendues pierreuses dénudées. Le vent avait forci, gonflait et chassait des nuages inquiétants.

Tsokto traînait sur lui son sac de marche, son fusil, gardait sa hache prête à servir. Sans cesse, il fallait se replier pour contourner l’inextricable fouillis d’arbres déracinés, trancher à coups sonores les branches noueuses écartelées. Le sentier avait vieilli sans servir aux hommes… Peu de gens passent par ici. C’est un pays de massifs trapus, de crêtes dentelées qui enferment de vastes étendues planes dans leurs bras de pierre. Jadis, les chasseurs suivaient ce sentier au-delà de la chaîne et plus loin encore — vers les lieux-dits, vers les fourrés où se cachent les lits des rivières. Une multitude de torrents sans nom dévale les vallons — grands et petits, bouillonnant sur les rapides, tombant des escarpements en cascades.

Et des hommes de mauvais aloi — des évadés du bagne — avaient aussi parcouru ce sentier. Grand-père Jambal racontait l’histoire d’un bagnard évadé qui errait dans les contreforts et les gorges sauvages. C’est lui qui était tombé sur le Filon d’Or. Il se cachait derrière la muraille tombante d’une cascade. La paroi de pierre était parsemée de pépites grosses comme des œufs de poule. Il avait pris autant d’or qu’il avait pu, puis avait regagné les lieux habités. Il avait acheté les autorités, s’était mis à vivre dans l’aisance. Puis il était encore revenu plusieurs fois à sa cascade secrète pour y ramasser des pépites. À l’heure de passer dans l’autre monde, il avait révélé à ses deux fils l’endroit où se trouvait le Filon. Les fils y étaient allés, avaient trouvé le Filon, ramassé de l’or. Ils étaient repartis une deuxième fois, mais quelque part, en traversant une rivière sur une glace peu sûre, ils étaient passés au travers tous les deux avec leurs chevaux ; le courant les avait emportés, ils n’avaient pas pu s’en sortir. Ainsi cet endroit s’était perdu, plus personne ne sait où il est.

Oui, une fois, Tsokto lui-même s’était procuré une batée d’orpailleur, toute rouillée, cabossée, il l’avait trouvée au bord d’un ruisseau. Il avait demandé à grand-père de lui montrer : comment on lave le sable ? Il faut en puiser, faire tourner la batée, chasser peu à peu toute la boue. Il était resté debout dans le courant glacé… Il n’avait pas tenu bien longtemps. Les jambes s’étaient mises à lui faire mal, les reins aussi. Ça brûle en haut, ça vous assaille de froid en bas, à vous couper le souffle. D’énormes taons, des moustiques monstrueux le couvraient. Il n’avait trouvé que quelques petites choses brillantes au fond de la batée. Mais c’était du quartz détaché, des pellicules de mica. Non, au diable, cet or ! Grand-père avait seulement ri en tirant sur sa petite pipe. Et tu voulais quoi, Tsoktochka ? Que les pépites te tombent dessus tout de suite, hein !

Et pour grand-père Jambal, qui marchait derrière, que c’était dur. Dans les vallons sombres, le sentier était tantôt couvert d’une croûte dure, tantôt, sur les croupes, d’une bouillie de neige qui faisait floc-floc. Impossible de préserver ses itchiguis !

Et Grom… Leur fidèle Grom n’est pas avec eux. Ils rentrent sans lui.

Il a été déchiré par un ours errant qui ne s’était pas couché à temps pour hiberner. Et il avait secoué grand-père Jargal de sa force imbécile, au point que… Si Tsokto n’était pas arrivé à temps, à une minute près, il l’aurait écrasé à mort.

Des lambeaux de la veste ouatée, aussitôt imbibés du sang de l’avant-bras déchiré, avaient volé en tous sens. Grom s’était agrippé aux cuisses de l’ours — à son « pantalon », comme disent les chasseurs. Rugissement furieux, éclat des crocs, touffes de poils. Le manège mortel s’était mis à tourner !

« Qu’est-ce qu’il avait à venir se foutre ici, cet ours ? » Grand-père Jambal a maintenant de quoi réfléchir. Sous tous les angles, comme s’il enfumait de sa petite pipe à tabac la mésaventure avec cet ours errant qui avait failli les briser à mort.

« Qu’est-ce qu’il avait à venir se foutre ici ! »

La mort hirsute s’était approchée tout contre grand-père Jambal. Peut-être le vieux avait-il perdu sa vigilance et sa prudence habituelles en ouvrant la première trace dans la neige, parmi les fourrés encombrés de chablis… Il avait laissé passer l’instant de décrocher son fusil à deux canons. Ou bien Grom avait laissé la bête approcher trop près, quelque chose l’avait distrait. Un écureuil agile qu’il poursuivait, peut-être ? Et même Tsokto s’était laissé distancer à ce moment-là, il marchait plus lentement, tirait derrière lui, par les traits, un traîneau sans patins. Il avait été retardé sur la pente, avait glissé sur la sous-couche de feuilles coriaces de bergénia.

La masse brune avait asséné un coup de son énorme patte, accroché le vieux de ses griffes monstrueuses. Des lambeaux avaient volé de la veste ouatée, le chasseur avait été projeté à terre sur le dos. Et Grom furieux, agrippé au pantalon de l’ours, et le manège mortel. Tsokto avait tout lâché, s’était élancé, était arrivé à temps. Il avait aspiré cette gelée pâle d’air visqueux, transie de gel, où se dispersait la substance de l’agonie. Combien de fois il s’était imaginé avec quelle adresse, si un tel malheur survenait, il armerait les chiens de son TOZ soixante-six, enfoncerait du calibre douze dans les canons. Mais un engourdissement lui avait saisi les mains. Ses doigts s’étaient figés, tout écartés. Comme si ce n’étaient pas ses doigts — mais ceux de quelqu’un d’autre.

Le trouble, la stupeur — et tout s’était dissipé tout aussi instantanément, éclairci devant ses yeux. Il avait levé le canon — la lueur de flamme semblait s’étirer très, très lentement depuis la bouche du canon. Vers la zone noire, vers la tête, entre les yeux qui avaient lancé un éclair de haine. Mais l’énorme ours avait tout de même porté un coup de patte en continuant de se tordre dans les convulsions de l’agonie. Grom n’avait pas esquivé, il avait seulement poussé un bref cri, projeté au loin, le ventre ouvert.

Grand-père avait eu « les entrailles salement secouées » en dégringolant cul par-dessus tête contre les racines et les grosses pierres de la pente. La neige n’était pas encore bien épaisse, elle ne s’était pas installée pour de bon. Heureusement qu’il avait mis sa kourmouchka, son chauffe-corps, sous sa veste ouatée : l’ours n’avait pas déchiré jusqu’à l’os, il avait seulement tailladé la peau. Mais pour une raison ou une autre, le vieux n’arrivait pas à se remettre. Pourtant, il « chamanise un petit peu » : il avait touillé de la résine noire dans une petite écuelle, l’avait mélangée à de la bile animale, y avait émietté de l’écorce de saule râpée, ajouté une macération alcoolique de plantain. Il avait encore toute une provision de racines et d’herbes vivifiantes, récoltées, séchées, fourrées dans des sachets, entassées et suspendues sous une poutre. On lui avait soigné l’épaule tailladée, collé la plaie, enduit le tout de cette pommade noire, bandé. Ça semblait aller. La plaie avait rougi, puis elle s’était aplanie, avait pris une couleur rose.

Tsokto avait aussitôt pensé avec inquiétude qu’il fallait repartir, qu’il fallait un médecin, atteindre le poste de soins. Mais allez donc le dire à grand-père ! Il ne voudrait même pas écouter. D’un autre côté, repartir maintenant que les grosses neiges étaient tombées, ils n’en auraient pas la force. Et depuis qu’il avait reçu ce choc « dans les entrailles », il semblait s’être tout assombri. Il était même devenu morose, peu bavard. Il ne faisait que boire tasse sur tasse du thé noir mêlé à ses décoctions d’herbes et de racines. Il s’enveloppait de la fumée de sa pipe. Il dormait roulé dans sa pelisse courte, sur une litière odorante d’herbes sèches de l’été, réchauffait ses vieux os près du feu. Les traversées sur la glace, les nuits froides — au plus fort du gel comme sous la pluie — avaient rongé ses articulations, tordu et desséché son corps nerveux.

— Dis donc, Tsoktochka, ce gros ours, il était venu me chercher, hein ? C’était ma mort, peut-être bien, ou quoi ?

Le vieux retourne cet incident de toutes les façons, le « cogite » dans un sens et dans l’autre.

— Qu’est-ce que tu te montes la tête, grand-père ? Un ours errant, c’est un ours errant. Il était affamé, ou malade de quelque chose. Il a pu y avoir des incendies allumés par la foudre, là où il vivait. Une mauvaise récolte. Pas de cônes, pas de baies. L’oncle Gatap m’en a raconté, des choses, c’est un chasseur de métier. Et l’oncle Micha, combien de fois il y est allé, autrefois, chasser à la tanière. Ça arrive qu’un gros-talons se dispute avec un autre, quelles guerres intestines ils se livrent pour les territoires où ils trouvent à manger. Ils se battent à mort ! Et celui qui était plus costaud a rossé l’autre, l’a chassé de sa tanière. Alors l’autre s’est mis à errer, mauvais et abruti.

Pourtant… était-il abruti ? À en juger par les traces que Tsokto avait lues après coup, en faisant le tour des pentes pour parcourir ce grand livre couvert de signes — c’était une bête très discrète, qui se dissimulait, qui avait résolu de tuer le chasseur. On pouvait deviner que l’ours restait longtemps immobile au même endroit, flairait, comme s’il percevait quelque onde ou quelque signal venant d’eux ? Le pointillé de ses empreintes avait imprimé l’inquiétude de ses errances, d’abord chaotiques. Il décrivait des cercles, resserrait les boucles qui se refermaient inexorablement autour d’une vie humaine. C’était un être en qui s’était transférée toute la Force bestiale et cruelle, jusque-là cachée. Elle ne se dissimule pas, pourquoi se cacherait-elle ? Elle est là, elle palpite et mûrit. Dans les gouffres profonds, dans les arbres abattus par le vent, dans les pattes noueuses des souches déracinées, sous les crocs de roche en surplomb.

…On peut la sentir quand s’amplifie le murmure du ruisseau qui se débat entre les pierres, que l’œil jaune de la lune veille sans ciller, que les gardiens des montagnes se figent en silence. Quand s’ouvrira l’abîme de la taïga. Tu entendras se tordre le fil du récit funèbre de ceux qu’ont écrasés les arbres morts de la peur en s’abattant, de ceux qu’ont emportés les avalanches de l’incroyance, de ceux qui se sont noyés dans les rivières glacées de l’absence de volonté. Et aujourd’hui ces disparus se glissent sans bruit, éternels esprits errants. Parfois, ils viennent même s’asseoir près de ton petit feu nocturne pour se réchauffer… Alors, malheur à toi, solitaire qui passes la nuit dans la forêt !

Cette Force fera irruption en un instant, transforme l’être brun en une impitoyable machine à tuer. Elle lui commande de traquer, de rattraper et de dévorer ce qui bouge en dégageant de la chaleur. Elle étouffe toutes les odeurs inquiétantes qui, auparavant, éveillaient le sentiment du danger : celles des armes, de la fumée, du chien.

Ils comptaient quitter la Kouliomnaïa à la fin de décembre, mais les voilà coincés, où aller ? Tout était retombé sur Tsokto — le bois, l’eau pour la petite cabane d’hiver, de quoi manger. Il fallait s’occuper du vieux, faire la tournée des pièges, et les écureuils, quand il en abattait deux ou trois, on ne pouvait pas les laisser comme ça. La journée d’hiver est courte, le soleil du matin vient à peine de montrer le bout de son nez qu’on n’a pas le temps de s’en réjouir, il a déjà roulé derrière la crête. L’obscurité s’est mise à suinter de derrière les croupes, du fond des vallons.

Heureusement qu’ils étaient passés à la cabane dès l’été, les provisions avaient été préparées à l’avance. On allait s’inquiéter pour eux : où étaient-ils passés ? Et voilà qu’au bout d’une semaine peut-être, les deux frères Khaïdapov étaient arrivés, Dieu merci. Ils avaient vite fait le trajet à skis, en deux étapes.

— On vous croyait là-bas, sur la Podkamenka. On a fouillé partout, vous n’y étiez pas. Puis on a poussé jusqu’à la Labanka Droite. Personne, vous étiez partis depuis longtemps, les traces étaient déjà recouvertes.

— Eh oui, mon gars, vous voyez comme ça m’a démoli, soupire grand-père Jambal. Cet ours errant nous est tombé dessus comme un fou. Et il a déchiré Gromka, quel dommage pour ce pauvre chien ! Il n’a pas survécu, tout ce sang qu’il a perdu. Heureusement que Tsoktochka a été vif, il a descendu l’ours à bout portant !

— Ça, t’es un homme ! Les frères poussent Tsokto à l’épaule de toutes leurs forces, en signe d’approbation… tiendra-t-il debout ? Et là-bas, grand-mère Touïana, tante Damba s’affolaient aussi : où sont les chasseurs ? Tes frangines, Tsokto, s’agitaient dans tous les sens. Elles ont couru chez nous. Alors, mon gars, on s’est préparés à toute vitesse. Tout en sueur, on a filé sur la Podkamenka !

Les frères ont examiné la blessure, regardé comment elle s’était refermée. Mais que pouvaient-ils en dire, étaient-ils des guérisseurs, des médecins ? À bien faire, il fallait emmener le vieux, au moins sur un traîneau sans patins, en le tirant à skis. Mais se démener dans une neige pareille — allez savoir si ce serait mieux ou non. Et si le grand froid se mettait de la partie, déjà que la nuit ça serrait si fort.

— Tsoktochka aurait tardé un tout petit peu, l’ours m’aurait écrasé ! Le vieux ne fait que grogner et gémir. Je ne sais pas, c’est ce qu’on raconte… Celui qui a tué quarante ours, c’est fini, il faut qu’il s’arrête là. Parce que le suivant, le quarante et unième, c’est sa perte, pour ainsi dire. Il arrivera forcément quelque chose, et le chasseur sera fichu. L’ours viendra donc le chercher. Aucun moyen d’en réchapper !

— Allons, grand-père, disent les frères, qui ont tout juste réussi à se serrer contre la table ; on ne peut pas se retourner dans la cabane, tous avalent du thé ensemble. Tu n’en as pas tué quarante… Où veux-tu les trouver, ces quarante-là ? C’était autrefois, dans les temps très anciens.

— Ça, c’est vrai, mon gars, convient le vieux. Pourtant, j’en ai bien abattu une vingtaine dans ma vie ! Mais je n’y suis jamais allé comme ça, seul à seul, c’est vrai. Toujours avec des compagnons, des chasseurs expérimentés. Et Grom, il l’a quand même emporté… Peut-être un avertissement pour moi ? Du genre : toi, tu seras le prochain, vieux diable !

— Que Dieu te garde, ne parle pas de malheur, Jambal ! Il arrive toutes sortes de choses, et pour ce qui est du temps accordé à chacun… Ce n’est quand même pas à cette gueule poilue d’en juger !

Bon, après réflexion, c’est ce qu’ils ont décidé. À quoi bon remuer le vieux maintenant. Qu’il se rétablisse, qu’il se repose. Ils se débrouilleraient jusqu’au printemps. Il y avait de la farine, des cartouches, du thé, du tabac. Et au besoin, ils accourraient ou enverraient quelqu’un.

Tsokto avait dépouillé le gros ours, raclé sa peau, l’avait fait geler. Grand-père s’y enveloppait pour dormir. Ils avaient extrait la bile de l’ours, fait fondre de la graisse. Il en enduisait le dos du vieux, le pétrissait, le foulait de ses talons nus. Les gelées nocturnes devenaient toujours plus fortes, serraient les murs de rondins à les faire craquer ; les neiges tombaient, les entouraient de près, les ensevelissaient, les assaillaient en bourrasques. Par les nuits claires, les étoiles tremblaient d’un frémissement incertain, telles des boules velues et rayonnantes, éclairant d’une lueur spectrale les fourrés noirs, aux gouffres tantôt bleutés, tantôt violets, enguirlandés de congères sur les branches et les pattes d’aiguilles. C’était comme si l’air devenait épais — et comme si la lumière du jour, elle aussi, s’épaississait, ralentissait, remplaçant l’aube grisâtre et terne par un couchant qui semblait survenir aussitôt, avec des lueurs roses sur les couches de neige, avec le bleu profond des ombres allongées.

— Je vais te raconter, Tsoktochka, comment j’ai enlevé ma Touïana, dit un soir le vieux, après avoir bien bu du thé et allumé sa petite pipe. Et comment j’ai démoli trois chiens tueurs de loups. Ou combien ils disent, les gens… Cinq, peut-être ? Parce que, tu vois, ma santé s’est bien amenuisée. Tu crèves, et après ils inventent n’importe quoi. Vaut mieux que tu saches. Bon, voilà. Que je les ai tués, ça, je ne me rappelle rien. Comment ça s’est passé ? J’ai pris un péché sur mon âme…

Et Tsokto s’installa confortablement, prêt à écouter. Pourtant, ça devenait déjà incompréhensible, si grand-père commençait son récit comme ça… Comment ça, il ne se rappelait rien, est-ce que c’était possible ?

— …Et c’est comme si ce n’était pas moi. Mais un petit vieux, il m’avait envoyé un gakhan pour m’aider. Voilà, c’est de ce petit vieux qu’il faut d’abord parler.

D’abord, oui. Ces bandits, ces bagnards qui faisaient du zèle au service de Gombo, s’étaient lancés à notre poursuite. Nous, il fallait qu’on remonte le ruisseau jusqu’à la ferme isolée, un camarade nous y attendait. Il avait des provisions, tout. De là, on aurait filé dans les montagnes, il y avait un endroit où se cacher. Mais pendant qu’ils nous poursuivaient, ils se sont engagés dans un mauvais terrain. Des buissons, des grosses pierres, difficile pour les chevaux. Ils ont lâché les chiens pour nous faire déchiqueter. Heureusement, pas tous à la fois. Et c’est là que ce gakhan est sorti. Je l’ai lâché devant moi. D’où il venait ? Eh bien voilà. C’est un petit vieux qui m’avait donné l’idée. Il m’avait dit : que le gakhan t’accompagne. Quand il faudra, tu le lâcheras. N’aie peur de rien.

Ce petit vieux, il était apparu comme tombé du ciel. Je ne saurais même pas bien te dire. Mais reprenons dans l’ordre. À l’époque, je ne savais pas comment me sortir de mon malheur. Avec Touïana, tout s’était noué entre nous. Et elle, tu vois, on la traînait au mariage. Qui lui aurait demandé son avis, alors, si elle voulait ou non ? Et moi, j’avais déjà tout laissé tomber, baissé les bras. On ne brise pas le dos d’une hache avec un fouet. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Un valet de ferme, un va-nu-pieds, pas un sou en poche. Et je courais, alors, je trimais sur les croupes de la steppe, d’un bout à l’autre, je gardais les moutons. Jour et nuit, tu ne te rappelles plus rien. J’avais un cheval, mais je le ménageais, alors je courais. Et encore un chien, Borogochka. Et une petite hutte, des perches enveloppées de feutre, voilà où je vivais. Je trimais pour l’oncle Tsybyk. Ta grand-mère ne cesse de le maudire. Mais en quoi c’était mon oncle, ce Tsybyk ? Ce n’était même pas un parent éloigné, on ne savait pas ce qu’il nous était. Il ne voulait même pas entendre parler de nous, nous dédaignait. Enfin, à quoi bon ressasser ça ? Tout ça est recouvert par les herbes du passé.

Un jour, donc, je courais comme ça, et sur une petite colline, au sommet, il y avait comme une bosse. Une fine neige était tombée, avait tout poudré. De cette bosse, sous la neige, des espèces de mèches, on aurait dit, qui s’agitaient. C’est quoi, ça ? J’accours, et là, un petit vieux. Comme ça, à même la terre nue. En train de mourir, apparemment. Je le remue un peu, il a l’air vivant. Il regarde autour de lui d’un œil trouble. Quel est ce pèlerin du bon Dieu, d’où est-ce qu’il sort ? Une pauvre pelisse usée, un chiffon sur la tête, aux pieds aussi des espèces de petites pelisses. Pas de route ici, rien, personne ne passe. Je l’ai soulevé, bien secoué. Il a paru reprendre ses esprits. Moi, murmure-t-il, un khoulgour, ou quelque chose comme ça… Un khoulgour l’aurait empoigné dans ses serres. L’aurait emporté dans ses serres, donc. Mais c’est encore trop tôt pour moi, apparemment, qu’il dit, le petit vieux. Alors il m’a laissé tomber de ses serres. Il marmonnait des choses comme ça. Bon, ça suffit, mon gars ! Qui c’est qui te portait, c’est quoi, ce khoulgour-moulgour ! Je n’allais tout de même pas laisser crever le vieux comme ça. Je l’ai chargé sur mon dos, et j’ai couru avec lui, pour atteindre au moins ma petite hutte. Je l’y ai traîné, moi-même tout en nage. J’avais de la soupe, bien grasse. Un petit foyer était installé là, à même le sol. J’ai attisé le feu, réchauffé la soupe. Fait tremper des morceaux de pain sec. Tiens, que je lui dis, mange. Il paraît qu’il ne faut pas donner trop à manger d’un coup à ceux qui ont eu faim. J’ai fait du thé. Il en a bu une tasse aussi. Il y avait des peaux de mouton, je l’en ai bien recouvert pour le tenir au chaud. Moi aussi, j’ai mangé, j’ai bu, et nous nous sommes endormis.

Et dès le matin, rebelote… Un sacré vent avait dispersé mes moutons dans toute la steppe ! Et me voilà à courir, à pourchasser ces salopards laineux. J’étais crevé jusqu’à la moelle ! Le soir, je reviens, le petit vieux est assis, il a repris un peu de vie. Il bricole des petits bouts de bois entre ses mains. Tiens, qu’il dit, Jambalka. C’est quoi ? Un gakhan, qu’il dit, pour toi. Est-ce que je lui avais donné mon nom, moi, ou pas ? Pourquoi Jambalka, comment il le sait ? Il me tend une espèce de poupée. Un simple bout de bois ordinaire, trouvé ici, dans les brindilles. En bas, deux autres bouts de bois attachés avec du gros fil écru, ce sont les jambes. Et à la hauteur des épaules, deux petits bras. La petite tête, une couche plus épaisse de fil enroulé autour. Comme un petit bonhomme, tout noir, pas beau à voir. Non, que je lui dis, petit vieux, pourquoi tu me racontes des histoires ? Si tu veux, mange, bois du thé, couche-toi. Sinon, rentre chez toi. Non, qu’il dit, le gakhan n’est pas encore prêt, il faut réciter au-dessus de lui un bout du livre ! Toi, qu’il poursuit, n’abandonne pas ce que vous avez projeté avec ta Touïana. Nous… Projeté ?! Je le regarde avec des yeux comme des soucoupes. Seulement, tu n’as pas de cheval. Va donc demander à l’oncle Tsybyk son coursier noir. Il te le donnera.

Qu’est-ce que tu crois, Tsoktochka ? Que je me suis mis à m’étonner, ou quoi ? Non. Je ne sais pourquoi, tout m’a semblé… Eh bien, tout simple. Tout était clair. Et c’est vrai, me suis-je soudain dit, pourquoi ne pas demander à l’oncle Tsybyk son coursier noir ? Et tu sais quel cheval c’était ? Le premier de toute la steppe ! Mon petit vieux, lui, a tiré de son sein un morceau de toile de jute plié plusieurs fois. Et dedans, comme un petit bout de papier. Mais auquel il tenait beaucoup, apparemment. Et il s’est mis à réciter quelque chose en lisant ce papier. Des prières, sans doute. Des chants. Toujours la même chose, encore et encore. Bou-bou-bou et bou-bou-bou, il récite. Et il se balance, et il devient tout… Comme du brouillard. On dirait qu’on voit au travers. Une bonne odeur s’est dégagée de lui, comme de l’encens. Au Datsan, il y en a qui fume dans une petite coupe. Je me suis senti bien, tranquille. Le sommeil m’a pris. Et le matin, plus de petit vieux. Une trace de pas s’étirait sur la neige. Bon, que je me dis. Et j’ai fait comme il me l’avait soufflé. Enfin, tu sais ce qui s’est passé ensuite. Ah ! Mais tu dors, ou quoi, Tsoktochka ? Tu es épuisé, mon garçon. Dors, va.

— Tu te souviens, quand tu m’as vue ? — Sesegma riait, ils étaient allongés au sommet de la colline. On aurait dit qu’ils allaient perdre prise, tomber dans le ciel… Les nuages leur offriraient leurs dos ébouriffés. L’haleine de la terre brûlante, l’antique chant de gorge du vent. Les bras écartés, ils voleraient au-dessus des crinières de stipes qui montaient en courant de la vallée, étendue dans la brume de chaleur, dans un voile de poussière brunâtre.

« Et alors… Je t’ai vue ! » Tsokto cherchait comment le dire.

« Bon, la belle affaire, je t’ai vue. Il n’y a rien de tellement extraordinaire. »

Ou bien : « Ha ! — Je t’ai vue. En voilà une merveille ! »

La rafale s’apaisait, mais l’ondulation continuait, le bruissement des herbes et la stridulation des sauterelles. Ou bien ce froissement et cet éclat venaient-ils de la ronde inexorable d’un serpent transparent qui rampait sans fin autour d’eux, laissant ruisseler la chaleur de ses écailles de verre.

Bref, c’était arrivé par hasard… Quand il avait vu Sesegma.

— Comme une chevêche ! — Elle riait aux éclats. Des taches rouges sur ses pommettes, des étincelles malicieuses jaillies sous les cils. La lenteur des mouvements, comme s’ils prolongeaient la respiration de la steppe — et le vent qui accourt, et le silence soudain survenu — elle écarte les mèches de ses cheveux défaits.

— Tu étais perché sur ta branche comme une chevêche, et plouf !

Oui, un jour… Mais pourquoi revenir sur cette histoire ? Les fourrés au bord de la rivière, il s’y frayait un chemin avec sa canne à pêche. Le brouillard épais du petit matin. Il était arrivé à son endroit, là où une grosse branche d’un orme aux larges ramures s’étendait au-dessus du bras d’eau calme. Il s’était installé comme toujours, avait lancé sa ligne. Et soudain, un peu plus loin, derrière les saules… Deux silhouettes étranges. Enveloppées d’on ne savait quoi, elles semblaient s’être condensées dans le brouillard. L’une, apparemment… Mais c’était une très vieille grand-mère. N’était-ce pas la vieille Dagba, la chamane ? Elle souffla, cracha, s’affaira, et un petit feu se mit à fumer. Elle commença à verser quelque chose dans le feu avec une tasse, à y jeter des bouquets d’herbes. Mais qui donc se tenait à côté ? Souple, bien faite, élancée… Sesegma ! La petite-fille du vieux Soultim.

Qu’est-ce qu’elles préparaient là ? La vieille tenait une sorte de maillet et quelque chose qui tintait, elle frappait régulièrement sur cette… assiette ? Ou était-ce un tambourin ? Elle lançait des exclamations, des cris, tantôt un glatissement sec, tantôt un long hurlement. Bon, la vieille faisait ses trucs de chamane… Mais pourquoi Sesegma était-elle avec elle ? La vieille Dagba lui marmonnait quelque chose, hochait la tête avec insistance, comme si elle donnait des coups de bec, pareille à un oiseau de proie. La jeune fille laissa tomber son vêtement sombre, la vieille puisa de l’eau, l’en aspergea de la tête aux pieds. Nue, éblouissante. Elle se mit à marmonner, à glouglouter.

La fumée sembla s’épaissir d’elle-même, des volutes blanches s’étalaient sur l’eau. Jusqu’à Tsokto parvint cette amertume qui monte parfois des herbes des marais. La nudité de la jeune fille, rehaussée par la cascade de ses cheveux noirs aux reflets d’aile de corbeau, était insoutenable pour le garçon… La tête lui tourna ! Il perdit l’équilibre, tomba de sa branche dans le bras d’eau calme. La grand-mère à la vue basse le prit pour le « mauvais esprit », bien sûr ! Celui qu’elle « chassait ». Et voilà qu’elle l’avait « chassé », tenez donc, regardez ! Elle poussa des cris furieux dans sa direction, agita les bras. Sesegma disparut comme emportée par le vent, elle jeta sur elle son vêtement sombre. Mais, une fois couverte, elle comprit quel était ce garçon qui barbotait… Et qui s’était en plus accroché lui-même à son hameçon, empêtré dans sa ligne ! Une main devant le visage, elle se plia presque en deux de rire. Seulement, il fallait le cacher à la vieille Dagba.

— Alors c’était la vieille Dagba ? Qu’est-ce qu’elle te faisait, vous faisiez quoi là, du chamanisme ?

— Mais oui, — sourit Sesegma…

Et dans ses yeux, comme un bras d’eau profond où, depuis ce jour, il n’avait pas cessé de barboter.

— …la vieille Dagba, bien sûr. Mais en même temps, ce n’était pas elle. Elle accomplissait un rite. Elle prenait la force de la jeune fille. Comment dire… Pas elle-même, mais l’oiseau qui vient en volant et se transforme en Dagba. Il lui faut de la force, à cet oiseau. La force des jeunes filles du village de Namkhaï.

Tsokto voulut glisser une plaisanterie. En voilà un oiseau ! Si elle vole, ce doit être tant bien que mal. Cette grand-mère Dagba, elle a cent ans à midi ! Non, pourquoi cent ? Car il se souvenait de cette vieille quand il n’était encore qu’un tout petit gamin, et déjà elle était décrépite. Son visage ressemblait à une planche noircie aux veines du bois, tout en rides et en petites fissures. Ses mains, à des branches.

— Ton oiseau, là… Enfin, grand-mère Dagba, bon. Quand elle s’envole chez sa copine, chez tante Radjana… Le soleil penche déjà vers le couchant et elle clopine toujours. Elle traîne les pieds dans la rue.

— Dans le village, elle traîne peut-être les pieds. Mais dès qu’elle en sort, plus trace d’elle. Toutes ces herbes médicinales qu’elle a dans sa petite maison, d’où viennent-elles ? C’est elle qui les cueille. Avec tante Radjana, elles passent leur temps dans les prés, dans la forêt. Elles rapportent même du champignon tchoïdop, elles en ont. Et qu’est-ce qu’il est difficile à trouver !

Oui, le champignon tchoïdop. On peut en dénicher dans les lieux les plus bosselés et moussus, et sur les escarpements rocheux.

— Cette force, — Seseg était devenue sérieuse, — c’est la faculté de voler. Elle est comme versée tout au fond du cœur de la jeune fille. Et elle se dissout dans son sang, court dans ses veines, l’appelle vers l’inconnu. Pourtant, une fille ordinaire n’en a pas besoin, dans une vie ordinaire.

Pouvait-on toucher cette force, songeait Tsokto. La sentir ? Cette lueur de miel qui épouse la courbe de saule du cou. Le temple basané des épaules et le creux lustré entre deux collines doucement ensorcelées, les sinuosités fluides des bras. L’obscurité d’eau profonde des yeux, la course de la cavalerie noire des sourcils, les ailes du nez qui frémissent comme l’empennage d’une flèche décochée. Et les lèvres courbées en arc de nomade, et la crinière de cheveux de poix qui s’élève…

— L’oiseau prend cette force et donne en échange une beauté éblouissante aux jeunes filles du village de Namkhaï. Nul n’en possède de pareille dans toute la steppe. Il vient de chez le vieux lama Khanda, qui s’est changé en pierre grise dans un endroit que personne ne connaît. Il a besoin de force pour garder les connaissances inscrites sur le fragment qui reste du Livre.

Ils arrivèrent à la rivière, mirent pied à terre, les chevaux se dirigèrent vers l’eau. Les roseaux et les hautes herbes ondulaient légèrement sous le vent. Une verdure sombre au loin, et juste devant eux, près de la rive, la transparence du verre, réfractant le reflet des sables du fond, rougeâtres ici, gris ailleurs, semblables à de la cendre. La brume s’enroulait en tresses, s’entrelaçait à l’ombre profonde des fourrés de merisiers à grappes et de saules qui s’étaient approchés et s’absorbaient dans leur reflet. L’odeur des herbes salées, du poil et de la sueur. Un poisson faisait clapoter l’eau, doucement, comme en sommeil. « Vas-y, n’aie pas peur », dit Tsokto, et elle tira hardiment par sa longue rêne l’alezan aux jambes blanches, un instant suffoquée par l’eau froide qui l’avait heurtée. Bientôt, ils nageaient en se tenant aux crinières des chevaux, pareils à deux grands poissons amis dans les rayons du soleil matinal.

— Et tu crois qu’il existe, ce morceau… ou comment dire ? Ce lambeau du Livre ? — demanda Tsokto. — Qu’il faut garder ?

— Oui, je l’ai lu. Mais ce ne sont pas vraiment des lettres. Des signes. Des points, beaucoup de points. Et des petits traits, et des cercles, et des triangles. On pourrait dire des traces d’oiseaux. Parfois, sur la neige ou sur le sable, les oiseaux couvrent tout d’une écriture très, très fine. Tu as vu ? Mais on comprend tout de suite de quoi il s’agit.

Ils franchirent à gué deux autres bras d’eau, pénétrèrent dans une épaisse verdure traversée par les joyeux appels des oiseaux. Ils se frayaient un chemin parmi des herbes hautes comme un homme, dans un vacarme inimaginable. Des oiselets inconnus emplissaient tout de leurs trilles, les grenouilles détalaient sous leurs pieds en coassant. Des lézards bruissaient en s’esquivant, une loutre plongeait d’une souche avec un plouf, on entendait le cancanement d’une cane appelant sa couvée. Quelque monstre aquatique frappa plusieurs fois l’eau de sa queue en claquements retentissants. Les herbes vibraient comme une forêt entière d’antennes argentées, une boule bourdonnante de moustiques roulait derrière eux, le vent chassait des rides argentées sur la rivière qui les entourait de toutes parts, miroitant à travers les fourrés. Des hérons cendrés frémissaient des ailes dans des piliers de lumière, emportant la pesanteur terrestre des sons vers l’espace ouvert.

Ils tombèrent dans les herbes, restèrent allongés à regarder les troncs qui montaient vers les hauteurs, les entrelacs des branches oscillantes, le feuillage agité, les cimes tournoyant dans une ronde sans fin, essayant des bonnets de nuages.

— Ah, oui. C’est un peu… — Tsokto réfléchissait, cherchant dans ses souvenirs. — Mais mon grand-père Jambal racontait qu’il avait vu ce lama. Il lui était apparu. Quoique, non… Il me semble que grand-père avait sauvé un petit vieux. C’était justement le lama Khanda, sans doute. Il s’était avéré qu’il avait un bout de papier caché, qui était très important pour lui. Il y lisait des prières.

La pointe de sable remontait, aiguë, à contre-courant. Ils entraient dans l’eau, s’y jetaient, brisant les éclats du soleil, les soucoupes colorées et dansantes des reflets. Ils nageaient au-dessus du frémissement des herbes aquatiques, au-dessus des crêtes de sable. La pointe était toute dessinée, couverte des trèfles des empreintes des hérons cendrés qui avaient marché et chassé là. Les hérons eux-mêmes, mécontents de leur intrusion, s’étaient éloignés, serrés les uns contre les autres sur un îlot saillant. Le bruit de la rivière étouffait leurs rauques glouglous inquiets. Sesegma marchait sur le sable en levant haut les genoux, imitant les oiseaux aux longues pattes. Elle se cambrait, ramenait en arrière ses bras-ailes. Elle allait s’envoler !

Tsokto lisait sur le sable d’étranges signes. Des triangles, des points, de petits traits, des lignes courbes et droites. Des empreintes dorées, des reflets pourpres, les rides argentées du courant rapide. Chaque trace laissée par la jeune fille sur le sable était une lettre. La chaîne des empreintes formait des mots, ils accouraient s’assembler en une ligne entière. Une, puis une autre, puis une troisième. Sesegma courait sur la pointe de sable, y imprimant des écritures. Le système sanguin de Tsokto s’entremêla aux veinules bleues de toutes les rivières, leur force supérieure unit les roseaux et les herbes, la brume, les fourrés de merisiers à grappes et de saules, les oiseaux, les grenouilles qui détalaient, le frémissement des ailes des hérons.

— Oui, je l’ai lu, — dit Selmeg, — le fragment de ce Livre. Il y a là des refuges secrets où meurent les fantômes hirsutes, où naissent les dieux lumineux et résonne un chœur solennel. Les ailes touchent l’eau, les poissons s’ébattent, les bêtes viennent laper la lune à l’abreuvoir. Tout cela, ce sont des accords, des consonances, la peau transie des cuisses des baigneuses d’avant l’aube, les sombres rides de fer-blanc avant la pluie, le reflet martien du couchant. Le reflet des étoiles, des caravanes d’oiseaux migrateurs, d’antiques et puissantes créatures disparues, un feu de signal sur l’autre rive. Le vent, le magnétisme du pays natal, la vibration, le frisson qui secoue de la tête aux pieds. Le grondement sourd des courants sous l’eau, le mouvement, dans les profondeurs, d’antiques poissons mystérieux. Le soleil brûle, les ailes passent en éclairs, les bêtes lapent la lune. Et les hauts-fonds, les bras d’eau calme, les lagunes secrètes au fond vaseux… Des piliers de lumière mouvante y grandissent en troncs solaires — tu t’y égareras en plongeant, en glissant de la grosse branche d’un arbre au-dessus du bras d’eau, comme de l’hameçon de l’été qui s’en va. D’un seul élan, tu embrasseras les courbes réchauffées, les méandres, le delta mystérieux de la rivière, les fourrés de saules où des pieds nus ont laissé leurs traces sur le banc de sable. La planche du plongeoir tressaillira, la ligne de pêche lancée dans le ciel en tirera l’étoile d’un poisson argenté étincelant. Les prés de rosée accueilleront les rondes, le feu et les chants des villageois qui, s’apaisant, se dispersent en cercles dans les hautes herbes. Et le silence régnera, et une libellule se posera sur la petite étoile de fer-blanc qui couronne une pyramide penchée de planches au-dessus du tertre où est enterré un éclaireur.

La pointe de sable finissait, s’enfonçait dans l’eau. Tout au bout, un corbeau se promenait sur le sable. Noir, avec des éclats de gris. Et à la place des yeux… Mais ce sont des roulements à billes brillants ! On y voit se refléter une pierre grise et silencieuse aux orbites aveugles, ébréchées par les impacts de balles. Les pygargues s’y sont reflétés aussi — un, deux, trois — qui tournent en respectant le rythme du cycle éternel, fixé depuis le commencement des temps. Le corbeau a battu d’une aile… Il appelle à le suivre, il faut aller derrière lui.

Tsokto traversa le bras d’eau, tantôt à la nage, tantôt à gué. Un sentier glissant qui serpentait dans les herbes. Et de nouveau, partout où portait le regard, la steppe plate aux crinières brunes et rousses d’herbes piquantes, fanées et brûlées. Il entrait dans des cubes transparents d’odeur d’armoise, dense et immobile. Il poursuivait sa marche, et l’infusion d’armoise disparaissait, se dissipait. La chaleur pesait comme une dalle brûlante, l’horizon lointain ne songeait même pas à se rapprocher. Tsokto était devenu un brin d’herbe sous le ciel blanchâtre. Au zénith, les pygargues planaient en petites croix. Le silence l’enveloppa d’un feutre épais. Bruissements, craquements, tintement irritant des sauterelles, des libellules qui s’envolaient, des coléoptères au bourdonnement grave. Le chemin était tantôt bien visible, tantôt disparaissait, se cachant sous les herbes qui avaient grandi.

Il arriva dans un petit Dougan, tout traversé de flèches solaires, de petits serpents de brise qui s’y glissaient rapidement. Le vieux lama Khanda récitait des prières, se balançant légèrement, comme sous le vent. Les gonds de la porte de travers grinçaient, les ailes des chauves-souris battaient sous le plafond, les clochettes tremblaient, si grêles et plaintives, comme si elles craignaient que leur cœur ne se rompe d’un instant à l’autre. De petites araignées curieuses descendaient sur des suspentes de lumière, l’herbe poussait à travers le plancher, la forêt solaire ondulait, déplaçant ses feuilles transparentes suspendues dans l’air. Parmi les myriades de poussières dansant dans les plans de lumière, la fumée bouclée se déversait comme du lait, montant d’une petite coupe de cuivre vers les visages de bois des dieux à la dorure écaillée, qui regardaient paisiblement depuis les coins tapissés de toiles d’araignée.

— Nous sommes en mille neuf cent quarante et un, — dit le lama. — Et tu iras à la guerre, Tsokto. Là-bas, tu verras une femme. Noire et crucifiée. Descends-la de la croix et enterre-la. Et prends une traverse de la croix, brûle-la. Pour en faire du charbon.

— Bien, — Tsokto inclina la tête, joignit les paumes devant sa poitrine. — Je ferai comme vous avez dit.

Source : Baïkal, 2026, no 4, p. 3–48. Roman, parties 1 à 3 publiées dans la revue. Le PDF du numéro complet a été fourni par l’auteur.