Je n’étais pas membre du Gouvernement. Je me souviens bien. J’étais l’ami du capitaine Arsalan Rintchinov. Il était à la retraite d’une autre époque et travaillait chez nous comme électronicien ; derrière son dos tourbillonnait le mutisme infiniment paisible de trente sauts dans l’Absolu Non… Mais sur sa veste de protection on distinguait encore le numéro « neuf », à demi effacé. Au lobe de l’oreille gauche, il portait une pince-radio en argent — signe d’une fiabilité particulière. D’ordinaire, il y écoutait de la musique pour violoncelle.
Je me souviens bien, je me souviens plusieurs fois que la mort était passée en volant — elle avait atteint le « neuf ». Qui aurait pu savoir pourquoi le capitaine avait ce numéro d’ordre à demi effacé imprimé dans le dos de sa veste de protection ? Comment une veste de protection peut-elle protéger, si elle est numérotée, comme à l’intention expresse de quelqu’un, d’un fragment de cible, avec en plus ce marquage criard noir et jaune ? Elle était passée en volant — elle avait fait vaciller la flamme de nos bougies et de nos sourires : chez les uns, les ampoules et les appareils avaient grillé, chez les autres, les meilleures photos avec la belle-mère avaient été voilées, les fermetures Éclair des sacs de voyage avaient cassé, le café avait trop bouilli, des accouchements prématurés avaient eu lieu, et peut-être quelqu’un avait-il simplement refermé le vasistas qu’un courant d’air fortuit avait ouvert tout grand… Elle était parmi nous — que nous parlions à mi-voix ou riions convulsivement au café, allumant des cigarettes sans fin, que nous fassions d’indistinctes déclarations d’amour aux petits bonnets d’automne de compagnes de voyage rencontrées par hasard dans le fracas des trains de minuit, ou que nous cassions cent fois nos allumettes en allumant toutes les bougies du Temple des Bougies Tombantes (près de l’éternelle fièvre du Parc-à-Fusées-1). Les magnétophones en mode « enregistrement » avaient capté à ce moment-là le chant indistinct, à la gorge grêle, de l’immortelle ; un synthi-saxophoniste m’avait dit que quatre de ses synthi-saxos avaient justement brûlé à cette époque avant qu’il ne produise quelque chose rappelant vaguement le « Straztiz » de Tch. Marker. Tout, tout allait de travers chez nous ! Un big-sauteur, « Protestation bleue » — quel saut il avait fait ! il s’était mis à dériver, avait dévié de sa trajectoire, s’était racorni dans l’espace…
Deux Cosmos s’étendaient devant moi, deux Cosmos : le blanc et le bleu. Et si le blanc — c’est un coureur silencieux qui fuit l’infarctus à petites foulées… (quelle joie d’être trompé par la première neige) — alors le bleu ? — …c’est quand il n’y a rien entre elle et Août, elle nage dans l’eau d’août… Mais je compris leur destination : mon passé et mon avenir — je fis sortir des tubes du blanc de zinc et de l’outremer, éparpillai des cartes géographiques avec leurs masses inégales de mers et la blancheur nuptiale des petits draps des continents non identifiés, relus les vers blancs dans la couverture bleue de la nuit, secouai des cigarettes des grandes plaines neigeuses, qui m’avaient serré la gorge de nostalgie, la cendre d’un blanc de neige des mouettes dans la majolique azurée de l’océan… — et j’entortillai le tout d’un ruban de Möbius tout de mystère, avec lequel j’attachai aussi mes cheveux en natte chinoise, pour qu’ils ne dépassent pas du casque thermique, conformément aux consignes de sécurité.
…tu dis que j’ai torturé l’espace, franchi l’horizon à la suite du cartable gris d’un agent de l’Assurance d’État — du Preneur de Rats qui tire de son instrument le chant à la gorge grêle de l’immortelle ? que j’ai erré par cœur à trente kilomètres du tracteur, de toutes ces signalizeïchènes — que je me hâtais, que le groupe d’hélicoptères de recherche ne m’a découvert qu’un jour plus tard, dans le délire et les vomissements ? — oui, dans la veine noire du désert, dans l’estomac strié des sables… mais sais-tu que j’ai été pris d’un affreux vomissement, que je dégueulais des morceaux entiers de Temps ? je rejetais des espaces maudits, des événements, des époques… et puis, tous ces petits crochets, petits carrés, petites roues, petits ressorts, petites minutes, petites secondes, petits brins d’herbe, petites fourmis… c’est le Temps de dégueuler, hein ? tu me tends les mains par-dessus l’aliénation de marbre d’une petite table de café, le matin, mais tu n’as pas besoin… de savoir qu’il n’y avait là que de la mousse de savon sale et que de partout tombaient, tournoyant comme sous un charme, des mouettes rasées et des bicyclettes coréennes d’occasion, rien que des mouettes et des bicyclettes… — non, ma chère, tout n’est pas si simple ! c’est un rêve orbital, quoi ?! un rêve orbital, je dis : R ! — Ê ! — V ! — E !… hein ? oui, oui, j’entends, Parlez plus fort, allô-ô ?!.. donnez-moi une chambre au plafond gris d’ouest en nord, allô-ô ! — eh bien, je crois que je vais partir, ma chère, te laissant dans ce café de pierre… salut ! je termine là ma lettre, transmets mes salutations à tous nos proches et connaissances, je te souhaite tout le meilleur… je t’embrasse, bien sûr !
Oui, c’était ainsi, l’époque de tous les Accomplissements, nous nous enfoncions à toute force au plus profond du plateau de Khouramtchir. Nous construisions une route, nous étions les premiers, nous avalions l’espace, nous nous en enivrions tout simplement… Derrière nous, s’amenuisant en parabole jusqu’à disparaître à l’horizon, la grande voie d’acier et de béton fumait d’une vapeur laiteuse. Quelque part là-bas, sur cent de front, des automobiles vrombissaient et se déchaînaient, filaient et éclataient. De belles femmes sanglotaient de bonheur, suffoquaient de larmes et mouraient. Des enfants sans cause grandissaient. Le Gouvernement raquait l’argent à la pelle. J’aimais beaucoup notre tracteur. La vie ne me chagrinait pas. Devant nous, rien que la chaleur insatiable et les montagnes de minium. Le plateau de Khouramtchir. Je travaillais à la distribution et au chargement de la cantine automatique. Le reste du temps, je flânais dans les coursives obscures, montant et descendant à toute allure dans l’ascenseur, me baignais dans le petit bassin d’eau fraîche ou écoutais de petites histoires humaines, si quelqu’un avait envie de bavarder. À vrai dire, j’inventais divers petits secrets pour que les gens, si longtemps loin de chez eux, ne deviennent pas enragés à force de nourriture automatique. Pour le capitaine Arsalan, je chargeais toujours deux ou trois petites bouteilles supplémentaires de sa chère bière accommodée en sauce. J’aurais voulu vivre sa démarche et ses regards, ses mains, surtout — sa manière de tenir la tête. Peut-être était-ce là la clé de ce qu’il y avait là-bas — dans l’Absolu Non..? Car on n’en parle pas, et les manuels n’en disent rien. En fait, personne ne sait. On a mis fin aux sauts dans l’Absolu Non… J’aurais voulu faire son portrait. Le devoir de vacances de l’école — « un type dans un intérieur ». Ce serait le capitaine Arsalan assis dans sa sempiternelle chaise longue, dans l’intérieur du plateau de Khouramtchir, avec sa veste chevronnée, son longue-portée optique sur les genoux, regardant au loin les montagnes de minium. « Celui qui a compris le Silence » — voilà comment je l’aurais intitulé.
Un jour, je lui demandai d’essayer sa pince-radio : le silence y habitait, un petit Datsan de silence… Les herbes en prière s’inclinaient sous la communion secrète du vent, la garde des stipas soutenait la Lune de son argent, l’immortelle modulait son chant à la gorge grêle. Des chevaux y vivaient aussi : des brumes aux yeux de bœuf s’écoulaient de leurs crinières, un éboulis de cailloux conversait à coups de craquements sous leurs sabots usés, les anneaux des harnais clapotaient de cuivre. Et des oiseaux : la masse abyssale de la nuit grinçait et se frottait à la rugosité de leurs ailes. Là… une Muraille courbe avait entaillé, de la croûte d’un coup lacérant, le cœur même de la profondeur de l’Asie ; sous elle vivait, face contre terre, un homme-herbe, avec de la douleur et un bourdonnement dans toute la colonne vertébrale — une flèche droite et dure en poussait, avec le bruissement de rubans bouddhistes jaunes dans l’éternel courant d’air du cœur asiatique percé… Voilà ce que j’appris. Et je rendis la pince-radio à regret.
D’ordinaire, je peignais des paysages, de petits cartons de petits paysages, installé auprès de la chenille monumentale de notre tracteur : un auvent, un chevalet, une petite chaise, des boîtes de couleurs, une petite table avec des revues et des albums — j’aime dessiner, et, pendant mes réflexions, feuilleter des livres, regarder les œuvres des maîtres ou de vieilles photographies. J’aime aussi siroter une boisson aux airelles de la planète Kapel — de ces lubies… Tout le monde s’était envolé chez soi pour le week-end, c’était calme, le capitaine Arsalan était de garde et j’étais resté avec lui. Comme à son habitude, il sommeillait, tout étalé dans sa chaise longue biosensorielle, berçant entre ses paumes, au lieu du longue-portée prévu, une petite bouteille de sa bière préférée « Market », sans regarder les montagnes de minium. Moi, je regardais et peignais des couchers de soleil, et c’étaient des couchers de soleil touffus, comme évanouis : une bacchanale de pourpre meurtrier et de pourpre. Rien d’autre. Inquiétant. Les montagnes devenaient alors moutardeuses.
Je travaillais dans la paix et avec entrain, saisissant du coin de l’œil des fragments du sommeil du capitaine, les notant au crayon pour mon tableau de tout l’été. J’éprouvais un plaisir particulier à boire ma boisson aux airelles, puisqu’elle venait de la planète Kapel, où, dit-on, les airelliers montent à hauteur de poitrine et où des jeunes filles chantantes, des bandeaux indiens multicolores dans les cheveux, cueillent des brassées de baies mûres. C’était justement là qu’une bonne connaissance à moi s’était transformée, alors que j’allais seulement me lier d’amitié avec elle, de peintre à peintre… Peut-être cette boisson qui réchauffait l’âme contenait-elle aussi la chaleur et la caresse de ses mains fidèles ? Il me semblait avoir assez convenablement rendu toute cette masse d’espace oppressant, et le fait que Dieu sait quand nous atteindrions toute cette immensité sans bornes. Mais cela me parut trop emphatique, si vaste et si farouche : la désolation grande ouverte, les visages des montagnes aux fronts abrupts, les lourdes marées du couchant… Sur l’une des collines qui faisaient le gros dos, j’ajoutai la petite silhouette mauvaise et tendue d’un cavalier sur un petit cheval tout ébouriffé. Agrippé comme une agrafe de fer aux lointains venteux, il regardait les mondes : éclaireur, vigie, messager… Cela devint simple et sévère, comme aux échecs — il occupait, selon sa destination, la case d’espace d’une combinaison résolue depuis longtemps. Renversé en arrière en maître des plus majestueux, je feuilletais nonchalamment mes revues préférées. La boisson aux airelles embuait mes souvenirs de son âpre humidité, leur promettant des mains encore inaccomplies… C’était ce tableau idiot qui me rendait fou, celui d’un peintre antique et méritant : « Récolte des airelles sur la planète Kapel », qui, de sa pompe inoubliable, ornait depuis toujours, paraît-il, le vestibule de notre école, voilà pourquoi tout me revient en visions, voilà pourquoi tout me revient en mémoire…
Quelque chose se brisa dans le soir, claqua, un interrupteur quelconque… se dispersa. Une modulation vrillante s’insinua finement dans l’air puis se rompit, un murmure soudain frémissant… un frémissement — …un gémissement ? Je me retournai — la chaise longue du capitaine s’était écrasée, avait été projetée en arrière — lui-même s’était tortillé, retourné sur le sable, mais s’était redressé sur les genoux ; de son visage sombre et mauvais, pareil au viseur d’un longue-portée optique où jouaient les faibles reflets du couchant, il cherchait quelque chose, le traquait parmi les lignes quadrillées de l’horizon en échiquier… Quoi ?! — stupéfait, je vivais ce collage photographique qu’une main furieuse venait de brouiller en un instant. Il se releva d’un seul mouvement, il me sembla : après avoir rituellement baisé le bord de l’étendard du couchant, mais il effaça de son visage la rancœur à longue portée, de ses lèvres les grains de sable — ou bien ? il m’avait semblé entendre… quelque mirage ventriloque, une prière, une malédiction..? — Hein ?! — une fois encore je ne compris pas, mais le capitaine marchait vers le sas d’entrée avec les effrayantes irrégularités d’un funambule débutant, ou comme si son chemin avait été soigneusement miné et qu’il fallait s’attendre à une explosion à chaque seconde. Et je ne compris rien à son destin, mais mon soir avait pris peur. En rangeant mes affaires, je pensais à cette phrase de charabia, à quelque diablerie ? — « L’ombre de la flèche du Père »… — voilà ce qu’il avait dit. Je déplaçai aussi la chaise longue qu’il avait laissée ; dans le sable brilla le petit poisson argenté de sa pince-radio, sans doute tombée lors de sa chute. Je ne pus résister, j’approchai l’oreille du trou de serrure de l’Univers. Il me sembla entendre des instruments aux voix diverses, comme un orchestre qui s’accorde avant de jouer, des musiciens conversaient à contretemps — leurs voix bruissaient comme du papier raide et froissé — ou était-ce le vent qui feuilletait les partitions ? Des doigts parcoururent, en une communion secrète, les cordes en prière… une petite flûte indistincte chanta d’une gorge grêle… les cymbales et les clochettes s’éparpillèrent en éclaboussures de cuivre… le piano mécanique bruissait de rubans au vent… On l’entendait, c’était palpable, réel — quelqu’un s’approcha, tapota le micro, dit : « dans la loge du gardien, dans le parc, dans le coffre-fort noir… », et l’écho réverbéré reprit, propagea, fit résonner — « …dans la loge du gardien, dans le parc… dans la loge du gardien… » D’où cela venait-il ? Qu’est-ce qui m’avait ainsi cinglé le cœur ? N’était-ce pas le Cosmos blanc et bleu qui m’avait rattrapé et rappelé ? — car cela avait existé, cela avait existé… Mais qu’y avait-il, comment cela continuait-il ? Pourquoi ne pas se souvenir… — ou bien ? — non, je vais de nouveau entortiller et lisser en ruban mystérieux le bandeau bleu et blanc de ma natte chinoise…
Chargé de tout mon attirail, je rattrapai le capitaine dans le hall et lui tendis dans ma paume la merveilleuse pupille claire. Il se souvint péniblement de moi, me tapota l’épaule, partit dans l’ascenseur. Il ne vint pas dîner, s’enferma dans sa cabine et fit savoir par l’interphone qu’il ne se sentait pas bien. Bon, soit.
— Et voilà que quelque chose se brisa dans notre vie, claqua, un interrupteur quelconque… : le capitaine Arsalan maigrit et son visage se creusa, les ampoules et les appareils grillaient, la signalizeïchène-spéchial-sirène s’insinuait en modulations vrillantes, il manquait sans cesse à quelqu’un tantôt un petit déjeuner, tantôt un déjeuner… Le café bouillait trop, tout le monde avait des visages appliqués-fâchés, dans le bassin je ne remarquais qu’une serviette mouillée qu’on venait de jeter, ou un peignoir humide dont on ne savait à qui il appartenait. Je m’informai même auprès du chef de quart : combien de membres d’équipage y avait-il à bord ? — Sept, comme toujours… — me répondit-il, ayant apparemment décidé que les nouveaux secrets de mon art de créateur de joie inattendue consistaient à poser des questions idiotes. Mais je ne suis tout de même pas assez vaurien et cancre pour corriger chaque fois une erreur absurde, et, après avoir bien réfléchi à tout, j’expédiais huit portions et neuf portions… — et le robot-livreur distribuait tout.
Il vint me voir.
Je le reconnus tout de suite. C’était l’homme-herbe : un petit Mongol flétri, vêtu d’une robe de cuir luisante et coiffé d’un bonnet hirsute à rubans ; les pointes de ses bottes souples regardaient notre ciel de linoléum.
J’étais seul à ce moment-là, dans notre minuscule bar, à astiquer mon vieux mais fidèle shaker, à suspendre des lanternes multicolores.
— Qui es-tu ? — demandai-je, ensorcelé.
— Je suis Guesser-khan.
— Que veux-tu ?
— Donne-moi de la vodka.
Je lui en versai une lampée dans un gros verre à liqueur qui me tomba sous la main, mais il le repoussa du coude, n’accepta qu’un grand verre plein et le but d’un trait bref et serein. Il se tenait là, chancelant, reniflant sa manche d’herbe et de menthe après la gorgée.
— Tu aimes les petites galettes d’avoine ? — demandai-je encore.
— Oui… — il oscilla d’un air trouble, tira quelque chose des profondeurs de sa demeure de cuir, le posa sur le comptoir poli. C’était une petite cuiller large, sombre et antique, à long manche.
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est une petite spatule pour retourner les galettes, — répondit-il en reniflant largement, à son aise. — De ma grand-mère… — ajouta-t-il encore plus bas, puis il s’en alla, embrassant de l’arche de ses jambes de cavalier le temps lointain et proche, aux senteurs sauvages de miel d’herbes foulées par les sabots et de poussière épicée, le temps des feux de signal et des campements nomades.
Batkhitkhvan Tchoumpoura, interprète d’instruments populaires indiens, venait justement de nous arriver par les airs (d’où le grand rangement), et tous commencèrent à entrer et à s’installer dans le bar. Il accorda longuement son sitar, il chantait et jouait sa musique, alluma le mirage des bâtonnets d’encens, se mit à transpirer de tout son corps, son visage devint gris et se creusa, tandis que se balançait le pendule de son corps coulé tout traversé de soleil. — …des mouettes au-dessus de la mer, vous êtes des mouettes blanches au-dessus de la mer bleue, — nous disait-il, ou criait-il ? — de quelque part, loin en dessous, — vous n’avez rien à craindre, détendez-vous, calme, tout est calme… — et nous devenions toujours davantage des mouettes au-dessus de la mer et nous volions, volions… — était-ce la musique qui volait, ses paroles, quelque mirage ventriloque ? — était-ce l’homme-herbe qui chantait ? des doigts en prière sur les cordes de la communion secrète de la nuit, le message à la gorge grêle de l’immortelle, le frémissement rugueux des brumes s’écoulant des crinières, le bruissement des petits rubans asiatiques, le clapotis des anneaux de cuivre… — ou était-ce le tintement des grelots — des bracelets sur la courbe brune d’un poignet qui se cambrait régulièrement hors de l’eau d’août, lorsqu’elle nageait depuis mon rêve orbital vers la région du rivage, impossible à faire revenir pour la seule raison que je ne pouvais me souvenir d’une phrase, dont la fin était claire : « …dans la loge du gardien, dans le parc, dans le coffre-fort noir ». C’est ainsi que le Cosmos blanc et bleu me rattrapa, m’absorba : …entre elle et Août — il n’y a rien, elle nage dans l’eau d’août, sans entendre le doux tintement du bracelet — un cosmonaute pleure dans un rêve orbital…, dans un vol orbital, le cosmonaute — c’est moi, et elle — c’est ce temps-là, cette chanson que je ne peux, ou n’ose ? — faire revenir, car je me souviens, je veux me souvenir — et j’ai peur, et je n’ose, j’ose et j’ai peur de faire revenir de ce monde qui s’éloigne de moi à la nage sur l’eau d’août, qui fuit comme un coureur silencieux l’infarctus à petites foulées… (- mais pourquoi courait-il aujourd’hui ? — d’une épaisse ligne de traces, comme avec du fil poissé de cordonnier, il cousait la première neige jusqu’au printemps). Ou bien tout cela, c’est — LE TEMPS DES FOINS ?
tu pars à la campagne,
et quand tu reviens —
les femmes portent des souliers dépareillés :
un doré à un pied,
à l’autre — un pourpre…
Non, comment achever ma pensée, est-ce ma faute si j’ai oublié ? Et la musique volait, absorbait, vibrait — et avançait en lourdes marées de couchant, en sifflement de flèche, en mirage ventriloque tambourinant… et elle prit fin rapidement, se rompit, tressaillit et s’éteignit, se mit à dériver, dévia de sa trajectoire, se racornit dans l’espace… Un choc profond secoua nos entrailles de tracteur, comme des contractions d’accouchement dans le moteur, le hurlement d’un écho de sirène qui se propageait en cercles… La lumière s’éteignit. Nous nous étions bel et bien arrêtés, butant contre la pression d’une limite invisible. Tous se dispersèrent dans l’obscurité de l’alerte pour rejoindre leurs postes, le long des fils conducteurs du guide de lumière de secours.
Je n’avais nulle part où courir ; avec le grand charmeur de mouettes au-dessus de la mer, nous buvions du thé dans la faible lueur des éclairages de secours.
— Mauvais endroit, insaisissable… — gargouillait-il après tant de tasses déjà. Une sorte d’absorbeur d’énergie, toute la mélodie du Cosmos y disparaissait comme l’eau dans le sable. — Je suis très fatigué, très… Jamais je n’ai aussi mal joué — Il se tut un moment, absorbant du thé, et ajouta : Comme s’il y avait encore quelqu’un ici… Et qui marche là, et qui erre…
— Quel coup ça a donné ! une panne, il s’est passé quelque chose, — disais-je, me dégageant du sortilège des effluves de cigare
— Mais ce n’est pas de cela que je parle… — le mage et enchanteur des instruments populaires indiens agita la main.
— L’hélicoptère va bientôt arriver, il vous emmènera.
— Je voulais dire…
Et voilà que le Cosmos blanc et bleu m’enlaça de ses deux serpents : me blanchissant et m’outremerisant des tubes de l’Univers qui se comprimaient, m’emmaillotant dans les petits draps nuptiaux des continents géographiques non identifiés et dans les écharpes bleues des masses inégales des mers, m’ensorcelant avec les oiseaux des vers blancs sortis de la couverture bleue de la nuit, secouant sur ma tête de majolique la cendre d’un blanc de neige des mouettes depuis les cigarettes des grandes plaines neigeuses… Ainsi le rêve orbital m’annonçait, déplaçant selon leur destination les petites figurines blanches et bleues des événements sur les cases d’échecs des horizons pourpres d’une combinaison résolue depuis longtemps
Et le lendemain matin, nous étions toujours à l’arrêt. L’irritation appliquée des visages s’était refermée sur quelque chose comme des contractions prénatales. Le Progrès piétinait derrière nous, perplexe. Des équipes spéciales arrivèrent par les airs. Le diable nous amena aussi les organes compétents. Un spécialiste me convoqua à la bibliothèque, où ils avaient installé leurs bureaux. Sa barbe se bouclait triomphalement en paragraphes noirs et raides.
— Saviez-vous, — commença-t-il après les sous-entendus et circonlocutions d’usage, — qu’il se trouvait aussi à bord du tracteur une huitième personne, qui n’était pas membre de l’équipage ?
J’en louchai légèrement. Oui, ici, pas moyen de s’imaginer en mouette idiote au-dessus d’une mer idiote, ils avaient pu déchiffrer les enregistrements de l’ordinateur.
— Exactement ! — il semblait avoir accroché du crochet de son doigt le murmure craintif de mes pensées. — Nous avons examiné les enregistrements de l’ordinateur, même les itinéraires de livraison des repas par le robot ! Donc… — cette fois il repêchait aussi le petit poisson de sa conjecture, — vous étiez en collusion criminelle avec le navigateur vidéo Izia Faïbouchevitch, qui a fait voyager clandestinement et entretenu, en violation du règlement de service, sa heu-eu-eu… maîtresse ! une certaine, une certaine… — Il se mit à attraper sur la table des papiers maigrichons que le ventilateur faisait s’envoler. — Au reste, peu importe, nous n’avons pas encore nous-mêmes entièrement éclairci l’affaire… Comme on dit, « femme à bord, malheur à bord » ? — Il eut un petit rire, sans enfreindre pour autant, bien entendu, le règlement de service, et je compris que j’étais dans de beaux draps ! Izia Faïbouchevitch… — quelle mouche l’avait donc piqué ?!
— Mais ce n’est pas tout, — poursuivit la barbe spéciale aux arguties crochues, — regardez ce relevé. Il me tendit une feuille de papier graphique. — L’arrêt du moteur a été provoqué par l’introduction dans le rotor d’un certain corps étranger. Le calculateur électronique local n’a pu déterminer ni la composition, ni l’origine, ni la destination de cet heu-eum… objet. Il a été désintégré en particules atomiques avant que le blocage de protection ne se déclenche. Voici son déchiffrement graphique, — il se mit à piquer et à promener son doigt omniprésent dans l’enchevêtrement et le chaos des lignes et des chiffres multicolores. Toutes sortes de formules et de plans me donnaient la nausée depuis l’enfance, mais là je pus bel et bien distinguer une espèce de machin allongé, semblable à un bulbe, avec un long col.
— Vous voyez, vous sentez..?! — chuchotait pieusement le fouineur spécial, crachant salive et crochets, — cela ressemble avant tout à un engin spatial, d’une origine manifestement étrangère à la nôtre ! Peut-être… une invasion extraterrestre ? — qu’en pensez-vous ?
Je retournai dans mon compartiment, m’enfermai et restai allongé. Je ne pensais rien, j’avais simplement envie de rire : …des extraterrestres ! une invasion ! Cet heu-eum… objet me rappelait surtout une petite spatule pour retourner les galettes ! Je sortis ce petit os des siècles, noir et desséché, si éloigné de notre vie, et en comparai l’aspect aux lignes profilées du dessin graphique. Aucun doute n’était possible ! — c’était exactement la même, mais pourquoi avait-il fallu lancer cet étrange message dans notre moteur ? J’attachai le cadeau inconnu à un petit fil électrique et le suspendis sur ma poitrine, sous ma veste.
Tous les nouveaux arrivants et les nôtres se préparèrent, au milieu de la journée, à s’envoler pour l’usine — ou ailleurs ? — vaquer à leurs affaires. Ou bien on me demanda de monter la garde (peut-être m’en donna-t-on l’ordre ?), ou bien, au contraire, on m’oublia dans l’agitation, ou peut-être encore n’y avait-il pas assez de places, comme cela arrive — bref, je restai sur ce colosse qui refroidissait après le bourdonnement et la chaleur du travail. Je les accompagnai tandis qu’ils montaient dans le gros hélico orange de l’équipe spéciale. Il y avait une femme avec eux, mais que le diable m’emporte si ce n’était pas, tout ce qu’il y a de plus élémentaire, la propre épouse d’Izia ! J’étais allé une ou deux fois chez eux, et voilà qu’à présent elle m’adressait un pâle sourire, agitait tristement la main. Qu’est-ce que c’était que ces combines !
Et quoi que je fasse, mon temps ne prenait pas le bon pli. Machinalement, je feuilletais des petites revues, me mouillais sous la pluie de la douche, errais dans les couloirs incolores, faisais gazouiller mon crayon sur un carton, inventais quelque nourriture, mais tout cela était morne et inutile, tout était vide… Le soir me tomba dessus comme un parachutiste de carton, bouchant et entourant des ondulations d’une nuit tendue comme une voile mon passe-temps solitaire. Je me tenais sur le pont le plus haut — et ma vie tourbillonnait autour de moi, volait dans un mutisme infiniment paisible. J’aimais avec une douceur effrayante mon temps, que je découvrais comme une pelote ininterrompue d’événements et d’incidents, de présages et de signes secrets, que tant et tant de gens ne vivaient pas, se contentant de les écraser d’un lourd tracteur ou de filer — où ? — on ne savait ! — dans une automobile qui éclatait. Mais le merveilleux trou de serrure de l’Univers brilla pour moi — un feu de signal ?! Pour qui ? Qui pouvait être là ? — devant nous, rien que la chaleur de mauvais temps et les montagnes de minium. Rien. Le plateau de Khouramtchir.
Voilà que cela s’enfonça dans ma tête, se mit à crépiter comme une caméra pour filmer les événements extrimportants, avec une cassette fraîchement chargée ; j’absorbais ce qui se passait comme à travers un viseur optique, la pellicule des sons et des voix tournait au-dedans de moi. Un feu de signal en réponse s’alluma sur la tour de guet d’un ancien pressentiment — ou d’une attente ? — si bien que je ne pouvais pas ne pas y répondre, je marchais, je marchais en faisant craquer le sable, tassant tous ces stipas et ces herbes, les exclamations d’anciens campements nomades — m’empêtrant dans la soie étoilée de la nuit-parachute, de mes yeux merveilleux je voulais apercevoir, de ma gorge sèche — boire ce mirage… Et au bout de trente ans et trois ans de cette nuit-là, je l’atteignis — le feu vivant, le feu pour de vrai ; des gens étaient assis là : ma vieille connaissance l’homme-herbe et un autre, que je ne connaissais pas — crucifié par le soleil et le vent noir sur la croix de tous les chemins poussiéreux menant aux lieux très saints, à la Mecque d’or perdue du pardon universel, voilà ce qu’il me sembla… Ils faisaient griller du poisson à la broche… Pourquoi est-ce que je sais que c’était à la broche ? — pourquoi était-ce un feu, et eux se chauffaient-ils auprès de lui, passaient-ils la nuit, préparaient-ils à manger ? Peut-être était-ce ce tableau idiot qui me rendait fou, celui d’un peintre antique-et-méritant… d’un peintre… — le voilà devant mes yeux, voilà pourquoi tout me revient en visions, voilà pourquoi tout me revient en mémoire… Ils le fendaient sur une pierre, ils déchiffraient les signes argentés de la vie sous-marine, ouvraient le souffle rose au-dessus du feu, au-dessus des reflets de pierres précieuses des braises épuisées — et tout cela sur de petits bâtons fourchus taillés, anciens comme des instruments de torture, après avoir salé de gros grains les tranches béantes — leurs gestes étaient comme une danse, une sorte de conversation de muets — compréhensible et familière par quelque chose, oubliée… — des couleurs profondes oubliées, des odeurs, un son…
— Tu nous as apporté de la vodka ? — me demanda d’une voix gutturale, au-dessus de la steppe, le camarade mongol d’herbe, en se léchant les doigts gras et en déplaçant les bâtonnets pour leur confort de feu.
— Oui… — l’utilité de la question me réjouit, tandis que je tirais bel et bien du sac « Aéroflot » une bouteille intemporelle qui nous éblouit tous de son mercure.
Il offrit une goutte à tous les esprits des quatre points cardinaux, puis nous en versa dans de lourds petits mortiers de cuivre destinés à broyer les couleurs minérales. On me fit une place près du feu, on me donna de la vodka — et un bâtonnet noirci de fumée portant un lourd morceau d’où tourbillonnait la graisse — et je le mangeais comme l’infini espace odorant de cette nuit, de la mémoire, du passé…
— Ça, tu sais, — disait le Mongol, — c’est de l’omoul du Baïkal, tout frais ! Et lui, — il désigna le crucifié silencieux, noir, étrange, — c’est… ce gars, comment il s’appelle ? Ah, le vagabond, l’homme de la chanson, il veut traverser le Baïkal à la nage.
— Mais comment ça, le Baïkal ?
— Quoi, tu ne connais pas le Baïkal ?
— Non…
— Ah, toi alors..! — ils me regardèrent tous deux avec une insuffisance cardiaque et continuèrent à mordre dans les morceaux fumants d’espaces, d’époques et d’événements.
Autrefois, il y avait le Baïkal ici. Une mer immense. Sacrée. Lumineuse. Jadis, il y a longtemps. Mémoire vacillante des siècles. Et plus moyen de se souvenir maintenant. Mille siècles. Les gènes et le sang de l’humanité. Les eaux amniotiques de la civilisation. Les circonvolutions liquides des vagues. La brume sombre. Une balançoire glacée. La maison. La chanson, tu te souviens de ces mots ? Oui, les petites billes dures des mots du Cosmos crépusculaire se bousculent et courent dans ton sang. La planète Baïkal. L’étoile Vagabond. Un amas d’étoiles. Nertchinski Zavod Alors ?! Par les steppes sauvages de Transbaïkalie, où l’on creuse l’or dans les montagnes… La steppe. La veille. Les big-sauteurs. Les bombes rieuses. Le Temps des troubles. Raskolnikov à la hache-fusée. Hein ?! — je me souviens, je me souviens… oui ! Le voilà — le vagabond. Il s’approche du Baïkal, prend une barque de pêcheur, entonne une chanson lugubre, chante sa chère patrie… Ah, que dalle pour vous ! Et moi, qu’est-ce que ça me fait… Regarde, quel Silence… On a fusillé le Baïkal comme le Tsar (dans le sous-sol des temps ensorcelés, on l’a bombardé de grenades, noyé d’acide). Mais oui, je me souviens : une fosse puante, un terrain d’essais, un plateau pierreux, une route… — tout est passé sous mes yeux, et je continue à errer sans repos. La chanson, elle, est restée, oui. Quel plateau, Khouramtchir ? quel tracteur ? Grande voie, autodrome, parc-à-fusées, big-port, route aérienne, alumochromsélicatophosphate, lediablesaitoù… Il s’est mis à neiger. Quoi ?! Il s’est mis à tomber de la neige claire, je dis. Il devrait y avoir ici le Baïkal, de l’or, des montagnes, des barques de pêcheurs… Mais il neigeait fort et, tournoyant comme sous un charme, tombaient des mouettes mortes et des bicyclettes coréennes d’occasion. De la mousse de savon, de la mousse de savon sale jusqu’aux genoux. Elle engloutissait, absorbait, il était difficile de marcher. Partout gisaient des mégaphones de la milice tout cabossés, mais ils fonctionnaient. J’en ramassai un, criai : « Que faites-vous ? Revenez à la raison ! » Il n’y prêta pas attention, attrapait certaines mouettes par une aile, les rasait à blanc avec une lame de rasoir, les jetait de côté. Elles se débattaient, se traînaient — il leur frappait la tête avec la lourde crosse d’un pistolet Makarov, il tenait son pistolet prêt, mais il devait aussi se protéger des bicyclettes, des machines à écrire et des cerceaux de hula-hoop qui tombaient. Je le voyais aussi nettement, droit devant moi, de tout près — que toi. Il était en sueur, dans un petit maillot lilas graisseux, mais voilà que sonna le téléphone-septembre
… mais tu rêves tout cela, c’est un rêve orbital, tu as volé longtemps, tu entendais des cris indistincts, des bruissements, des craquements, des voix… et le gazouillis de la mer, les lourds soupirs des oiseaux, les murmures des femmes, les prières le tintement d’une petite cuiller dans un verre, de petites cymbales de cuivre, de grelots, de bracelets — nous déroulions hors de toi des kilomètres entiers de bande avec tout ce crépitement, tu étais comme un magnétophone en mode « enregistrement »… et tu vomissais des morceaux entiers de Temps, tu rejetais des espaces, des époques maudites, des événements intemporels… oui, exactement ! — tu étais suspendu en l’air au milieu d’un Temple haut et lumineux, des gens souriants et inquiets s’approchaient, regardaient, riaient légèrement et pleuraient, conversaient, quelque part en bas, très loin, Batkhitkhvan Tchoumpoura jouait de son sitar élancé et allumait des bâtonnets d’encens… le groupe d’hélicoptères de recherche t’a découvert au cœur même des sables — vers où avançais-tu ? vers quoi ? je te tends les mains à travers ce café de pierre, je me suis transformée depuis la planète Kapel — et cela en pleine récolte des airelles ! — que cueillent nécessairement des jeunes filles chantantes — toutes jamais embrassées, vierges — et c’est du concret, avec des bandeaux indiens multicolores dans les cheveux… et tu avais un sac de voyage usé à la fermeture Éclair cassée, plein de bouteilles..! des bouteilles résonnantes, creuses et sonores, de toutes formes, de toutes tailles, de tous les temps et de tous les peuples — d’où cela vient-il ? que veux-tu dire ?
Oui, oui ! puisque le téléphone-septembre sonnait, je décrochai — c’était bien cela, ils me cherchaient, puisque les figurines moulées bleues et blanches des événements se déplaçaient aisément dans la partie assignée, et que, raffinant avec ruse, les joueurs s’étaient penchés sur moi aussi avec sollicitude. C’était le président lui-même du Conseil des vétérans des Sauteurs dans l’Absolu Non… — et un rendez-vous avec lui m’avait été fixé. Et la mort était déjà passée au-dessus de nous… On nous y avait préparés si longtemps, mais tout s’était déjà produit, je le sentais, je voyais les ampoules et les appareils grillés, le café trop bouilli, les petits cadavres brûlés et racornis des synthi-saxos… On diffusait de la musique pour violoncelle, des nouvelles confuses et incohérentes — et l’essentiel était prêt à s’échapper des lèvres des speakers ensorcelés sous la forme de petites roues grises sans cause, de petits carrés, de petites aiguilles, de petits brins d’herbe. Lentement, je revenais à moi après le désespoir, lentement, je m’habituais aux cafés et riais dans les rues, m’emmaillotais les oreilles du fracas des trains de minuit, allumais une cigarette ou les bougies du Temple… Tout. La mort a atteint le « neuf » !
Je le retrouvai difficilement, il vivait sous le pont de béton d’un échangeur de route aérienne, dans un autobus rouillé qui avait brûlé jadis. Fus-je surpris de voir la voile romantique d’une chemise, le sitar aux multiples complexités, les bâtonnets d’encens fumants et le visage de Batkhitkhvan Tchoumpoura, vaste comme un ciel avec des mouettes de reflets souriants ? Alors voilà qui il était — le président du Conseil des vétérans mythiques..! Dans le ventre de l’autobus, il faisait chaud, rouillé, à demi sombre — l’arbre sous lequel le Bouddha avait atteint l’illumination y poussait en silence. Non, il y avait là une plaine grise savonneuse qui s’était inclinée comme une table — et la mousse s’était mise à déferler, c’était glissant, rien où se retenir… Il se retourna, me vit, me lança l’extrémité d’une cordelette d’alpinisme. Tant bien que mal, je m’y agrippai, restai suspendu, glissant dans la mousse, les lambeaux de plumes, les bicyclettes… Il attacha la corde à la table ; il y avait aussi une table, un bureau très administratif et officiel : plusieurs téléphones, un nécessaire à écrire, un téléfax, des papiers. Il mit une chemise tout à fait convenable à fines rayures, une cravate, lissa ses cheveux, glissa le pistolet à sa ceinture, s’assit au bureau, alluma la lampe. Et l’on ne comprenait pas comment il pouvait être assis là ? — car tout était très de travers, avec une forte inclinaison.
— Alors, — me dit-il, — tu es surpris que je doive m’occuper de tout cela ? Et quoi donc, voilà mille ans de votre prospérité que je traîne sans famille ni tribu, hein ? Toi, tu essaies seulement de te rappeler une unique ligne, de revenir dans le temps — et tu n’y arrives pas, alors, que dire de moi ? Mais tu connais cette mélodie infiniment désolée, ce souffle qui déchire l’âme, un gémissement-est-ce ? un mirage ? — une prière, une malédiction… — tu sais, cette nuit-là, nous étions assis près du feu, nous chantions une chanson. Mais quel Temps, quelle chanson ? Alors, des amis venaient te voir, beaucoup d’amis, tu travaillais comme peintre-décorateur contractuel dans un parc… Dans la loge délabrée du gardien, vous buviez du vin, du vin tiède où collaient des brins d’herbe, des feuilles, des fourmis. Et dans le coin de la loge se dressait, on ne savait pourquoi, un énorme coffre-fort noir… alors ? — « dans la loge du gardien, dans le parc, dans le coffre-fort noir — je garderai les bouteilles que j’ai bues cet été… » c’est bien cela ? Exactement ?
… c’était une vision qui t’était venue, une vision Lumineuse, un rêve orbital n’arrive pas comme ça, dans ces lieux les hommes bâtissaient depuis toujours des Temples — là, le Cosmos crépusculaire entre tout naturellement dans l’homme… tu sais déjà, tout s’est produit, la mort est passée au-dessus de nous, le capitaine Arsalan ne portait pas pour rien cette veste où était imprimé le numéro « neuf » à demi effacé, il est mort… il a fait faire demi-tour au tracteur quand il s’est retrouvé seul, il a fait faire demi-tour à votre maudit tracteur et il est reparti en arrière, il a mangé cet espace de nuit, cette route — il a refermé le plateau de Khouramtchir, à présent l’Absolu Non… y est descendu — personne ne pourra y pénétrer, savoir, changer quoi que ce soit… telle était sa destination, c’est le dernier privilège d’un Sauteur Dans l’Absolu Non… mais avant sa mort il a ordonné qu’on te remette sa pince-radio — la voici, c’est le signe d’une surinitiation particulière ! et c’est étrange que ce soit toi — hum… le créateur de joie inattendue… on dit que tu peignais un tableau, « Celui qui a compris le Silence », c’est cela ? intéressant… mais tu peux désormais être dans l’Absolu Non… tu peux emprunter le canal de téléportation « À tous ! à tous ! à tous ! » si tu en as besoin, bien sûr, si tu sais pourquoi ? et quand le Cosmos blanc et bleu te rattrapera, que les continents non identifiés et les écharpes bleues des masses inégales des mers t’étoufferont, que les vers blancs t’ensorcelleront, que les cigarettes des grandes plaines neigeuses te monteront à la gorge en nostalgie tu sauras quoi faire, tu sauras…
J’achevai mes inquiétudes et mes affaires, remboursai mes dettes, écrivis mes lettres de mort. La pince-radio me faisait voler dans la tête les lames coupantes des mouettes, le ressac grinçait et raclait, le vent de verre suffoquait à se déchirer.
C’est ainsi que je me retrouvai dans l’Absolu Non…
Rien, à vrai dire, ne s’était passé : des couchers de soleil de mauvais temps planaient, une chaleur pourpre régnait, et notre tracteur se tenait au tout début du plateau, d’où nous étions partis pour notre voyage apocalyptique. la croûte courbe d’un coup lacérant avait entaillé le cœur même de l’Asie profonde, le soleil descendait, bathyscaphe incandescent, dans la montagne mécanique de cuivre. J’errais dans les entrailles des couloirs où l’herbe poussait déjà — partout régnait le Silence, des tiges de plantes avaient percé les murs, les appareils et les pupitres se bouclaient de mousse, un crépuscule fleuri avait tout envahi. Le bassin s’étalait en lac d’eau verte, avec une petite cascade murmurante, la salle des machines inférieure devenait marécage, poussait en bouleaux mélancoliques, çà et là des robots étaient éparpillés comme des blocs de pierre gris… Et nous avions prié ces idoles bourrées d’électronique, ce ciel de linoléum, ces pensées de plastique..! — mais regarde donc, il avait suffi de retirer notre influence omniprésente pour qu’ils ne soient plus absolument rien ! — zéro, pourriture, mirage.
Mais ce n’était pas cela qui m’occupait, je pensais à autre chose, je m’y étais déjà presque habitué et je m’étais préparé…
Oui, sur le pont supérieur de la plate-forme pour hélicoptères — là, seul le ciel s’accoudait aux filières d’acier… On aurait déjà pu ne pas le remarquer, tant il s’était couvert de petite herbe flétrie du Nord — sans sa sinistre veste. Il s’était replié dans la posture étrange et pitoyable d’un enfant qui se ramasse, se comprime en une petite boule, en un petit ressort de vie pas encore lancé, et surpris ainsi — une flèche droite et dure avait percé avec précision le croisement des lignes d’échecs entre ses omoplates, fendant le chiffre idiot fixé là on ne savait pour quoi — ou pour qui ? — au point du Silence qui se précipitait.
Tout avait fermé les yeux : le ciel, la région, le tracteur, le couchant… J’étais assis et je pensais à lui. Des rubans déjà décolorés bruissaient à peine, noués avec amour, de façon très tibétaine, tout contre l’empennage effiloché, ou bien étaient-ce les petites feuilles de l’arbre précieux sous lequel le Bouddha avait atteint l’illumination qui bruissaient ainsi..! — dans l’autobus rouillé, sous le pont, dans le nœud mortel des routes aériennes… À peine, à peine, en aube, de haut en bas, en caractères de l’ancien mongol, la neige se mit à tomber, elle ne tombait que dans la colonne de Silence qui s’étendait depuis le point de sang sombre où commençait la flèche. J’ouvris le sac usé que, depuis lors, je traînais inlassablement derrière moi, je savais qu’il fallait le faire à un endroit précis, sur cette toute petite case d’échiquier, et justement, ici, cela convenait. Je sortais ces enveloppes-bouteilles aux voix diverses et, tel le dernier naufragé, les expédiais dans la gueule océanique du Cosmos qui découvrait ses dents en silence, avec les chaleureuses salutations de l’été des adieux : des brins d’herbe séchés, des brindilles, des cadavres de petites fourmis tout au fond — que les amis visibles et invisibles vivant sur les planètes de l’Ancienne Limite se souviennent, que d’autres capitaines de big-sauteurs et de Soléicars interstellaires les repêchent, et peut-être même une bonne jeune fille de la planète aux airelles versera-t-elle une larme en laissant tomber une brassée de sa précieuse récolte… Les journaux télévisés, les ordres radio, les conversations d’intercom, les bavardages spéciaux s’arrêteront, tous se pencheront vers les ampoules et les appareils restants, mettront les magnétophones en mode « enregistrement » — je leur transmettrai sur le canal « À tous ! à tous ! à tous ! » : Hé, vous m’entendez ?! Si vous possédez quelque chose qui vous est le plus cher, envoyez-le-moi scellé dans une bouteille. S’il vous plaît : une miette de larmes ou du givre d’argent de la planète Moroz, des embruns et de la rosée de fleurs de la planète Tropikal, de petits globules sanguins d’airelles de la planète Kapel, hé, n’importe quoi ! Où êtes-vous donc ? — Rose, Cyclone, Bleu, Mirage, Cent Ans de Solitude, Forêt, Charlie Parker, Baïkal, Vagabond, Nertchinski Zavod, La Pluie Tombe sur Varsovie… — où êtes-vous tous passés ?!
J’avais tout calculé avec précision : dans la colonne même du Silence, sous l’action de l’Absolu Non… mes bouteilles s’en allaient sans encombre flotter vers le haut, dans l’Univers. La neige recouvrait le pont des hélicoptères. Dors en paix, pousse en herbe, respectable capitaine Arsalan, je boirai de la boisson aux airelles à la mémoire de ton âme, je déposerai aussi ton petit verre rempli à ras bord de l’inoubliable bière accommodée en sauce. Et moi, je partirai.
Je n’étais pas membre du gouvernement. Je me souviens bien. Je trouvai cet endroit à trente kilomètres du tracteur, guidé seulement par les petites billes dures et crépusculaires qui se précipitaient dans mon sang. J’enfonçai des piquets de repère, tendis une ficelle de mémoire, oui, tout devait bien être ainsi. Je nouai plus solidement mes cheveux sur ma nuque, me signai vers le Nord, l’Ouest, le Sud, l’Est, crachai dans mes paumes et me mis à creuser le Baïkal.
J’aimais particulièrement ma pelle : une gravure nette sur la lame cosmique inconnue — « À Celui qui a compris le Silence, de la part du Conseil des vétérans des Sauteurs dans l’Absolu Non… ».





@nevsky_alexander
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