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Table des matières

Dans la revue, les fragments sont séparés par des astérisques et ne portent pas de titre. Les légendes ci-dessous sont tirées des premières lignes du texte.

  1. Le célèbre chirurgien cardiaque américain, le docteur Mehmed Oz, a ouvert de son scalpel des milliers de précieux coffrets :…
  2. Lorsque la dernière sonnerie de la fête de fin d’études retentit pour mes camarades de classe comme un signal d’assaut…
  3. À la demande d’une entreprise pour laquelle j’ai travaillé quelque temps à côté, il m’a fallu « dessiner » le portrait…
  4. Quand le Seigneur peignait le Baïkal (et Il est incontestablement un Artiste), Il employait une technique picturale épaisse,…
  5. À l’époque soviétique, les artistes du service d’esthétique industrielle de l’usine « PolimerDetal », à la…
  6. À la fin des années quatre-vingt, dans ma ville natale d’Oulan-Oudé, dans le sous-sol aménagé d’un immeuble d’habitation,…
  7. Mes voyages au Baïkal, on ne peut vraiment pas les appeler des « randonnées de santé ». Certains…
  8. Autrefois, l’usine « PolimerDetal », à la périphérie de Sotsgorod, près de Moscou, était très riche.…
  9. « Tu es un peu étrange. Pas comme tout le monde », m’a dit la professeure de littérature…
  10. Au milieu de l’été, Marina et moi voyageons dans l’immense plaine inondable de l’Oka, observant…

* * *

Le célèbre chirurgien cardiaque américain, le docteur Mehmed Oz, a ouvert de son scalpel des milliers de précieux coffrets : les cœurs de ses patients. Il y a quelque chose de mystique dans ce que fait un chirurgien cardiaque ! En regardant au-delà de l’enveloppe charnelle béante, dans le Cosmos ouvert du cœur humain… peut-on y apercevoir l’Âme ? Ou Dieu ? Le prince des ténèbres ? Les tables du passé ? Les signes de l’avenir ?

Bref, on ignore quels abîmes se sont ouverts à ce Mehmed. Mais il est devenu un ardent prédicateur d’un mode de vie sain, il a conquis un immense public. On vénère sa parole comme une révélation venue d’en haut. Que prêche-t-il donc à ses ouailles fraîchement converties ?

« Marchez le plus possible », implore le docteur.

C’est pour le moins étrange ! Le développement même de la civilisation sur la voie technocratique, la pensée progressiste des ingénieurs, qui crée des automobiles toujours plus confortables, dont la production augmente chaque année, façonnent dans l’esprit du plus grand nombre une vérité intangible : il faut marcher le moins possible ! Ou ne plus marcher du tout. Peut-on vraiment retirer à un automobiliste — même s’il conduit une vieille guimbarde rouillée — son jouet préféré ? Et comment convaincre celui qui travaille à la sueur de son front, se prive de tout, s’endette, emprunte pour acheter enfin sa « petite hirondelle » tant convoitée, de ne pas gaspiller le temps de sa vie à toutes sortes de sottises ?

C’est le vénérable saint Serge qui « avait coutume d’aller à pied ». Aujourd’hui, même le père entre par les portes de la Laure en conduisant de la main gauche une luxueuse « Merco », tandis que de la droite il fait le signe de croix.

Et les poussettes d’aujourd’hui, de véritables véhicules lunaires ! On y roule le bambin jusqu’au grand supermarché, et là, un chariot spécial l’attend. On y charge le petiot, on y jette aussi un tas de boîtes et de paquets. Puis on ramène le tout au parking, on transvase le contenu dans une boîte en fer-blanc sur roues. Le temps passera, le rejeton grandira, prendra le volant. Il roulera à travers la vie comme dans un grand magasin, choisissant sur les rayons tantôt un produit, tantôt un autre. (Il n’est pas difficile de deviner dans quoi on finira par le transvaser, lui aussi, depuis sa boîte en fer-blanc… Dans une boîte en bois. On lui assignera une place de stationnement à durée indéterminée.)

Celui qui a réussi quelque chose dans la vie possède naturellement une automobile, et même plusieurs. Que dire de ceux qui ont aussi des chemins de fer, des yachts et des avions ? Qui donc se mettrait soudain, sans aucune raison, à « marcher le plus possible » ?! (À moins — touchons du bois, bien sûr ! — de marcher sous escorte pour la promenade dans la cour de la prison ?) Ses proches ne comprendront pas ce néophyte de la vie à pied librement choisie. Amis et connaissances lui tourneront le dos. La société le rejettera tout simplement, le vouera aux huées.

Quelles étranges lubies chez ce docteur américain ! Que valent ses appels, à qui s’adressent-ils ? C’est comme un château de sable au bord de la mer. Les vents du temps, le ressac de l’impitoyable réalité ne laisseront pas la moindre trace de ses élucubrations !

Moi, par exemple, je vais travailler à pied : depuis ma halte de Starodatchnaïa jusqu’à Stroïperlit. Et je reviens du travail à pied aussi. En tout, une dizaine de kilomètres. Mais moi, je travaille comme artiste décorateur au Palais de la culture « Impouls » (à la périphérie de Sotsgorod, près de Moscou). Mon salaire est dérisoire. Et si quelqu’un m’attend au travail, c’est bien Olga Iourievna Koulakova. Pendant six mois, elle guette l’arrivée des employés à 10 heures, consigne l’heure dans un registre. Et les six mois suivants, chacun arrive quand bon lui semble.

Tous les six mois, nous avons un nouveau directeur. Le service culturel de Sotsgorod les remplace selon le schéma : méchant directeur — gentil directeur. Aux périodes correspondantes, le régime se durcit, puis c’est le relâchement complet.

La salle du Palais est remarquablement équipée, elle peut accueillir 600 spectateurs. Une scène dotée d’une machinerie bien conçue et même d’un plateau tournant ! Un équipement d’éclairage d’une puissance formidable, une sonorisation moderne, du matériel de projection. Mais tout cela ne sert à personne et reste inutilisé.

J’ai lu quelque part un article sur d’excellents musiciens d’une petite ville d’Allemagne, ils fabriquent leurs instruments avec des légumes. Avant chaque concert, ils taillent dans des citrouilles, des melons, des courgettes, des concombres… enfin, dans d’autres choses encore… des « instruments végétaux ». Ils y interprètent des œuvres classiques. Bach, Mozart, Beethoven. Ils ont fait des tournées dans le monde entier, gagné un tas d’argent, leur calendrier de concerts est rempli pour des années. Étonnant ! Nos musiciens du Palais n’arrivent même pas à jouer sur des domras ordinaires, des balalaïkas, des accordéons, sur un quelconque tambourin. Personne ne les invite nulle part, ils ont pauvre allure, le public n’applaudit pas leur art.

Pendant la pause de midi, je vais au magasin acheter de la salade, du chou, des concombres — pour mon déjeuner, bien sûr. (Car après la marche, le docteur américain place l’alimentation saine au deuxième rang. Il vous conjure littéralement de ne boulotter, tel un lapin, que de la verdure !) Au magasin, sur un présentoir spécial, on peut prendre gratuitement un petit journal, le « Bulletin de l’emploi ». Il contient des centaines d’offres d’emploi, les salaires alléchants que proposent les employeurs. Et voilà, on peut dire

La rumeur s’est tue. Je suis monté sur les planches,

c’est-à-dire que je suis arrivé sur l’avant-scène de notre Palais. J’ai ce petit journal à la main. Quelque part là-haut, agrippé à la structure du plafond à laquelle est fixée une multitude de projecteurs, quelqu’un rampait, aplati comme une énorme araignée. Mais c’est Oleg Kazanine, notre opérateur du son ! Il vissait une ampoule dans un projecteur. Comment il avait grimpé jusque-là, cela dépassait l’entendement !

« Tout de même, me suis-je dit, il visse une ampoule. Alors qu’à en croire les annonces, on peut gagner convenablement sa vie avec un petit boulot pas fatigant. »

— Hé, Oleg ! lui ai-je crié. C’est toi, ou quoi ?

— Ben oui, moi… qui d’autre… a répondu l’opérateur du son.

— Tu visses une ampoule ? lui ai-je demandé.

— Oui… essaie donc de la visser, ici… Il a éternué de façon assourdissante à cause de la poussière.

En voilà une affaire ! Il n’y a pourtant pas si longtemps, le Palais comptait dans ses effectifs des spécialistes responsables de la machinerie de scène, de l’éclairage, du matériel de projection. Aujourd’hui, les uns ont vu leur poste supprimé, les autres ont été chassés, d’autres sont partis d’eux-mêmes. C’est Oleg tout seul qui en bave pour tout le monde (qui éternue, en l’occurrence). Heureusement qu’il sait l’anglais, qu’il lit à première vue les notices de n’importe quel appareil, qu’il peut brancher et réparer tout ce qu’on veut.

— Écoute, tu te débrouilles bien en anglais, non ? ai-je poursuivi mon interrogatoire.

— Ben, dans l’ensemble… s’il faut traduire quelque chose… Mais pour parler, ça fait longtemps que je n’ai pas pratiqué. J’ai dû oublier un peu, a répondu Oleg.

— Ce n’est rien, ça reviendra vite ! Tiens, tu vois, dans le bulletin de l’emploi, ils disent qu’on cherche des guides-interprètes pour l’île de Crète. Deux mille dollars de salaire, nourri, logé, voyage en avion gratuit.

— Je ne veux aller sur aucune île de Crète ! Qu’est-ce que j’irais faire là-bas ?

« Il ne veut pas aller sur l’île de Crète ! me suis-je indigné en moi-même. La mer d’azur, le soleil orange, la plage dorée. Des touristes venues du monde entier. »

Et je lui ai crié : — Tu ferais mieux d’aller visser ton ampoule… à des Scandinaves et des Suédoises de là-bas !

* * *

Lorsque la dernière sonnerie de la fête de fin d’études retentit pour mes camarades de classe comme un signal d’assaut des sommets universitaires, j’annonçai soudain à mes parents que je partais à Kouïbychev, chez ma grand-mère, pour y passer le concours d’entrée à l’école des beaux-arts. En réalité, quel Kouïbychev, quelle école des beaux-arts ? Moi, je rêvais de me retrouver à Moscou, de me frayer un chemin jusqu’à l’Institut de littérature. Ayant écrit à cette époque « Les Chants sauvages de mon peuple », je pensais que les portes des pénates littéraires s’ouvriraient toutes grandes devant moi et qu’une fois entré sous ces voûtes bénies avec ces « Chants », je ferais résonner ma lyre. Apparemment, ces tintements (en rêve) avaient couvert les avertissements pleins de sollicitude de mes proches, ainsi que de mes professeurs et de mes amis, qui me prévenaient que dans un avenir tout proche m’attendaient les portes vertes, ornées d’étoiles rouges, du Commissariat militaire de district. Et elles ne menaient nullement aux bosquets du PARADIS, mais bien au contraire ! Ces portes, aucune chèvre boiteuse ne vous permettrait de les contourner. Avec ou sans lyre.

Et où étaient les deux années d’ancienneté professionnelle nécessaires pour l’admission ? Où étaient les recommandations de l’union des créateurs, les publications dans la presse, les lettres d’encouragement des aînés écrivains et le passeport pour la vie délivré par le comité municipal du Komsomol ? Comme tout cela me paraissait mesquin et sans importance.

Et nous voilà, mon ami Oldrel et moi (il comptait aller à Anapa chez des parents), assis dans un wagon vide du train « Oulan-Oudé — Moscou ». Nos anciens camarades de classe — nous avions été à l’école ensemble jusqu’à la huitième, puis ils étaient partis dans une école technique ferroviaire et travaillaient chaque été comme accompagnateurs de wagons dans une brigade d’étudiants — venaient de rentrer de la capitale par ce train. Ils avaient promis de nous emmener à Moscou par amitié (et de nous faire économiser l’argent que nos parents nous avaient donné pour les billets). Cette conversation remontait à trois semaines et alors, en paroles, tout s’annonçait on ne peut mieux ! Mais depuis, les gars avaient enchaîné les trajets sans relève et rêvaient qu’on leur accorde cette fois du repos. « Qu’est-ce que ça peut vous faire ? disaient-ils. Dans une semaine, c’est sûr, on repart, on vous emmènera avec grand plaisir ! »

La nuit était bariolée de lueurs de sémaphores, les régulateurs parlaient du haut du ciel, les réparateurs frappaient de leurs petits becs de fer les branches lointaines de la ramure déployée près de la gare, où la locomotive de manœuvre avait entraîné la rame. Dans le wagon de commandement, à ce qu’on disait, le chef de train recevait des dépêches urgentes de Moscou. Mon destin en dépendait ! Nos amis allaient-ils ou non repartir cette nuit ?! Je plaçais mes espoirs en quelque force extérieure… Que tout se décide tout seul !

Pendant ce temps, les étincelles inquiétantes venues du wagon de commandement attisaient la flamme des rumeurs contradictoires. Les gars l’éteignaient avec de la vodka de Moscou, nous en versaient aussi, nous offraient du saucisson de Moscou et du pain de Moscou.

L’écho du roulement des roues errait, sous le plancher les cordes des rails continuaient de vibrer, les rideaux frémissaient sous le vent inquiet des grandes lignes transsibériennes, porteur de changements meilleurs, aimait-on à croire. Un nouveau messager arrivait, annonçait quelque chose de terrible (et pour moi de réconfortant) : « Il n’y a personne en réserve. Préparez-vous, les frères, à repartir sans relève ! » Nous chantions avec Maryla Rodowicz, alors très populaire :

Monte dans n’importe quel train, sois comme le vent

et ne te soucie pas du billet,

serre une petite feuille verte au creux de ta main,

le passé ne te rattrapera plus.

Et la voilà, ta petite feuille verte ! Le matin est déjà bien avancé — le roulement des roues dans nos rêves est réel ! Et les paysages qui défilent derrière la fenêtre… Tout s’est passé à l’improviste. À l’heure précédant l’aube, le train s’est métamorphosé comme par enchantement, de grenouille provinciale en princesse moscovite. Au sens propre, c’était la « main de Moscou » qui décidait de mon destin !

Combien de fois, par la suite, empêtré dans un écheveau de problèmes obsédants et insolubles, ai-je acquis cette conviction : quelque part dans les entrailles du ministère des Voies de communication — et aujourd’hui des Chemins de fer russes, son successeur direct — il y a… peut-être une vieille Tsigane en châles bariolés, qui bat un jeu de cartes de ses doigts bruns chargés de bagues massives ? Un moine tibétain abandonné au courant, tournant les pages du « Livre des mutations » ? Le perroquet dressé de quelque saltimbanque ambulant, qui tire d’un chapeau, parmi les piécettes usées de pays inconnus et de peuples disparus, le rouleau d’un petit billet ? Quelqu’un tirait bien la carte du chemin à venir — heureux ou non, ce chemin —, mais un merveilleux renouvellement s’opérait pourtant, il suffisait de tendre la main vers le salut au guichet de la billetterie !

Pas le temps de rester assis, car on nous avait intégrés à la brigade comme « enfants de troupe ». On nous avait mis à l’ordinaire, donné des uniformes. Nous paradions dans les vestes blanches réglementaires, portions des plateaux de thé dans des verres munis de porte-verres. Tout était empli de dimensions incroyables, de cosmisme ! Le changement des fuseaux horaires, le défilement des visages des voyageurs sans cesse renouvelés, les arrivées et les départs, les stations cosmiques et les petites haltes de la grande Voie lactée du Transsibérien. Même sur les porte-verres brillait d’un éclat argenté la silhouette en relief d’un satellite, qui avait contourné la tour Spasskaïa du Kremlin et s’élevait vers les étoiles. Les serveuses aux joues roses du wagon-restaurant apportaient des gamelles brillantes, assemblées en véritables « batteries solaires » — avec du bortsch brûlant, de la purée et des croquettes de viande pour le plat principal. Et la moutarde de Moscou en tubes, « comme chez les cosmonautes », et le paquet de cigarettes « Cosmos », d’un mystérieux bleu sombre ? Et si nous faisions connaissance avec des jeunes filles, nous pouvions écouter toute la nuit des enregistrements de musique : le groupe lituanien « Zodiac », le français « Space ».

Des pionniers du Komsomol rentraient du BAM. Cela apportait un esprit de conquête des grands espaces, d’union avec une force puissante à laquelle obéissaient les fleuves, les étendues de la taïga et, pourquoi voir petit, les lointains cosmiques ! Tous les gars du BAM portaient les mêmes ensembles en jean, japonais, allez savoir pourquoi (distribués au XVIIIe congrès du Komsomol, peut-être ?). Attributs obligés : un pistolet lance-fusées, un couteau de chasse evenk à la ceinture, les bois ramifiés d’un renne. Tous ces gars buvaient énormément. (Il existait quelque directive secrète interdisant de limiter en quoi que ce soit cette jeunesse héroïque, aussi leur vendait-on la vodka par caisses et à prix d’or.)

Assis dans le compartiment des accompagnateurs, nous « prenions le thé ». Nous versions deux bouteilles de vodka et quatre bouteilles de « Fanta », qui venait de faire son apparition et était alors à la mode, dans une grande théière émaillée. Si quelqu’un jetait un coup d’œil, rien de particulier, les travailleurs des voies d’acier se reposent. Une théière sur la table, une boisson ambrée dans les verres, des petites cuillères, des rondelles de citron.

Oldrel avait entendu parler depuis longtemps de mes « Chants » — les nouvelles vont vite ! — et m’avait demandé plusieurs fois de les lui donner à lire. Je lui remis le manuscrit légendaire. Mon ami se plongea dans la lecture. Et voici Novossibirsk, nous nous arrêtons une trentaine de minutes. Sur la voie voisine, un train dans la direction opposée, « Moscou — Vladivostok ». Soudain, je vois qu’Oldrel se comporte bizarrement… Il est passé devant moi, complètement absent, avec un petit sourire béat, « dirigeant » gauchement de ses mains, comme s’il chantonnait en lui-même un air que lui seul entendait. Cela m’a mis la puce à l’oreille. Et lorsqu’il est monté tranquillement, comme si de rien n’était, dans le wagon pour Vladivostok, je n’ai plus su que penser ! Et nous partons déjà !! Peut-être avais-je perdu la raison, tandis que mon camarade agissait justement avec bon sens ?! Pas du tout ! Je me suis précipité en arrière, j’ai vu « mes » voyageurs, qui m’étaient devenus proches pendant tout ce temps… Ils achevaient tranquillement de monter dans notre wagon, le bon !

Le « Moscou — Vladivostok » se met en marche, il va emporter Oldrel au bout du monde !

Je me suis élancé, j’ai sauté dans le wagon-antipode. Et qu’est-ce que je vois ? Il est assis comme si de rien n’était avec les accompagnateurs de là-bas ! Exactement les mêmes vestes blanches, une grande théière émaillée sur la table. Les frères du rail lui ont déjà servi du « thé ». Un verre dans son porte-verre, une petite cuillère, une rondelle de citron… Tout comme chez nous ! Mais tu es devenu fou, ou quoi ?! Je l’ai empoigné par la peau du cou, traîné vers la sortie. Nous avons sauté en marche, rattrapé notre train — pour Moscou, Dieu merci ! —, tout juste eu le temps de sauter sur le marchepied du dernier wagon qui s’éloignait.

Plus tard, j’ai demandé à mon ami : « Pourquoi, Oldrel, es-tu monté dans le mauvais train, as-tu décidé de repartir dans l’autre sens ? Quel passé te rattrapait, que voulais-tu fuir ? »

À quoi il a répondu simplement : « J’ai lu un tas de conneries. »

Un quart de siècle a passé. J’ai connu, bien sûr, la rude école de la trempe militaire. Ensuite, comme dans la chanson de Vyssotski sur la « pure vérité » (en modifiant un peu les paroles) : « … j’ai longtemps erré, j’ai été malade, j’ai manqué d’argent ». Après de pénibles tentatives, je suis entré aux Cours supérieurs de littérature (auprès de l’Institut de littérature Gorki) et les ai achevés. J’ai écrit deux livres, ils ont été publiés par la plus grande maison d’édition de la capitale. Mais aujourd’hui encore, après les avoir lus, beaucoup ou bien me renient de la même manière, ou bien prennent la fuite, ou bien commettent d’autres actes, pas toujours appropriés.

Soudain, les vents de mon pays natal m’ont apporté un appel d’Oulan-Oudé !

Le ministère de la Culture de Bouriatie s’est manifesté, il m’invite à participer au traditionnel Salon du livre. (Le quinzième, soit dit en passant. Et c’est la première fois que j’en entends parler. Tout comme j’apprends que, ces dix dernières années, je suis la seule personne de Bouriatie dont les livres aient été publiés à Moscou.) La proposition du ministère de la Culture m’a frappé en plein cœur ! Jusqu’à présent, le visage de mère Bouriatie (je parle de son visage officiel, bien sûr) ne s’était jamais éclairé d’un tendre sourire à mon égard, moi, son fils prodigue, et

lorsque ma charrette dévalait la pente,

étais-je serein ?

(Je me suis souvenu de la chanson de Dmitri Reviakine, le leader du groupe « Kalinov Most ».) J’ai aussitôt bourré mon sac à dos de 60 exemplaires de mes livres, achetés dans une librairie en ligne. Dieu veuille que je trouve 60 aimables lecteurs dans ma contrée « de taïga, de lacs et de steppes » !

Je volais depuis Moscou au-dessus des étendues enneigées de la Sibérie, je voyais dans les profondeurs tourbillonnantes les gisements dorés des lumières… Tcheliabinsk, Novossibirsk, Krasnoïarsk, Irkoutsk. « Et les lecteurs de ces villes sibériennes ? pensais-je. Il n’y a pas un seul de mes livres au-delà de l’Oural. Ni dans les librairies ni dans les bibliothèques. Seuls les écrans connectés à Internet scintillent dans la nuit. Allons-nous vraiment

brûler sur des écrans de glace bleue,

comme le chantait Bachlatchev avec prescience ?

Ne faudrait-il pas étudier la possibilité technique d’aménager dans les avions une trappe de “largage de livres” ? Pour leur larguer, à eux, lecteurs sibériens ensevelis sous les neiges dans des espaces infinis, des colis de livres depuis les avions de ligne qui les survolent ? »

…Et seul le vent glacé hurlait en réponse, essayait de me renverser de sa patte de fer griffue, de bon matin à l’aéroport d’Oulan-Oudé. Mais je suis resté debout, je n’ai pas été emporté, je n’ai pas disparu tel un grain de sable dans le flux de l’existence, grâce à mes livres dans mon sac à dos pesant une tonne.

On m’a accueilli, transporté, réchauffé. Tout s’est déroulé sans raideur officielle, « comme à la maison ». Merci à mes amis, sans qui cette fête aurait été inconcevable !

Et de nouveau le vent glacé, le petit matin, l’avion pour Moscou.

J’ai distribué tous mes livres, les ai offerts, dédicacés en souvenir. Mais mon sac à dos s’est-il vidé ? Je marche, je traîne sur mon dos, sous les rafales glacées, un carquois terriblement lourd. Il contient 60 flèches. Leurs pointes sont gainées d’un acier d’une trempe transbaïkalienne particulière, à l’intérieur, la chaleur qui ne refroidit pas des cœurs de mes compatriotes… Le bruissement de la taïga, le chant des herbes de la steppe, le silence sévère des montagnes, le grondement des vagues du Baïkal. Je m’installe dans mon siège, je jette par le hublot un regard d’adieu aux lointains bleus qui m’appellent, ne me laissent pas en paix, me promettent de nouveaux voyages et de nouvelles découvertes. Car chaque été, je reviens dans mon pays natal, en Bouriatie, à Oulan-Oudé ; je pars en randonnée là où, au-delà de la Forêt, s’étend le cœur gigantesque du Baïkal. Ses liaisons nerveuses sont des rayons d’étoiles qui pénètrent les profondeurs depuis des millions d’années ; il palpite de courants tantôt chauds, tantôt glacés ; son rythme universel tient en équilibre la vie et la mort dans les étendues de la Sibérie orientale. Au-dessus de lui naissent des tourbillons d’air qui apportent les changements de temps, de lui rayonnent des lignes d’énergie qui créent un puissant champ d’attraction. La conception du monde de ceux qui sont nés sur ses rives est façonnée par son influence magnétique. La conscience des gens des environs du Baïkal est emboîtée dans la matriochka de la Forêt. La matriochka de la Forêt, dans les espaces de la steppe. La matriochka des espaces de la steppe, dans les lointains montagneux. La matriochka des lointains montagneux, dans la sphère de la Mer sacrée. Et plus loin, dans l’enveloppe du ciel. Dans le Cosmos.

…Le souvenir est encore vivant des temps épiques où les hommes comprenaient la langue de la Mer sacrée. Dans le doux clapotis des vagues, ils distinguaient l’avertissement d’une tempête imminente. Ils connaissaient les artères vivifiantes des profondeurs où coule le sang argenté des bancs de poissons. Ils sentaient mûrir dans la taïga les baies, les pignons et les autres bienfaits. Et grandir les petits des bêtes jusqu’au moment où, selon la loi de la chasse (qui était comparable à celle de Dieu en ces temps épiques), on pouvait les prendre pour se nourrir. Dans leurs barques-khariouzovkas noires goudronnées, les gens du lac ramaient jour et nuit ; les hommes de la taïga ouvraient leur trace à ski pendant toute la lumière du bref jour d’hiver, poursuivant les bêtes dans les sauvages sommets dénudés ; les chasseurs-cueilleurs, chargés de sacs de pignons pesant plusieurs pouds, s’éreintaient en regagnant les habitations. Et ils remerciaient l’Ancien pour leurs prises, en murmurant des mots antiques… Avec le reflet du feu qui les avait sauvés et réchauffés dans la nuit glaciale, avec la raideur d’une peau qui refroidit, tout juste écorchée, avec l’ambre des perles d’œufs dans le ventre ouvert d’un poisson, avec l’odeur aigrelette du ventre enfumé d’une cabane d’hivernage blottie quelque part contre le flanc d’un vallon, enfoncée dans la terre, écrasée sous les fleurs d’épilobe sur son toit de bardeaux fendus.

Où sont-ils, ces Mots ? La résine referme les entailles des balises dans la peau des arbres, les herbes soignent les brûlures noires des feux de camp, le sous-bois fougueux cache les cicatrices brunes des sentiers, comme s’ils n’avaient jamais existé. Le cuir cru des collets s’amincit en toile d’araignée, les filets se décomposent, la rouille dévore les pièges, les arbres morts encombrent les fosses-pièges éboulées. Le parchemin se délabre, le rouleau se désagrège, la carte portant les signes de confession de ceux qui ont vécu un vol solitaire dans le cosmos de la Forêt se réduit en poussière.

…Mais te voilà seul. Le murmure du ressac s’amplifie, l’œil jaune de la lune te suit sans ciller, les gardiens montagneux se sont figés dans le silence, l’abîme de la taïga s’est ouvert. Le bavardage obsédant du ruisseau tresse le fil d’un récit funèbre sur ceux qu’ont écrasés les arbres morts de la peur en s’abattant, qu’ont emportés les avalanches de l’incroyance, qu’ont noyés les rivières glacées de l’absence de volonté. Et aujourd’hui, ces disparus se glissent furtivement, éternels esprits errants. Il leur arrive même de s’asseoir près de ton feu pour se réchauffer. Alors malheur à toi, solitaire qui passes la nuit dans la forêt !

…Un oiseau nocturne inconnu agite nerveusement ses ailes, passe et repasse au-dessus de ta tête comme un châle noir tourmenté — tout en restant invisible. Et tu sens The Doors grincer, s’entrouvrir, laissant entrer l’horreur de la nuit sans limites. Et les Mots viennent. Un balbutiement à demi incohérent, une sorte de prière dans la langue des bêtes et des oiseaux.

Alors, ne seraient-ce vraiment pas « Les Chants sauvages de mon peuple » ?

Mais les turbines de l’avion se sont mises à rugir !

Et Reviakine a « rugi » dans les écouteurs de mon baladeur,

je reviens léger avec ma réserve de flèches

de retour dans les sous-sols.

* * *

À la demande d’une entreprise pour laquelle j’ai travaillé quelque temps à côté, il m’a fallu « dessiner » le portrait du Russe moyen. L’entreprise étudiait le marché russe de l’électroménager. Il fallait systématiser une masse énorme d’informations : des rapports statistiques d’un ennui mortel, et en plus des articles traduits de sites étrangers.

Après avoir synthétisé les informations et retouché quelques petites choses, j’ai conclu que le Russe moyen, compte tenu de ses revenus moyens, achète un lave-linge de prix moyen à 10 000 roubles. (Tous les prix sont indicatifs, pour faire des comptes ronds.) Désormais, son linge de lit moyen et ses vêtements tout aussi moyens sont en moyenne toujours propres. L’heureux possesseur de la machine à laver consacre tant de temps ainsi libéré à tel ou tel loisir.

Mais au bout d’un certain temps, il remarque soudain qu’il commence à grossir. Sa tension l’inquiète, il s’essouffle, son cœur lui joue des tours, et ainsi de suite. Que s’est-il passé ? Le Russe consulte des médecins. Examens, analyses, consultations. D’une manière ou d’une autre, il faudra payer 5 000 roubles, encore 5 000 pour les médicaments, soit 10 000 au total. Sa santé s’améliorera peut-être, mais ensuite… Quelqu’un lui dit (ou il le comprend tout seul) que la cause en est la vie sédentaire, la mauvaise alimentation, l’absence d’effort physique. Parfait ! Notre Russe s’en va s’inscrire dans un club de fitness. (Encore 10 000 de partis.) Il se fait suer sur les appareils d’une salle qui est une boîte en plastique remplie d’air conditionné, traversée de rayonnements électromagnétiques. Bref, jusqu’ici, tout va bien.

J’ai poursuivi l’analyse des traductions étrangères… Des choses étonnantes sont apparues ! Il s’est avéré qu’il existe dans le monde un homme responsable de toutes les inventions mondiales, de toutes les nouveautés d’ingénierie et de technique dans le domaine des lave-linge, ainsi que de leur production et de leur commercialisation. Par le jeu des instruments financiers, son influence et sa présence indirecte dans tout lave-linge fabriqué dans le monde sont indiscutables. (On sait peu de chose de ce gourou du commerce des machines à laver. Pour éviter toute confusion, appelons-le monsieur Alfa.)

Eh bien, monsieur Alfa, l’un des hommes les plus riches de la planète, habite un modeste chalet de montagne, quelque part dans un canton reculé de Suisse, et il ne possède pas de lave-linge. Généralement, à la fin de la semaine, Marta monte de la vallée où se trouve le village, apporte des flocons d’avoine, des légumes, du pain. Elle lavera aussi son linge de rechange, car faire quelques travaux ménagers ne pèse pas à cette jeune fille des Alpes aux joues roses. (Ont-ils ou non une relation… Tout cela nourrit les conjectures journalistiques. En tout cas, sur les photos du journaliste qui a rendu visite à monsieur Alfa — un Japonais de petite taille, au visage brun, souriant, dont on peut dire qu’il a plus de quarante ans mais moins de quatre-vingts —, il rayonne d’assurance virile et de satisfaction de vivre.)

Il est assez difficile d’apprendre quoi que ce soit à son sujet, non parce que tout est crypté. Il ne présente aucun intérêt pour les médias. Il ne donne pas d’interviews, on ne l’a pas remarqué dans les cercles politiques ou mondains, il ne fréquente pas les puissants de ce monde. Le voici qui sort le matin dans la cour après une chute de neige, en combinaison de ski, une pelle à la main, pour dégager le chemin. Le voici qui fait sa gymnastique. Qui cuit ses flocons d’avoine. Assis à une table dans une petite pièce, les pentes enneigées visibles par la fenêtre, un banal grand livre de comptabilité devant lui, il écrit quelque chose. Il se promène sur les routes et les sentiers de montagne avec des bâtons de ski : le style bénéfique pour la santé de ce qu’on appelle la marche nordique (ou scandinave). Il rentre. Épluche deux pommes de terre, un oignon et une carotte pour la soupe. Lit sous la lampe les philosophes de la Grèce antique.

En poursuivant le traitement des documents, je suis également tombé sur des informations concernant un certain monsieur Beta. Il règle toutes les questions de développement de la médecine dans le monde. Ses investissements créent des lignes de force qui relient un théoricien au front haut de la Silicon Valley à un bénévole au fin fond de l’Afrique, qui vaccine des enfants noirs, et à un médecin généraliste de secteur débordé dans une polyclinique de district russe. Partout, on utilise soit des appareils créés dans des usines et des laboratoires dont il est propriétaire à un degré ou à un autre, soit des appareils fabriqués selon des technologies, des brevets, des procédés qui lui appartiennent. Sur une île inconnue du Pacifique, ce monsieur erre au bord du ressac, ramasse avec les aborigènes des créatures marines bonnes pour la santé. D’où viendrait un lave-linge dans sa hutte en palmes ? Lui-même n’a jamais consulté de médecin. Le grand air, les dons de la mer, la baignade et les longues promenades à pied lui permettent de conserver sa vigueur, une excellente santé.

Et voici le troisième personnage sur lequel j’ai pu me renseigner, = c’est monsieur Gama. Il a la responsabilité de la production de tous les médicaments dans le monde. Il s’est avéré qu’il passe la majeure partie de son temps dans un village lointain de Laponie. Les chasseurs locaux l’emmènent parfois avec eux… Bien qu’il ne soit pas bon pour approcher le gibier à pas de loup, son apparence afro-américaine tranche trop sur le fond immaculé de neige. On peut lui enduire le visage de quelque chose de blanc, mais comment dissimuler sa silhouette de deux mètres ? (Les chasseurs le jugent sans indulgence : « Ouh, cette grande perche de malheur ! Il ferait mieux de jouer au basket dans l’équipe nationale ! ») Cela dit, il se débrouille plutôt bien à ski, parcourt des dizaines de kilomètres pour vérifier les pièges et les trappes, ouvre une trace dans la neige vierge depuis le crépuscule matinal jusqu’à la nuit. Mais quel bonheur ensuite de se réchauffer au sauna ! Lui non plus n’a pas de lave-linge, aucun médecin ne s’est jamais attaqué à son corps robuste et musclé, il n’a pas pris un seul comprimé de toute sa vie.

Et comment se porte monsieur Delta ? Ses capitaux sont placés dans l’industrie mondiale du fitness. Par eux, il agit sur tout ce qui touche à la publicité de cette branche, à la production d’appareils, de vêtements et de chaussures, d’aliments, à l’élaboration de méthodes, à l’ouverture de nouveaux centres de fitness. Sa personne et ses activités sont soustraites à l’attention d’autrui dans un vieux ranch, quelque part au milieu des prairies sans fin du Wyoming. Il possède quelques vaches, prépare lui-même son fromage maison et en est très fier. S’occuper des petites vaches, porter de l’eau, fendre du bois, faucher l’herbe : le meilleur entraînement, selon lui. Le matin, il fait un petit échauffement, saute plusieurs fois par-dessus la clôture, fait des tractions à la traverse du portail, se verse sur le corps deux seaux d’eau glacée du puits.

…Si monsieur Alfa est tout à fait heureux avec sa Marta (ce qu’on ne peut que supposer, bien sûr), monsieur Beta, lui, est l’ami d’une insulaire rieuse. Elle range la hutte, cuisine le poisson pêché, lave le linge dans le ruisseau — le frappe sur les pierres avec un battoir en bois — et chante les chansons de son peuple. Lorsque son maître blanc part quelque part puis revient, il lui offre des perles de verre ou une barrette, ou encore une brassée de jupes bariolées. Toutes les femmes du village envient cette jeune fille.

Et Gama ne prend pas son bain de vapeur tout seul. Il sort du sauna en compagnie d’une somptueuse Lapone (avec, soit dit en passant, un sac de linge propre que la femme du Nord a lavé entre deux occupations). Tous deux portent des koukhliankas, un givre scintillant a poudré la bordure de fourrure de leurs capuches, faisant joliment ressortir la noirceur du visage masculin, la rougeur du visage féminin. Une merveilleuse soirée les attend devant la cheminée flamboyante, avec du vin chaud et des enregistrements d’opéras classiques.

Au même moment, le monsieur du Wyoming est allongé dans le fenil, dans un tas d’herbes odorantes, et regarde les étoiles toutes proches par les fentes du toit. La tête posée sur son épaule, la soie noire de ses cheveux déployée, une libre fille des prairies fait des rêves heureux. Et chez eux aussi, tout va bien, tout est lavé, nul besoin d’aller chez les médecins, de prendre des comprimés, de faire ce fichu fitness.

Marina et moi vivons depuis de nombreuses années dans une Maison de création près de Moscou, nous n’avons pas de lave-linge, il n’y a tout simplement pas de place pour en mettre un. Notre activité est tout aussi peu connue du grand public, et c’est pourquoi les joies simples nous sont accessibles. Le pain, le vin, la chasse aux champignons, les promenades à pied et à ski, le bain de vapeur. L’océan Pacifique de notre amour nous emportera soudain de la verdure tropicale des îles jusqu’aux sommets étincelants des Alpes, ou bien les étendues enneigées exhaleront leur silence glacé, ou les prairies en fleurs nous apporteront leurs parfums…

Que le seigneur du commerce des lave-linge s’en offense ou non, nous ne pouvons lui donner ne serait-ce que 10 000 de nos petits roubles gagnés. Et comme la lessive à la main représente un effort physique comparable à deux heures de vélo ou une heure de natation, le monsieur de la médecine et celui des médicaments restent privés de leurs 5 000 chacun, et l’organisateur du fitness de ses 10 000. Avec l’argent économisé, nous partons à la mer Noire (dans les environs de Sotchi), passons dans un centre de vacances agonisant depuis l’époque soviétique une demi-lune de miel — 15 jours de merveilleuses vacances.

…On dit que les routes sont mauvaises en Russie. Et tant mieux qu’elles soient mauvaises ! C’est le salut des coins intacts de la nature russe — si l’on en juge en général — et des lieux préservés des environs de Moscou en particulier. Car ses « amoureux » motorisés, à elle, la nature, ne peuvent pas y parvenir. Il reste encore, Dieu merci, des nids-de-poule et des bosses, des bas-fonds marécageux, des arbres abattus par les tempêtes, des fourrés impénétrables… Le piéton des environs de Moscou a encore où se dégourdir les jambes !

Avant de partir quelque part, nous étudions les cartes, cherchons les témoignages de voyageurs qui partagent nos idées, si quelqu’un est allé dans ces merveilleux lointains et a laissé une description de son itinéraire sur Internet.

Nous avons découvert récemment un lac magnifique. Pour l’atteindre, nous avons pris un train de banlieue, un car de ligne, marché à pied. Les abords du lac sont marécageux, nous butions sur des buttes de mousse, des landes mouvantes de fondrière. Nous avons erré plusieurs heures, avons enfin débouché dans un fourré de conifères sombres bordant les rives. C’était une journée chaude, la surface argentée du lac était à la fois immobile et comme respirante, exhalant des colonnes de lumière vacillantes. Quelques pêcheurs s’étaient figés dans des canots noirs en caoutchouc, dessinés dans le paysage. Partout, plus près de l’eau, des roseaux et de hautes herbes. Dans le fourré, les moustiques ont failli nous dévorer, mais devant nous est apparu un cap s’avançant loin dans les eaux, et sur lui un îlot clair de bouleaux.

Nous nous y frayions un chemin à travers des herbes hautes comme un homme, il régnait un vacarme inimaginable, de quoi devenir sourd ! Des petits oiseaux inconnus transperçaient tout de leurs trilles, des grenouilles jaillissaient sous nos pieds en coassant, des lézards s’enfuyaient dans un bruissement, une loutre plongeait d’une souche avec un plouf, on entendait une cane cancaner pour rassembler sa nichée… Quelque monstre lacustre, de sa queue — ou peut-être était-ce des bulles remontant du fond ? —, mais quelque chose a fouetté l’eau plusieurs fois avec un claquement retentissant. Les herbes vibraient comme toute une forêt d’antennes argentées, une boule bourdonnante de moustiques roulait derrière nous, le vent poussait des rides sur le lac. Des hérons cendrés agitaient leurs ailes dans les colonnes de lumière, élevant la pesanteur terrestre des sons dans l’espace ouvert.

Nous nous sommes tout simplement écroulés parmi les bouleaux clairs, sommes restés couchés à regarder les troncs qui montaient vers le ciel, l’entrelacs des branches oscillantes, le feuillage agité des cimes tournoyant dans une ronde infinie, essayant les bonnets des nuages…

Mais il est même absurde d’en parler !

Il m’est tombé un jour entre les mains un petit livre, « Je suis cinéaste amateur », publié en 1969. Il y était dit qu’avant de travailler à un film, tout cinéaste amateur devait prêter serment. Premièrement, ne jamais, en aucune circonstance, filmer d’en bas des troncs d’arbres convergeant en perspective, le soleil qui filtre entre eux, et tout cela qui semble « tourner devant les yeux » du héros d’humeur romantique. Deuxièmement, l’héroïne qui court, heureuse, parmi les bouleaux (ou autres plantations pérennes), le héros qui la rattrape, et ainsi de suite. Déjà à cette époque lointaine, en 69, cela passait pour un modèle de cliché vulgaire !

Moi, je ne suis nullement cinéaste amateur. Aussi étais-je couché dans l’herbe, les mains derrière la tête. Mais une étrange sensation, comme si quelqu’un en moi… (peut-être quelque « chroniqueur » ? il se dépêche, apparemment, de graver à jamais dans la mémoire les meilleurs, les plus poignants moments de l’été)… avait soudain saisi une « caméra » — mentale, bien sûr — et s’était mis à filmer ces bouleaux d’en bas à tour de bras ! Et le serment, alors, que c’est vulgaire, et tout ça ?

Et encore, encore cette ronde de troncs blancs comme neige qui tournoient ! Et le héron cendré s’envole, traîne derrière lui une frange d’eau qui retombe de ses ailes. Et nous, heureux, courons si banalement parmi les bouleaux. Nous nous rattrapons, tombons dans les herbes.

* * *

Quand le Seigneur peignait le Baïkal (et Il est incontestablement un Artiste), Il employait une technique picturale épaisse, dense (dite en empâtement).

Il est étonnant que ce soit précisément dans ce style que Vladimir Nikolaïevitch peigne ses tableaux. Depuis près de quarante ans, il travaille comme artiste décorateur au Palais de la culture de l’usine « PolimerDetal » (l’actuel « Impuls »), à la périphérie de Sotsgorod, près de Moscou, et consacre son temps libre à la création. Vladimir Nikolaïevitch ne lésine pas sur la peinture. Il presse presque un tube entier, et hop, hop ! — au couteau… Comme ci et comme ça ! Encore un tube, et encore un. Jaune de strontiane, cadmium, cobalt, outremer, azur, mars. Chaque touche est si généreuse (comme l’âme même de Vladimir Nikolaïevitch) que les tableaux semblent velus ; la texture des toiles évoque une « fourrure » hérissée, les flancs rêches de quelque licorne fantastique qui galope sans fin… galope, apparemment, dans les rêves de Vladimir Nikolaïevitch. Jaune de strontiane, rouge de cadmium, violet de cobalt.

Récemment, il a peint un tableau où je suis au Baïkal : accroupi au bord du ressac, je nettoie du poisson. Vladimir Nikolaïevitch lui-même n’est jamais allé au Baïkal ; il a peint cela d’après mes récits, et aussi en examinant les dix mille photographies que j’ai prises en partant chaque été en randonnée au Baïkal. À vrai dire, il est peu probable que quelqu’un devine que c’est bien moi qui y suis représenté… Enfin, un type hirsute est assis sur la rive, il sourit — et découpe un monstre marin. (Pour la taille du poisson, Vladimir Nikolaïevitch a manifestement exagéré.)

Si j’ai fixé dix mille images, Vladimir Nikolaïevitch a sans doute peint plusieurs centaines de milliers de tableaux. Il a des diplômes et des attestations de participation à des expositions, ses œuvres figurent dans des catalogues, les journaux lui consacrent des articles. Il porte ses toiles fraîchement peintes à la galerie locale, à l’antenne de l’Union des artistes, les expose à la vente dans un salon… Et il reste assis dans notre atelier (je travaille moi aussi au Palais, le tableau des effectifs prévoit deux décorateurs), somnole, semble dormir. Mais la majeure partie de ses œuvres est conservée dans les « réserves » (dans l’abri antiaérien sous le Palais, en réalité). À cause de cela, il est impossible d’entrer dans l’abri (et encore moins de s’y réfugier si quelque chose arrivait, à Dieu ne plaise).

Il représente surtout la nature des environs de Moscou… Les crues impétueuses, la profusion des herbes estivales, la pourpre des allées d’automne, les bosquets et les petits bois enneigés. (Il n’y a bien sûr aucune « licorne » dans ses tableaux. C’est quelque chose de sous-jacent, comme un arrière-plan de la création. On ne peut le remarquer — et en parler — qu’en examinant de très près et avec beaucoup de parti pris les œuvres du peintre, naturellement, mais aussi, dans leur ensemble, toutes les circonstances d’une destinée, ce Cosmos qui a façonné la personnalité créatrice.) Après avoir peint un nouveau tableau, il s’assied devant et s’endort paisiblement. Puis, soudain, se réveille, jette un regard perçant d’un œil… saisit le couteau… Rectifie quelque chose, enlève le superflu. Ou recouvre un endroit — hop, hop ! — modifie quelque chose, renouvelle le tableau du monde.

Hop, hop ! Comme ci et comme ça !! — s’exclamait, je pense, le Seigneur en traçant sur toute la toile céleste au-dessus du Baïkal un couchant de cadmium, en soulignant le contraste au jaune de strontiane, en saturant la surface des eaux de bleu de Prusse, les forêts de vert émeraude, les escarpements et les rochers de brun de mars. Vu pour la première fois, le tableau du Baïkal frappe… par son désordre ? son aspect hirsute ? Comme si tout venait d’être peint, là, devant vous. Et le mouvement, la course de créatures inconnues est arrêté ; elles se sont figées, ont retenu leur souffle, mais vont aussitôt s’élancer, se mettre à galoper — modifier le tableau du monde, pour peu qu’on détourne son attention.

À chaque congé, je pars sur les rives du Baïkal, je m’engage dans une nouvelle randonnée. Et je remarque… (impossible de fermer les yeux là-dessus) comment de minables humains, passés aux puissantes jeeps tout-terrain, aux canots ultrarapides, armés d’armes à répétition, de filets à mailles fines, de cannes à pêche électroniques, se faufilent toujours plus loin, dans des lieux autrefois inaccessibles et demeurés pour cette raison à l’état originel. Je dis « minables humains » — car que peuvent-ils créer ?

Une terre morte, empoisonnée, brûlée derrière eux. Des montagnes d’ordures, du mazout répandu des fûts, des pneus noirs calcinés et agglomérés. Une décharge.

Parfois, je vois très nettement la scène : après avoir forcé le passage à grands renforts de moteurs jusque dans une solitude préservée, une bande se déverse du tout-terrain — rampe hors du canot sur la rive. Les âmes de ces gens sont exaltées par les beautés qui se déploient ! Difficile d’imaginer toutes les nuances révélées sur les tables du Ciel, de la Mer, des Forêts. Cependant, les minables humains… « Allez, sors tout ça ! On va commencer, je crois »… — commande le meneur, qui surveille tout sans relâche. Et l’on sort les sacs. Le verre des bouteilles de vodka, le plastique des grosses bouteilles de bière, le fer-blanc des boîtes vides, la charpie de papier, l’immonde moisissure de vaisselle jetable…

Ils éparpillent tout autour d’eux. Brûlent le vivant au napalm des feux de camp. Abattent les arbres.

Et cela leur est difficile, si difficile, comme à toute âme humaine, de faire ces saloperies ! Mais ils poursuivent à bout de forces, s’étourdissant de vodka pour ne plus rien se rappeler de ce qu’ils ont commis. Bon, ça y est, on a chié partout, ou quoi ? On a chié partout. Ouf-f… Las, vidés, ils s’engouffrent dans leur engin. Et les voilà qui se sont tirés, évaporés, dissous dans les gaz d’échappement bleutés de l’essence.

Je sais qu’un jour l’Artiste, fronçant les sourcils et remarquant quelque chose qui cloche dans le tableau, sourira dans sa barbe et — comme le fait Vladimir Nikolaïevitch — balaiera la petite tache orange de ma tente quelque part sur la rive, au pied de la montagne, effacera l’étincelle du petit feu à côté… Effleurera cet endroit de strontiane pure, renouvelant la bande de sable au bord du ressac. Et je disparaîtrai.

Ou peut-être, après avoir jeté un regard perçant… hop, hop ! — recouvrira-t-Il de peinture l’humanité entière, étalée en une moisissure grise et immonde sous les merveilleux couchants, près des eaux transparentes, parmi les forêts bruissantes.

Hum, Vladimir Nikolaïevitch… Il cachera le tableau dans le sous-sol du Palais. Et se remettra à somnoler, soufflant doucement du nez.

Parfois, je le regarde et murmure précipitamment… « Seigneur, Seigneur ! Sauvez-nous, Vladimir Nikolaïevitch… »

* * *

À l’époque soviétique, les artistes du service d’esthétique industrielle de l’usine « PolimerDetal », à la périphérie de Sotsgorod, près de Moscou, aimaient paître dans les grasses prairies du Palais de la culture de l’usine. (Et des artistes, il s’en était entassé une trentaine dans ce service. Plus la propagande visuelle qu’ils réalisaient pour les fêtes populaires était monumentale, plus ils touchaient, en sus de leur salaire de base, sur des bons de travaux réglés séparément.) Avec le début de la perestroïka, ce n’étaient pas seulement les artistes — la moitié des ouvriers n’avaient déjà plus rien à faire dans l’usine qui avait périclité. Et il n’y avait plus de quoi entretenir le Palais. On l’a cédé à Sotsgorod, rebaptisé « Impuls ».

Lorsque j’y ai été engagé comme artiste décorateur, on m’a chargé de concevoir, à l’aide de logiciels graphiques, les maquettes de ces banderoles dernier cri. La directrice s’était mis en tête de faire imprimer ces banderoles — d’immenses lés de vinyle — dans une agence publicitaire. Et d’en décorer la façade du Palais. (Quant à tout ce que les artistes « polimerdétalistes » avaient créé au fil des longues années, c’était « du fatras, sa place est à la décharge ». Telle était la ligne générale.) Mais les anciens panneaux étaient de véritables œuvres d’art décoratif. Et quelle « idéologie dépassée » y trouvait-on ? Le plus ordinaire des Nouvel An, le 8 mars, le Jour de la Victoire, la Journée de protection des enfants. Imposants, significatifs, volumineux — ils occupaient l’entrepôt des grands décors.

Et la maquette d’une banderole ?

Ce simple fantôme virtuel, on peut dix fois, sous des noms différents, « faire semblant de le commander » aux publicitaires, qui « feront semblant de l’imprimer ». Puis de « l’installer », après quoi il est — pour de bon, il faut le dire — passé par pertes et profits. Et l’argent alloué à cette entreprise se transforme habilement en matériaux de construction. La directrice, disait-on, achevait sa maison dans un village résidentiel huppé des environs de Moscou. Au bout d’un certain temps, on lui a fait signe « d’en haut » ; le projet du « gouffre de vinyle » a été discrètement enterré. Les quelques lés tout de même fabriqués servent à recouvrir la scène. Au printemps, quand les neiges fondent, et l’été, pendant les pluies. Car le toit fuit comme une passoire !

je suis passé à la mise en page d’affiches et de tracts sur les fêtes et concerts organisés au Palais. On tapisse tout le quartier de dazibaos multicolores, on en inonde les halls d’immeubles, on en bourre les boîtes aux lettres. Cela donne l’illusion que chez nous tout bouillonne d’une intense activité culturelle de masse. En réalité, les manifestations, il y en a tout juste de quoi faire pleurer un chat.

Et mon salaire, lui aussi, est aussi maigre que les larmes du chat. Je dois courir les clients, accepter n’importe quel travail. Et le soir, et les jours de repos, je reste assis dans l’atelier devant l’ordinateur, à traiter des photographies… des milliers de photographies… Que je rapporte en partant chaque été en expédition sur les rives du Baïkal, dans les régions rudes et difficiles d’accès qui l’entourent. Sur les versants de la chaîne du Khamar-Daban, dans les contreforts des Saïan orientaux, au pied de la chaîne de Bargouzine, sur la presqu’île du Sviatoï Nos — je cherche des « hiéroglyphes de pierre ». J’en ai appris l’existence au cours de ma première randonnée solitaire au Sviatoï Nos. Il serait plus juste d’appeler cette « randonnée » — sans aucun plan ni préparation — une fuite devant les problèmes de la vie qui m’avaient alors acculé. Mon itinéraire se composait de récits de pêcheurs, qui disaient qu’une pêche fantastique m’attendait quelque part… L’un m’avait pris dans son camion, un autre déposé en canot. Les jours de pluie sont arrivés, il fallait carrément oublier la pêche ! Je me suis retrouvé dans les labyrinthes de pierre de la partie basse de la chaîne du Sviatoï Nos, qui descend vers l’extrémité sud de la presqu’île. Et soudain, dans des circonstances très étranges, j’ai capté un signal de détresse : il s’est trouvé que je communiquais par radio avec un deltaplaniste chinois accidenté, mortellement blessé. Il assemblait péniblement des phrases russes, sa voix se perdait dans une mer de parasites. La région où avait échoué le malheureux pilote — une rafale soudaine avait projeté son deltaplane contre les rochers et l’avait brisé — était une région sauvage de haute montagne quelque part dans la partie centrale de la chaîne. Le mauvais temps faisait rage ; je n’avais ni réserves, ni équipement, ni expérience de la randonnée. Parler de me précipiter, dans une telle situation, on ne savait où pour sauver on ne savait qui — était tout simplement dénué de sens.

Qui était ce Chinois, que faisait-il là-bas, comment s’y était-il retrouvé ? À qui aurais-je pu m’adresser ?… Aux services de secours ? À la milice ? (Et il faut dire que nous étions au milieu des années 90. À l’époque, même nos compatriotes disparaissaient en plein jour au milieu de la ville.) J’ai tout raconté à un camarade, qui servait au ministère de l’Intérieur. Mon ami m’a conseillé de me sortir cela de la tête, d’oublier au plus vite. Le grand détachement de la République populaire de Chine n’avait apparemment « pas remarqué la perte » de l’un de ses « combattants ». Aucun signalement de disparition dans cette région (à plus forte raison d’un ressortissant étranger) n’était parvenu aux autorités.

Tout au long de l’année suivante, quelque chose d’inquiétant ne lâchait pas mon âme, agitait mon imagination de chercheur. Cela me poussait à agir, à chercher. J’ai étudié les ouvrages sur le Baïkal, sur la presqu’île — tout ce que j’ai pu trouver —, ainsi que les cartes et les comptes rendus de randonnée. Pendant les vacances d’été, je suis parti sur les rives du Sviatoï Nos, suis monté sur la chaîne, ai traversé cette contrée montagneuse déserte. Ce que j’avais pu découvrir était-il le lieu de la chute ? J’ai trouvé quelque chose comme une « boîte noire »… Dans un sac de plastique noir, une dizaine de schémas photographiques, où figurait l’emplacement des « hiéroglyphes » de pierre. En survolant les « pages » de pierre — le haut plateau de la chaîne du Sviatoï Nos —, le Chinois prenait des photographies à vol d’oiseau, espérant fixer d’antiques messages. Adressés on ne savait par qui, dans quel but, à qui ?

Et aujourd’hui, en explorant les endroits indiqués sur les schémas, je photographie les mystérieux « signes » depuis les hauteurs environnantes, ou en grimpant sur de grands arbres, ou en assemblant avec des perches un gigantesque « trépied », ou en utilisant un ballon à l’hélium et un appareil automatique.

En traitant les photographies du Baïkal, je les convertis en graphismes vectoriels. Il en résulte quelque chose comme un « dessin de contours ». C’est une « vue d’en haut » de la parcelle où se trouvent mes pierres : en langage scientifique, des « constructions rituelles ou de navigation de type paysager ». Après cette première étape de traitement, le matériau est prêt à être transmis à un institut de recherches spatiales (à Korolev, près de Moscou). La location d’une puissante machine de calcul est une prestation commerciale (qui coûte des sommes incroyables). Pourtant, il n’existe aucun autre moyen de calculer et de déceler ce qui ne relève pas du jeu fortuit des forces naturelles. Mais où se laisse discerner l’activité créatrice de ceux qui ont laissé la chronique d’une civilisation disparue — ou quelque système de navigation créé pour ceux (ou par ceux) qui ont visité / visiteront la Terre. Les renseignements reçus de l’institut ne sont pas encore tout, c’est, pourrait-on dire, un guide pour l’action. Il faut aussi décrire correctement la découverte — et, par rapport à certains « indicateurs » dissimulés dans la disposition des pierres — établir une direction, étudier au préalable une nouvelle région où poursuivre le plus probablement les recherches la saison suivante.

Et puis il y a le travail principal au Palais. Et puis les clients extérieurs, la mise en page de leurs talmuds financiers, de leurs catalogues mortellement ennuyeux.

L’ordinateur de travail au Palais est sollicité du matin au soir. Et un jour, il n’a pas tenu, il est tombé en panne. Écran noir, unité centrale morte, aucun signe de vie. Je l’ai signalé à Krasnova, l’intendante. Elle m’a averti dix fois de ne toucher à rien, de ne pas essayer de briser les scellés, puisqu’il était sous garantie, des spécialistes viendraient le remettre en état. Eh bien, soit ! Sur ses instructions, j’ai transporté le matériel dans la salle de conférences. J’ai apporté mon portable, chargé les données sauvegardées, poursuivi le travail.

Bien sûr, l’ordinateur n’était nullement sous garantie. En revanche, l’intendante avait intérêt à virer de l’argent pour la réparation de quelque chose selon des montages ingénieux. Résultat, tout, du remplacement de la plomberie à l’étanchéité du toit, était fait chez nous par de quelconques « brigades du tonnerre ! » louches, rameutées des vastes étendues du Grand Patatostan. Et moins elles devaient demander pour leur travail, plus étaient coûteux, c’était évident, les bijoux en or et les manteaux de fourrure qu’Izolda Krasnova changeait à tout bout de champ. Mais ce qu’elle trafiquait m’était égal. Cependant, personne ne se pressait de réparer et de me rendre mon matériel !

Plusieurs semaines ont passé. Un jour, en arrivant au travail, le gardien m’a dit que « les combattants du front invisible sont arrivés ; ils vont peut-être réparer ton ordinateur ». Ses paroles contenaient une amère ironie.

Je m’occupais de mes affaires, mais je gardais en tête la remarque du gardien, quelque chose m’y avait accroché. Une fois libre, j’ai décidé d’aller voir ce qui se passait là-bas. Je suis monté à la salle de conférences, ai jeté un coup d’œil.

Ce que j’ai vu a provoqué un véritable choc culturologique ! Sur des tables rapprochées était installée une sorte d’« hyperboloïde du maréchal Kim Tchir Yn »… (Je me suis rappelé une photo des informations où le dirigeant nord-coréen inspectait quelque « émetteur secret de rayons X ».) Autrement dit, un cylindre de carton — long de deux mètres et d’un mètre de diamètre, environ — entouré de ruban adhésif argenté. Juste à côté, deux « spécialistes » fraîchement apparus, en bleus de travail réglementaires avec des bandes réfléchissantes, déroulaient des fils, tiraient de gros « tuyaux » (d’un demi-mètre de diamètre) en plastique annelé. (Si l’on tente de décrire ce qu’ils faisaient, au sens technique, ils « raccordaient », en quelque sorte, les fils et les « tuyaux » annelés à l’« hyperboloïde »… Dans lequel se trouvaient, pouvait-on supposer, certains « dispositifs ».) Tout autour était encombré d’appareils rappelant les tables de mixage des ingénieurs du son ; dans un coin étaient entassés des rouleaux de corde, de longues perches à embouts métalliques, des caisses à outils, des échelles coulissantes…

Peut-être préparait-on chez nous quelque chose d’intéressant ? Une représentation de spectacle technique complexe, de théâtre d’illusions, les courses d’un motocycliste à l’intérieur d’une immense sphère transparente ?

Cela ne me concernait évidemment pas. J’ai haussé les épaules, m’apprêtais déjà à rebrousser chemin.

Mais pourquoi avaient-ils sorti de leurs cartons mon unité centrale et mon écran ?

Pendant ce temps, l’un des ouvriers avait enlevé le panneau arrière de l’unité centrale et, ayant tiré vers lui un câble énorme, le vissait à l’intérieur du boîtier. Il s’activait au tournevis — quel vacarme ! Juste à côté, le « tuyau » annelé — préparé, apparemment, pour être raccordé lui aussi. Où, comment ? Au disque dur, ou quoi ?! Le calme et l’assurance, le véritable professionnalisme de ce maître ès tournevis ne laissaient aucun doute : pour lui, c’était dans l’ordre des choses, rien de particulier, tout devait être ainsi.

Sous mes yeux, on estropiait mon ordinateur ! Quel qu’il soit, j’avais tout de même travaillé dessus, mes fichiers y étaient enregistrés !! Hé, frères électroniciens, qu’est-ce qui se passe ?!

Bref, il s’est avéré que ces « maîtres » étaient des « informaticiens-grimpeurs d’arbres ». Gleb était le plus âgé, près de cinquante ans, mais Ales devait lui aussi avoir dépassé la trentaine. Ils venaient de Biélorussie, travaillaient à Moscou dans une entreprise, avaient leur permis de travail et leur enregistrement de résidence, tout était légal.

Mais qu’est-ce que c’était encore que ces « grimpeurs d’arbres » ?! Jamais entendu parler de pareils « informaticiens » !

Gleb et Ales — ils n’évoquaient les membres du groupe « Pesniary », célèbre en URSS (et pas oublié aujourd’hui non plus), que par leurs moustaches assez pittoresques, mais c’est justement ainsi, « pesniary », qu’on appelle ceux qui viennent de Biélorussie pour gagner leur vie —, eh bien, ces « pesniary » m’avaient pris pour quelqu’un d’autre… Ils avaient sans doute pensé que j’étais un représentant des organismes de contrôle (et de répression). Ils ne répondaient pas directement, s’énervaient, me renvoyaient à leur entreprise, me disaient d’appeler là-bas si j’avais des questions. Sans cesse, ils invoquaient leurs bons de travaux, leurs licences. « Mais on a un bon de commande, répétaient-ils toujours la même chose. Et une habilitation, et un cahier des charges. Tout a été payé par virement de votre côté. C’est quoi, ces histoires ? »

Mais ce n’est pas de ça que je parle, frères slaves ! Sur quels « arbres » comptez-vous « grimper » ? Dans l’ordinateur, ou quoi ? (Il existe, bien sûr, la notion d’« arborescence informatique ». Mais cela concerne le registre des dossiers système. Comment peut-on « grimper » sur des « arbres » ? Que ce soit dans le disque dur, dans le registre ou je ne sais où encore.) Et comment allez-vous entrer là-dedans ? Vous vous faufilerez par le port USB ? Avec vos cordes, vos perches, vos échelles ? Avec le pulvérisateur de jardin… (« À essence, de type dorsal », comme Ales s’est mis, on ne sait pourquoi, à me l’expliquer très en détail.)

Cette fois, Izolda Krasnova elle-même en avait trop fait ! Où donc avait-elle déniché ces derniers (ou peut-être pas) « partisans biélorusses » ?!

Gleb s’obstinait à soutenir que « …on va nettoyer là-dedans, enlever ce qui est en trop. S’il y a un virus, on a des pesticides… mais comment allez-vous entrer À L’INTÉRIEUR de l’ordinateur… on entrera sans problème. Comme d’habitude. Voilà l’adaptateur ».

— Ce tuyau de carton ?!

— En quoi est-ce un tuyau ? — intervint dans l’altercation Ales, plus avancé techniquement. — Le champ magnétique dans l’adaptateur et la fréquence du champ accélérateur sont constants dans le temps, mais la condition de résonance se maintient au cours de l’accélération grâce à la variation de la multiplicité d’accélération g.

Qu’est-ce que c’est ?! Les savants biélorusses ont découvert quelque chose qui a mis sens dessus dessous la représentation scientifique du monde ? Pourtant, la communauté Internet n’est pas au courant. Le comité Nobel demeure dans une bienheureuse ignorance. La Vallée du Silicone sommeille paisiblement. Et pourquoi marchons-nous encore sur terre sans avoir la tête en bas ?

— Mais vous avez là un GCH, on dirait ? (Je pensais bien sûr au Grand Collisionneur de Hadrons. J’avais terriblement envie de faire une méchanceté, de l’appeler le Collisionneur Biélorusse de Hadrons.)

Ales se ramassa, se tendit comme un ressort, les jointures de ses poings serrés blanchirent.

— Dis donc, tu chercherais pas à nous emmerder ?

Pourquoi vous « emmerderais-je », les gars ?!

…Je venais seulement de me représenter comment ils entraient dans l’ordinateur. Qu’allaient-ils y faire ? Piétiner mes fichiers de leurs gros souliers, fouiller dans mes photographies, ouvrir mes courriers électroniques ? Comment devais-je (et le devais-je seulement ?)… m’opposer à cela ? Les convaincre que cela dépassait les limites du raisonnable ? Me jeter sur eux à coups de poing ? Ce serait donc reconnaître ce qui se passait ? Prendre part à cette action insensée, inventée on ne savait par qui ni dans quel but ?!

Et si l’on se rappelait la remarque du gardien (juste dans ce contexte)… Qui appelle-t-on les « combattants du front invisible » ? Les agents de renseignement, les saboteurs ; tous ceux qui soutirent des informations secrètes. Et si quelqu’un avait soudain eu besoin de me placer sous surveillance totale ? De retourner comme un gant mon âme, mes fichiers, mes photographies, mon courrier ? Non, quand même, qu’est-ce qu’on va s’imaginer ! Du délire complet !! À n’importe quel moment, quand je ne suis pas dans l’atelier, si quelqu’un entre et allume l’ordinateur — allez-y, regardez et fouillez tant que vous voulez.

Quant à vérifier le courrier… N’importe quel pirate informatique le ferait. (Même pas besoin d’être « grimpeur d’arbres » !) Mais qu’y avait-il là, hormis des choses tout à fait ordinaires, quotidiennes ? Oui, je correspondais avec les gars du club « Guéopoïsk », à Novossibirsk. Ils m’envoyaient des méthodes pour étudier mes « hiéroglyphes ». Dans cette correspondance, j’avais dû parler du « sac noir » avec les schémas photographiques, trouvé à l’endroit où le pilote s’était vraisemblablement écrasé. Sa voix lointaine, qui avait percé à travers les crépitements et les décharges de parasites, était devenue le point de départ de mes voyages. Plus de dix ans avaient déjà passé.

Je m’apprête à partir, je fais mon sac… Qu’y a-t-il de plus troublant que le pressentiment du chemin — d’aventures dangereuses, de rencontres inattendues —, que m’inspire cette odeur de feu de camp des affaires imprégnées de fumée. Le petit matin, d’énormes blocs de pierre, l’étendue du Baïkal, le flotteur sur une vague qui soupire à peine. La voix de trompette du Baïkal m’a appelé, le rayon qui joue dans le cristal verdâtre des profondeurs, les tuyaux d’orgue dans le souffle puissant des vents, le parfum des vallons de la taïga chauffés au soleil, l’éclat des sommets qui se dressent. C’est l’itinéraire de ma vie — et certains signes que je m’efforce de deviner pour ne pas perdre la direction donnée. Les tournants, les montées pénibles, les descentes abruptes de ce sentier… Un concours de circonstances m’a conduit à « Impuls ». Je traite des milliers de photographies, je commande le tracé de « dessins de contours » — et je les colle ensemble, et j’étale sur la scène d’immenses « champs » de mes pierres. Parfois, comme en « flottant » au-dessus d’eux, je sens un lien mystérieux… Avec une certaine « projection » des nuages ? Avec le ciel au-dessus du Baïkal ?

La voix de Gleb m’a arraché à mes réflexions involontaires pour me ramener à la réalité.

— Dis, tu habites à Moscou ? — demanda-t-il avec une « douceur » affectée.

— Dans les environs de Moscou, ai-je précisé.

— Voilà ! Et si tu vivais en Biélorussie, Batka te donnerait une telle accélération d’un coup de botte de fer dans le cul que, sans tous ces accélérateurs cycliques,

tu ne te contenterais pas d’entrer dans l’ordinateur par un tuyau de carton,

tu filerais là où il faut, comme une mouche, compris ?

Nous, par exemple, on peut faire tout ce que tu veux ! On en a, des inventions ! Qu’on nous dise de forcer le réseau d’égouts de la Maison-Blanche et de nous y brancher — on le forcera ! Et on se faufilera dans les chiottes présidentielles, on entrera dans le cul de Barack Obama avec des lampes de poche ! Sans votre branlette mentale montréalaise, on se serait soudés en un poing de fer de l’Union. N’importe quelle OTAN ou OMC, il nous suffirait de cracher dessus et de l’écraser !

Bon, très bien, mes amis ! Passons-nous du blabla géopolitique ! On vous a envoyés remettre l’ordinateur en état — d’autant que, de notre côté, tout a été « payé par virement » —, alors réparez. Et je suis allé m’occuper de mes affaires, songeant tristement qu’il n’y avait rien de drôle ni d’étrange chez ces Biélorusses avec leur tuyau de carton. Et nous, en quoi étions-nous mieux lotis… Comment se débrouiller, où trouver l’argent pour les expéditions, pour les recherches ? Chaque été, au début des congés, les oligarques parasites — leurs tentacules enlacent les artères d’acier comme les ailes de notre Patrie — augmentent les prix du train et de l’avion. Comme Viï soulève ses paupières de fer ! C’est une brimade particulière en Russie, où les espaces sont vastes et immenses, où l’homme russe — toujours en quête de réponses aux éternelles questions — ouvre de grands romans. « Guerre et Paix », « Les Frères Karamazov », « Le Voleur » de Leonov. Et ils sont précisément faits pour être lus sans hâte, quatre jours durant, avec le thé et le roulement des roues du wagon-couchettes collectif, de Moscou au Baïkal ; pour discuter avec ses voisins de voyage des pages, de certains chapitres ; y compris — de la vie, des destins, de l’Être. Les Russes — descendants de grands découvreurs, continuateurs de ceux qui ont mis en valeur la Sibérie et ouvert la voie du Cosmos — devraient-ils donc rester chez eux, privés de voyages ? (Peut-on vraiment tenir pour une conquête des espaces ce que proposent les agences de voyages : le repos dans des réserves balnéaires, la visite de « curiosités » couvertes de mouches ?) Où peut aller un Russe ?! À l’institut de recherches spatiales, dans l’entreprise informatique où l’on installe de nouveaux logiciels, chez les fournisseurs de matériel de photographie aérienne — à peine es-tu parti les voir, pas encore arrivé — que les prix ont déjà été réécrits ! Tout a triplé. Pourvu qu’on puisse s’enrichir sur ton dos — maintenant, à l’instant même !

Je trime du matin à la nuit. Marina enseigne dans trois endroits, elle rentre vers le soir. Mais que pouvons-nous nous permettre ? Nous engloutissons l’argent gagné dans je ne sais quel gouffre.

Et comment passons-nous nos vacances ensemble ? Avant que je parte dans les solitudes du Baïkal, nous allons sur la côte de la mer Noire, dans un centre touristique non loin de Sotchi. Depuis l’époque d’avant la perestroïka, rien n’a changé dans ce centre, le temps est presque immobile, dans la viscosité de miel des jours nous passons des vacances qui durent deux fois plus longtemps. Dans les contreforts orageux au-dessus desquels planent les âmes des montagnards disparus, nous rêvons de trouver la demeure de la Bytkha sacrée. Cette idole — un aigle de pierre aux yeux de pierres précieuses, au bec d’or, aux ailes et aux serres revêtues d’argent — était vénérée par les Oubykhs qui vivaient en ces lieux. À en juger par les rares légendes parvenues jusqu’à nous, dans les temps anciens, la Bytkha sacrée, au début de l’été, « s’élevait » et « s’envolait » vers les pâturages de haute montagne. Et, à l’automne, revenait à sa place dans la forêt sacrée. Mais c’était une sorte d’« objet volant » ! D’où venait-il, par qui et pour quoi avait-il été « programmé » ? Nous explorons les gorges des rivières Ossokaï, Khodjibsé, Béranda, Detliajka, Bouou. Parfois, nous rencontrons les cicatrices refermées de chemins de transhumance qu’empruntaient les troupeaux pour gagner les pâturages de montagne. Parfois, sur les puissants troncs des arbres, on voit des entailles…. Quelque chose comme des marques-« balises » qui, de l’une à l’autre, donnent des « directions », mais ne mènent nulle part, disparaissant bientôt. Il arrive qu’on ait l’étrange impression que les points et les tirets de ce cryptogramme vont soudain révéler un message, nous entraînant au fond de la forêt vers quelque centre d’où il aurait été transmis.

Mais le cœur de l’Oubykhie montagneuse nous est fermé et garde le silence.

* * *

À la fin des années quatre-vingt, dans ma ville natale d’Oulan-Oudé, dans le sous-sol aménagé d’un immeuble d’habitation, j’avais — mon atelier. Il se trouvait bel et bien rue Lénine — et j’y vivais pratiquement sans en sortir —, aussi, tout comme le héros lyrique de la célèbre chanson de Fiodor Tchistiakov (du groupe « Nol »), j’étais, logiquement, défoncé de temps à autre. Mais soit dit en passant.

La véritable authenticité de l’atelier est conditionnée par trois aspects (exprimée dans le principe Analogia Trinitatis), de même que la fondamentale, la tierce et la quinte constituent le « noyau » de toutes les structures tonales. Mais, en l’occurrence, ce sont

les clients,

les amis

et les filles.

L’artiste décorateur établit avec le client un équilibre de l’âme. Du Ciel Bleu Éternel dans l’âme de l’artiste dépend la prospérité du client. Et inversement. Les anciens Chinois disaient qu’une œuvre d’art resterait à travers les siècles si elle était inachevée. Aussi, en exécutant une commande — en fabriquant n’importe quelle publicité extérieure —, je laissais, à l’étape finale, un détail comme magistralement non peint. Tout le monde, bien sûr, ne pouvait y voir un vecteur tendu vers l’avenir. Certains refusaient catégoriquement d’accepter ma conception — et ne payaient rien pour le travail accompli. D’autres… enfin, me donnaient peut-être la moitié de la somme convenue.

Ce n’est rien ! Car pour soutenir l’artiste, les amis viennent. Ils ont toujours avec eux quelque chose qui échauffe le sang et réjouit l’âme. « Tu as raison de faire comme ça, mon frère, disent-ils. Tout est passager en ce monde. Seul l’art est éternel. Allez, buvons. »

Quant aux filles, elles viennent tout simplement parce qu’après l’hiver vient toujours le printemps, après le temps de la floraison exubérante — l’été éclatant.

Une fille m’a demandé : « Combien y a-t-il d’îles à cet endroit où les innombrables bras de l’Ouda, qui se ramifient entre les dépôts de limon, viennent rejoindre le puissant tronc de la Selenga ? » Je ne savais pas s’il fallait rire ou pleurer ! Cette question — parmi les grandes, les petites et les toutes minuscules îles, comme semées d’en haut, du ciel bouriate, d’une main généreuse — m’a rappelé une citation de « Palissandrie » de Sacha Sokolov : « N’oublions pas non plus le pays du nirvana victorieux. Là, une goutte de pluie, atteignant la surface d’une flaque, prononce distinctement non pas “ploc”, mais “zen”. Là sont toutes les fins et tous les commencements. Là est la grâce. Seulement, en essayant d’y communier, ne demandez pas au passant :

quelle heure ou quel siècle il est,

s’il a vu couler la rivière

ou le carré de Malevitch ? »

— Les îles ont été créées par un architecte paysagiste, ai-je dit. C’est lui qui a envoyé la drague dans le delta de l’Ouda, traçant pour elle la Voie qui crée une maquette à grande échelle de l’ésotérisme du bouddhisme zen, lequel nie en soi l’existence de quelque voie que ce soit, prescrivant de suivre inconsciemment et spontanément les destinées karmiques.

Je lui ai raconté comment, depuis des hauteurs détachées de toute vanité, où resplendit de blancheur absolue le papier à dessin vierge, où les mines des crayons sont si noires qu’elles ne peuvent se comparer qu’au noir de l’ombre projetée par les rochers immémoriaux sous l’éclat de l’azur glacé — eh bien, depuis ces hauteurs, l’architecte paysagiste contemplait le « Plan d’Oulan-Oudé ». Et il exécuta le dessin, inscrivant le contour de la ville, par des lignes d’accentuation, dans les proportions harmonieuses d’un heptagone ; ayant défini le point de contemplation, il éprouva la fascinante consonance, inaccessible aux simples mortels, d’un système coordonné aux perspectives géométriques s’étendant au-delà de l’espace limité.

— Tu te souviens comment était autrefois notre plage municipale ? ai-je demandé. — Le demi-cercle de la digue dans le lit de l’Ouda formait une sorte de « détroit », dont la rive droite abritait un mouillage de canots et de bateaux à moteur qui crachotaient délicieusement des fumées bleues. Plus loin, la plage de notre enfance se bariolait des parasols des marchandes de glaces, résonnait de voix enfantines, palpitait des coups tendus sur le ballon de volley, claquait des dominos des retraités, aboyait d’une voix de basse par les porte-voix en fer-blanc des sauveteurs, qui invitaient les amateurs de loisirs aquatiques actifs à ne pas dépasser les bouées.

— Non, je n’ai pas connu cette époque-là, a répondu tristement la fille.

— Oui, maintenant c’est un terrain vague plein d’ordures, le « détroit » est devenu un marécage. Je ne sais pas ce qui s’est passé… Le courant rapide a déplacé des masses de sable, les lits des rivières ont changé ? Ensuite, on a créé les îles. Il y en a 35 en tout. Tu sais pourquoi ? Les nombres 3 et 5 sont fondamentaux dans la numérologie chinoise, que le Japon a empruntée en même temps que le bouddhisme.

— Quel rapport avec la numérologie chinoise, le Japon et le bouddhisme ? s’est-elle étonnée.

— Le rapport, c’est que… Bref, de quelque point qu’on observe les îles, il y en a toujours 34. Une île reste invisible, elle est cachée derrière les autres. Nous sommes justement dessus, et c’est pourquoi personne autour ne nous voit !

Elle m’a regardé avec étonnement.

— Mais tu n’as donc pas lu, dans ton enfance, « La Quinzième Pierre du Ryōan-ji », de notre spécialiste des affaires internationales Tsvetkov ?

— Non.

Quelles filles on nous fait, maintenant ! Elles ne lisent pas de livres intéressants, ne se rappellent pas combien la plage municipale était en réalité merveilleuse !

J’ai dû faire une excursion instructive dans le jardin de pierres du temple Ryōan-ji, principale curiosité de la ville japonaise de Kyoto. Là, sur une aire couverte de sable blanc, 15 fragments de roche noire non taillés sont disposés de telle sorte que ceux qui les contemplent ne peuvent en voir simultanément que 14, quel que soit l’angle sous lequel ils regardent. Les bouddhistes zen considéraient cette mystérieuse harmonie comme la nature insondable de l’être, et à celui qui, par de longues méditations et la disposition d’esprit nécessaire, atteignait l’illumination, se révélait la régularité chronologique du temps.

— La drague a erré pendant plusieurs années, telle une balle au centre de gravité décalé, dans les artères bleues de l’Ouda, ai-je poursuivi mon récit. — Elle a raclé du fond des mégatonnes de pierres et de sable, amoncelé des collines sablonneuses. Les unes plates, les autres en forme de cônes volcaniques, elles s’élèvent au-dessus des méandres de la rivière, entourées tantôt par les profondeurs, tantôt par les hauts-fonds de l’Univers — et semblent « flotter », pareilles aux nuages, dans un mouvement calme et lent, entraînant la conscience des citadins vers un état de repos paisible… Et nullement vers de vaines réflexions sur le fait que le remblaiement des « îles » a permis à quelqu’un de draguer de belles sommes dans le budget municipal, de les laver et de les blanchir, de les expédier vers des lointains bleus sans retour.

Nous étions couchés, la fille et moi, sur l’une de ces îles. Quelque part au-delà de notre système solaire, un lointain magnétophone déroulait des éclaboussures monotones. Le courant de la rivière et le vent nous apportaient des échos argentés… « a !-a !-a ! »…. Nous nous retrouvions comme à l’intérieur d’une radio géante ! L’éclat des eaux poignards glissant dans les fourreaux ouvragés des rives de saules, argentés et niellés, le soleil aveuglant qui avait atteint le zénith et y était resté, cloué par les clous de ses rayons, créaient un jeu de reflets. Les îles résonnaient, amplifiaient les parasites radio chassés par le vent au-dessus des bras de rivière. Et l’interminable « a !-a !-a ! » du magnétophone passa en flottant, ballon de caoutchouc d’enfant peint en pastèque… Mais c’était Tania Boulanova qui demandait à quelque « ataman »… En somme, « dis-moi la vérité ! pourquoi te faut-il mon amour ?! » Soudain, le silence se faisait, durait un instant. Et de quelque hauteur, dans le goulot de l’enveloppe transparente où nous étions enfermés, depuis la sphère supérieure d’un sablier invisible au-dessus de nous — déferlaient en avalanche les paraphes des mouettes, le clapotis des courants, le grésillement des galets, les aboiements élastiquement bondissants des chiens, les cris des enfants…

« Puisque nous sommes “invisibles” sur notre île, a remarqué ma compagne, pourquoi cet homme là-bas, notre voisin insulaire, n’arrête-t-il pas de nous reluquer ? En plus, il prend le soleil sans slip du tout, on dirait ! »

Mais là, c’est trop… Toujours à remarquer tout sauf ce qu’il faut, ces filles ! Je me suis soulevé et j’ai repéré tout près une pierre de bon poids, pour la lancer dans le jardin de cet amateur de bains d’air et de soleil au naturel, si c’en était bien un.

Le bras de rivière qui séparait notre île de la voisine faisait cinq mètres de large environ. Mais moi aussi, j’avais remarqué un drôle de bonhomme qui y apparaissait par intermittence. Tantôt au-dessus du cône de sable, tantôt sur le côté. Bronzé jusqu’au noir, comme un tison. Ce que faisait là ce Robinson (seul, sans Vendredi), mystère. Je l’ai bientôt aperçu. Il portait tout de même une sorte de pagne. Accroupi sur sa rive, il nous a crié : vous auriez pas une cigarette, les gars ? Nous en avions, je lui ai dit de traverser à gué jusqu’à nous, on n’allait tout de même pas jeter du bon tabac au vent, au sens propre.

Le bonhomme était rôti par le soleil, les vents et les eaux lui avaient tanné la peau, il ressemblait à un soulier grossier tout racorni. Dans les trente ans, la pomme cuite de sa calvitie était couverte d’un petit foulard idiot noué aux quatre coins. Sous le bras, il serrait une sorte de « réticule » en toile de bâche, où quelque chose de métallique cliquetait. Pensant avoir affaire à un pêcheur du coin aguerri (cela paraissait tout naturel), je l’ai interrogé sur la pêche… Mais il s’est dérobé avec des généralités, il ne savait rien d’intéressant. Puis nous avons engagé la conversation, et il s’est avéré qu’ici, sur son île, il y avait une « colonie de nudistes ». Une dizaine ou une quinzaine d’hommes et de femmes prenaient ici le soleil tout nus, prônant la fusion complète avec la nature et le rejet des conventions de la civilisation.

C’était justement l’époque, dans les années quatre-vingt, où déferlaient chez nous toutes sortes de doctrines, de sectes, de prédicateurs. Les uns récitaient des mantras, d’autres marchaient pieds nus dans la neige, d’autres ne mangeaient que du cru, d’autres se nouaient en postures de yoga, d’autres cultivaient du kombucha et ne buvaient que du kombucha, y voyaient une panacée, le salut (ou l’oubli ?) en ces temps qui avaient changé si étrangement, si soudainement. Mais des nudistes ? Sous le ciel de Bouriatie, parmi les courants des rivières de la steppe, sous le vent un peu amer qui apportait des plaines mongoles l’odeur des herbes brûlées… Enfin, c’était tout de même incongru. On est sur la Côte d’Azur, ici, ou quoi ?! Mais le peu que raconta cet adepte d’un certain « nouvel » (et fort douteux) Éden terrestre eut des accents rudes et amers.

Oui, au début, les amateurs de soleil et de baignades dans leur tenue naturelle se trouvaient très bien sur l’île éloignée et ne gênaient personne. Le nombre de leurs partisans augmentait. Cependant, la racaille locale s’était érigée en ardente championne de la moralité publique ! Ses meutes rôdaient alentour, gloussant du ventre et ricanant grassement. Mais cela, on pouvait encore le supporter. Puis ils avaient commencé à les provoquer ouvertement, ou à guetter ceux qui rentraient par le quai au soir. Bien sûr, après un tel « traitement » (si, Dieu merci, on n’avait pas en plus fini à l’hôpital), rares étaient ceux qui restaient fervents de loisirs aussi extrêmes.

— Ils ont commencé à envahir notre île, racontait notre nouvelle connaissance. Nous, on se défendait avec ce qu’on trouvait. Barres de fer à béton, bâtons, bouteilles cassées, tout y est passé. Alors on s’est battus, battus… Comment voulez-vous prendre le soleil, vous baigner ou jouer au volley ?

— Et la milice ne vous protégeait donc pas du tout ? a demandé la fille.

— Ah, la milice, tu parles ! Le nudiste a fait un geste de résignation. Bon, ils arrivent, ils regardent. Ceux qui sont vraiment hors d’état, par terre, ils les chargent dans leur boîte, et tous au trou, en tas. Après, ils disent que les citoyens sans slip, c’est pas leur affaire, que c’est eux qui troublent l’ordre public.

La chaleur retombait peu à peu, une fraîcheur montait de l’eau, le soleil s’inclinait lentement vers son coucher. Je pensais que lorsque les reflets écarlates doreraient une dernière fois les coupoles des trente-quatre îles, l’une d’elles, invisible, resterait dans l’ombre — cachée, non manifestée dans la réalité. Sur son sommet monterait un véritable héros qui, d’un moulinet de la barre de fer à béton dans sa main musclée, tracerait les frontières du monde hellénique. Les engeances des ténèbres l’assailliraient de toutes parts — pénétrant dans le cercle de lumière.

— Deux copains devaient venir… L’insulaire regardait autour de lui avec inquiétude. Mais ils sont toujours pas là. La racaille leur est peut-être tombée dessus en chemin.

— Tu vas donc rester tout seul ici… à prendre le soleil ? ai-je demandé avec une perplexité bien compréhensible.

— Oui. Qu’est-ce que tu veux.

— C’est-à-dire… vous allez rester comme ça, dans votre… tenue de nudiste ? s’est enquise la fille. Elle y tenait, à cette tenue de « nudiste » !

— Hum ! Ben oui !! a-t-il confirmé résolument, faisant comprendre que la question était déplacée. Si les voyous me descendent pas aujourd’hui même. Ils m’ont promis de me faire la peau. Mais je leur ai préparé quelque chose… Qu’ils viennent seulement. Il a désigné l’étrange « réticule » qu’il avait avec lui. On m’a fabriqué un pistolet.

— Un pistolet ?!

— Oui, un pistolet de starter transformé pour tirer à balles réelles. J’ai commandé ça à un gars de l’usine qui sait y faire.

— Tu vas leur tirer dessus pour te défendre ?

— Faudra bien.

Je lui ai tendu un demi-paquet de cigarettes, tout ce que j’avais. « Tiens, voilà tes “munitions”. C’est que c’est un peu nerveux, chez toi. » Il est reparti à gué vers son île. Quelle était donc cette certitude d’avoir raison qui habitait cet homme ? J’avais envie de lui crier : « Écoute, et si tu mettais un slip ? Ça te fait chier à ce point de bronzer en slip ?! » Mais je me suis tu. Autant vouloir arrêter Giordano Bruno montant sur le bûcher.

* * *

* * *

* * *

Mes voyages au Baïkal, on ne peut vraiment pas les appeler des « randonnées de santé ». Certains reviennent peut-être de leurs pérégrinations frais et dispos, bronzés, amincis juste ce qu’il faut. Moi, Dieu veuille que j’arrive jusqu’à la maison — j’ai la figure rouge, gonflée, envahie d’une barbe sauvage ; je suis dévoré de moustiques ; et j’ai le regard, à ce que beaucoup remarquent, à moitié fou, en quelque sorte. Encore heureux s’il n’y a pas de plaies manifestes, ouvertes, purulentes. Bref, la seule chose dont on ait envie après un tel « repos », c’est de dormir, dormir, dormir.

L’été suivant, me voilà de nouveau à élaborer un itinéraire vers les rives du Baïkal. Toute une année à attendre, à se préparer, à en rêver. Et enfin, les préparatifs. On s’aperçoit soudain qu’on enfile sur une sorte de fil, comme des perles, des choses déjà familières, déjà vécues. Présages, signes, événements. Comment cela se produit-il, volontairement ou involontairement ? On ne sait pas. Bon, on se promet, par exemple : cette fois, je m’achète un sac à dos moderne, anatomique, étanche, qui économise l’énergie, et avec ça une gamelle et un moulinet pour le lancer. Mais toujours rien de neuf à l’horizon ! On regarde : le même sac à dos, la même gamelle, le même moulinet. Et encore, exactement tant de boîtes de viande en conserve, tant d’oignons, un morceau de lard de tel poids. Tout cela, ce sont des jalons reconnaissables, ces entailles aux arbres — panneaux indicateurs de la taïga — que l’on suit, de l’un à l’autre, pour pouvoir ensuite revenir exactement de la même manière. Ne pas s’égarer, ne pas disparaître dans les espaces infinis des forêts, des contreforts montagneux, des profondes vallées fluviales qui vous entourent.

Stanisław Lem l’a écrit avec une grande justesse dans « La Patrouille », des « Contes du pilote Pirx » : « Quand on est entouré d’un billion et demi de kilomètres cubes de vide, où l’on ne trouverait même pas une pincée de cendre de cigarette, le désir qu’il arrive quelque chose, n’importe quoi, fût-ce une terrible catastrophe, devient une véritable manie. Au cours de ses cent soixante-douze patrouilles, le pilote Pirx était passé par différentes phases : il devenait somnolent, s’assombrissait, se sentait vieux, se livrait à des excentricités, était près d’envisager une folie quelconque, et certes pas douce, et enfin s’était mis, presque comme au temps de l’école des cadets, à inventer toutes sortes d’histoires, souvent si compliquées qu’un vol entier ne suffisait pas à les mener à leur terme. »

Comme on le sait, le pilote Pirx, patrouillant dans une région du Cosmos où plusieurs cosmonautes ont auparavant disparu sans laisser de traces, aperçoit soudain un mystérieux « objet » et se met à le poursuivre. Cette course folle conduit Pirx, qui a perdu tout contrôle et se trouve proche d’une folie bien réelle, et non plus imaginaire, à manquer de disparaître dans les abîmes cosmiques. Cet « objet » se révèle en réalité un reflet lumineux qui, du fait de certaines particularités techniques, joue sur l’écran d’observation.

Dans certaines régions sauvages des environs du Baïkal, restées vierges en raison de leur inaccessibilité, j’explore ce qu’on appelle les « cercles de pierres ». On ne peut évidemment pas parler de « billions de kilomètres cubes de vide », car le monde de la taïga, des montagnes et des rivières — de tout ce qui entoure la plus grande des mers, appelée Sacrée non sans raison — est d’une telle épaisseur… celle d’une soupe de poisson comme on en fait parfois — les queues des omouls ou des ombres y dépassent à la verticale de la gamelle pleine de ce bouillon parfumé. Et pourtant, le diable sait comment cela se produit ?! Car si l’on secoue toutes les beautés, si l’on déchire les multiples couches qui entourent l’essence même, il restera… Que restera-t-il ? Ce même petit rayon, ce reflet, cette tache de soleil, ou le « désir qu’il arrive quelque chose, n’importe quoi, fût-ce une terrible catastrophe », comme l’écrit ce remarquable auteur de science-fiction.

Et cette luciole, surgie d’on ne sait où, peut vous faire signe, vous appeler à sa suite, vous entraîner si loin dans les solitudes que… Quand la forêt, si Dieu le veut, vous relâchera de ses griffes — même avec un visage rouge et sauvage, une barbe ébouriffée, dévoré de moustiques, le regard inhumain — des traces-cicatrices resteront au cœur. Et en rêve, ou même à l’état de veille, apparaîtra ce mystère inexplicable que l’on a effleuré, entrevu ou surpris à l’oreille là-bas, dans les profondeurs de la forêt dont on est, cette fois encore, sorti vivant.

Je n’arrive toujours pas à m’expliquer une randonnée… ou, plus exactement, quelques jours de cette randonnée, sur la presqu’île du Sviatoï Nos, lorsque j’errais dans la vallée très marécageuse de l’Ongokonka, essayant de me frayer un passage vers la chaîne du Sviatoï Nos. Qu’est-ce qui m’avait alors induit en erreur ? Peut-être, après avoir lu « Bonjour, Baïkal ! », le livre du remarquable spécialiste du Baïkal et vulgarisateur d’itinéraires touristiques V. P. Brianski, avais-je simplement acquis la conviction qu’il y avait partout là-bas des sentiers bien battus sur lesquels marchaient d’un pas alerte des groupes de touristes curieux. Mais je n’avais pas tenu compte du fait que tout cela — c’est-à-dire les « centaines de jeunes gens avec des sacs à dos », et leur façon de « forcer le passage sur la rive du golfe de Bargouzine en suivant la dune » — remontait à plus d’un quart de siècle, à l’époque où le livre avait été écrit. Depuis, la forêt avait englouti toutes les traces, et pas seulement celles des touristes…

À l’extrémité nord de la baie d’Ongokon, dans les années d’avant la révolution — et pendant l’instauration du pouvoir soviétique — vivait un petit village de pêcheurs et de chasseurs. L’action de « Podlemorié », le roman-trilogie de l’excellent écrivain bouriate Mikhaïl Jigjitov, s’y déroule en partie. Sur la carte topographique de 1943, il est indiqué par la mention « bâtiments détruits ». Mais je n’ai même pas trouvé de terrain vague à l’emplacement de ce village. La forêt avait guéri cette plaie de son corps en la couvrant d’un bois clairsemé, l’avait retissée de branches, enchevêtrée d’herbes.

Les notes de mon journal sur cette randonnée auraient pu s’interrompre sur cette phrase : « Adieu, Baïkal ! Et, plus généralement, monde de Dieu. »

Il n’y avait rien là-bas… Çà et là, sur les énormes troncs de pins et de cèdres, on trouvait les cicatrices refermées d’entailles le long desquelles, de l’une à l’autre, un sentier — peut-être en quelque temps épique — menait à la chaîne, au col. Mais lorsqu’on parvenait à discerner ces marques laissées en repère, elles étaient à une hauteur inhumaine, à plus de deux mètres. Les hardis pionniers qui avaient ouvert le passage étaient-ils donc de véritables géants ? Non… Depuis qu’on avait fait ces entailles, les arbres avaient grandi, s’étaient étirés vers le haut. Qu’il reste au moins quelque souvenir du village ; quant au sentier vers l’amont, il m’était d’une nécessité vitale ! N’ayant trouvé ni l’un ni l’autre, j’ai subi un véritable choc géographique. Me trouvant en un point géographique précis, j’ai ressenti l’horreur de m’être retrouvé là tout court. Mais où battre en retraite… Le crépuscule s’épaississait, les rafales de vent étaient saturées d’humidité, annonçant le mauvais temps. Des êtres inconnus aux douces pattes de pluie avaient empli les alentours de bruissements et de mouvements, comme s’ils couraient d’un endroit à l’autre… (Se cachaient-ils de moi ? Cherchaient-ils à m’entraîner dans quelque jeu incompréhensible ?) On aurait dit que l’immense station de radio de la Forêt s’était allumée, mise en marche. Je me retrouvais au milieu d’un bruit inhabituel que j’écoutais de toutes mes forces, essayant d’identifier cet inconnu qui, me semblait-il, me menaçait.

…Le lendemain matin, je me suis réveillé sous la pluie qui tambourinait obstinément sur le toit de la tente. Rien de bon à errer toute la journée dans les fourrés sous une douche glacée. Mais le ciel bouché ne s’est pas dégagé même au soir, la pluie s’est installée pour toute la nuit. J’étais couché au milieu de la forêt pluvieuse sous des perfusions argentées qui injectaient un poison âcre, paralysant le corps, empoisonnant le cerveau de la mélancolie de l’infinité de la forêt. La clé de cette mélancolie — le martèlement des gouttes qui tambourinent — est inscrite quelque part dans la mémoire lointaine, lointaine. Vers ces lointains dérive un petit radeau de sauvetage : un tapis de randonnée en mousse, un sac de couchage. Et voilà qu’on descend, dans le bathyscaphe de la tente, vers ces profondeurs où la conscience de la forêt — et la vôtre — sont une et indissociables. Comme à l’origine… Le radiotélégraphiste fou de la pluie tambourine sur la toile de tente le même morse obsédant. La température baisse, les gouttes de condensation gonflent sur l’envers, juste devant le nez, car le « plafond » d’une tente de type « terrier » est bas. On suit la naissance de ces grosses antiminutes, dont chacune (cela ne fait aucun doute, là, dans les profondeurs de la forêt pluvieuse) dévorera, avalera une vraie minute, vivante, pleine et entière. État dangereux ! La pression des profondeurs peut tout bonnement aplatir votre bathyscaphe… Et vous vous dissoudrez dans la forêt, vous deviendrez vous-même forêt.

Les troncs tombés qui barraient la petite rivière étaient pourris, envahis de lichen des rennes, d’airelles rouges, de lédon. Les chablis barraient le chemin ; à la recherche d’un passage, je m’éloignais de la rivière, tombais sur des pistes d’animaux qui me redonnaient brièvement espoir, mais disparaissaient aussitôt dans les fourrés épais d’un sous-bois impénétrable. N’atteindrais-je donc pas les éboulis pierreux, le pied de la chaîne ? La crête rocheuse paraissait tantôt toute proche, tantôt, selon d’extraordinaires lois de la perspective, s’éloignait ; il ne fallait même pas rêver de l’atteindre. Des hordes de moustiques particulièrement acharnés ne me laissaient aucun répit. Puis je me suis égaré dans un marais, parmi des touradons instables, le lit de la rivière avait disparu parmi ces solitudes suintant une sueur glacée. Dans une sorte de mirage spectral, le disque vert où la forêt était enregistrée tournait monotone… Je m’étais accroché quelque part dans les sillons de ce disque, dans une faille du temps longue d’un quart de siècle.

Mais si l’on examine ce qu’il en est réellement ?

Car les « bâtiments détruits » du village avaient été submergés à la suite de la mise en service de la centrale hydroélectrique d’Irkoutsk en 1958, lorsque le niveau du Baïkal avait été artificiellement relevé de plus d’un mètre. Les sentiers de chasse avaient été abandonnés après la création du Parc national (en 1986) et l’interdiction de la chasse sur son territoire. Le temps est difficile à prévoir au Baïkal en général, et sur la presqu’île — le front chaud venu du golfe de Tchivyrkouï, moins profond et donc bien réchauffé, les vents glacés de la chaîne de Bargouzine, le souffle puissant du nord du Baïkal, les masses d’air venues des étendues marines du côté d’Irkoutsk — tout se heurte au-dessus de la chaîne du Sviatoï Nos en de véritables « mystères atmosphériques » ! Pourquoi ces explications toutes simples ne m’étaient-elles pas venues à l’esprit ? Qu’est-ce qui m’avait pris d’entasser ces horreurs mystiques ?! « La forêt a dévoré les traces de l’homme », des « êtres inconnus aux douces pattes de pluie »… Mais, quoi qu’il en soit, tous mes projets allaient au diable, il fallait rentrer. Et aussitôt, de bon matin, à peine réveillé — l’immense voûte étincelante, les palais de cristal du Baïkal.

Encore quelques belles journées devant moi, des endroits magnifiques où j’avais déjà éprouvé la qualité de la pêche.

Sur le sentier venant de la baie de Zmeïevaïa, et déjà au-delà de celle de Krestovskaïa, j’ai aperçu des touristes qui marchaient en bas, sur la rive, tandis que je me trouvais sur un escarpement, sur le sentier qui grimpe le long des pentes, s’enfuit dans la forêt, vers l’intérieur des terres, en coupant les caps saillants. Un homme et une femme âgés m’ont paru être des étrangers… Enfin, cela se voyait, ces gens n’étaient pas de chez nous. (J’ai même pensé que c’étaient les premiers « Terriens » que je rencontrais depuis mon vol dans les abîmes de la forêt pluvieuse.)

Environ deux heures plus tard, je suis moi aussi descendu jusqu’au rivage par ce sentier — je suis arrivé dans une petite baie accueillante où j’ai fait halte. J’ai préparé une bouillie de sarrasin, y ai ajouté de la viande en conserve, ai déjeuné, puis me suis mis à boire du thé. Justement, cette dame étrangère âgée est passée, avec un appareil photo très cher, muni d’un puissant objectif. Je l’ai invitée à boire du thé, mais elle m’a dit qu’il lui fallait « beaucoup beaucoup photo ». Nous avons échangé quelques phrases, des banalités russo-anglaises. Je lui ai conseillé de monter tout de suite par le sentier, la montée n’était pas longue et c’était d’en haut qu’elle ferait les meilleures photos. Elle m’a remercié et a poursuivi son chemin.

Quelque temps plus tard, son compagnon est arrivé d’un pas lourd. Je l’ai salué lui aussi, lui ai proposé de se reposer, du thé, je vous en prie… C’était un couple de Suédois. L’homme devait avoir plus de soixante ans à vue de nez ; petit, tout « solidement charpenté ». Le visage un peu basané, la tête argentée d’une coupe en brosse, une « arafatka » à carreaux enroulée au ras du cou. Un excellent équipement : sac à dos, coupe-vent, chaussures, couteau dans son étui à la ceinture, jumelles, une montre sophistiquée — tout cela de marques connues qui conçoivent du matériel de randonnée — mais des affaires sans prétention, pas tout juste sorties du magasin, déjà bien éprouvées, imprégnées de l’esprit des voyages. Nous avons engagé la conversation ; il comprenait et parlait suffisamment le russe pour qu’on puisse communiquer. Je lui ai demandé où il avait eu l’occasion d’apprendre la langue. Il a répondu que c’était lié au service. (Pas très clair : peut-être le service dans le renseignement ? Mais ce n’était pas le moment de demander des précisions.)

Comme je l’avais supposé, ils s’étaient rendus aux sources chaudes de la baie de Zmeïevaïa à bord de la vedette de l’agence de tourisme qui avait organisé leur voyage (l’attraction la plus populaire des environs). Puis on les avait conduits et débarqués dans la baie de Krestovskaïa, d’où ils étaient partis à pied. Nous avons échangé nos impressions, parlé du temps, de la pêche, des bains dans les sources chaudes. Le Suédois a sorti une carte, un simple atlas touristique de la réserve, et m’a demandé de lui expliquer s’ils pouvaient monter au sommet de Vidovaïa : ils avaient entendu dire que le panorama y était saisissant… Oh, il faut aller à Vidovaïa, absolument ! Je me suis mis à décrire les beautés et les difficultés qui les attendaient, comment s’y rendre et combien de temps cela prendrait. Le Suédois posait des questions pertinentes et savait aussi lire une carte.

Il s’apprêtait déjà à repartir, avait jeté son sac sur ses épaules. Merci, et tout ça. Sans aucune raison, je lui ai soudain demandé : — Et toi, au fait, t’as fait l’armée ?

Pourquoi cette histoire d’armée m’est venue à l’esprit, je n’en sais rien.

Il a réfléchi, il ne s’attendait pas à la question, cherchait ses mots : — Oh, oui. J’ai servi. Bien sûr.

Alors, comme on dit, je me suis emballé. — Mais c’était quoi, ton armée ? L’armée suédoise, ou quoi ?!

— Oui, suédoise. Les Forces armées. Försvarsmakten.

Je le sais bien, moi, que ce sont les Forces armées ! Pour une raison ou pour une autre, cela m’a mis très en colère.

— Ha, tu parles d’une armée ! En une journée de voiture, tu l’as traversée tout entière, ton armée ! Chez nous, une armée, c’est une armée… ho là là ! J’ai largement écarté les bras, pour le convaincre qu’il n’y avait même pas à comparer notre armée à la leur, qu’il suffisait de cracher et d’écraser ça du pied. Chez nous, tu te tapes une semaine entière de train, et tu roules, et tu roules, jusqu’aux confins. Ou dix heures d’avion d’un bout à l’autre, hein ? Qu’est-ce que t’en dis ?! Et moi, c’est le maréchal Gretchko en personne qui a signé mon ordre de démobilisation !!

Cela m’avait échappé malgré moi, une espèce de lapsus, tout simplement ! Peut-être parce que je m’étais empiffré de sarrasin… La bouillie de sarrasin à la viande en conserve, mangée dans une gamelle militaire, avait-elle fait surgir des associations avec tout ce qui touchait à l’armée ? Ou bien Andreï Antonovitch Gretchko, ministre de la Défense de l’URSS de 1967 à 1976, s’était-il gravé dans ma mémoire dès la petite enfance, à l’époque des bulletins radiophoniques de TASS sur l’affrontement entre le bloc agressif de l’OTAN et les pays membres de l’Organisation du traité de Varsovie ? Bien entendu, durant mes années d’armée, c’était Dmitri Fiodorovitch Oustinov qui donnait les ordres. Y compris celui de démobiliser les appelés en 1982, ce qui me concernait personnellement. Merci à lui pour cela, éternelle mémoire.

— Ah, Grechko, en rysk kosmonaut ! s’est exclamé mon interlocuteur, et ses yeux se sont réchauffés.

Il connaissait même nos cosmonautes ! J’ai dû lui expliquer :

— Non, pas le cosmonaute Gueorgui Gretchko… Le ministre de la Défense. Mais peu importe. Tu peux pas imaginer ce que c’est que de servir dans notre armée ! Je m’en suis de nouveau pris au Suédois. Son visage exprimait une perplexité manifeste. Mais cela ne faisait que m’exciter davantage. Quand je tirais mon temps, on nous a envoyés au Kazakhstan pour la bataille des récoltes… Aider à rentrer les céréales, comme ils disaient. Notre unité n’avait que ses cadres, en cas de besoin on la complétait avec des hommes de la réserve. Des réservistes, quoi. Des « partisans », tu comprends ?

— Ah, ryska partisaner !

— Oui, des « partisans », comme ça, au figuré… Du folklore. Et le ciel au Kazakhstan, tu sais comment il est ? Un ciel sans limites, haut, immense, de toute sa largeur. Et les espaces ! Pas pour rien que notre cosmodrome est au Kazakhstan, Baïkonour, le premier port spatial de l’Univers. Là-bas, au milieu des steppes, le module de descente de la femme cosmonaute Savitskaïa a atterri, et notre section a été la première à rappliquer en camion. Et voilà les hélicoptères qui arrivent… Dans les haut-parleurs, ils hurlent que personne n’approche ! Mais tu parles… On a déchiré le parachute pour se faire des souvenirs de la quille, et quelqu’un a même récupéré ses chaussons. Sur cette capsoule — toute carbonisée, brûlée par les torrents de feu à l’entrée dans l’atmosphère — chacun a griffonné, avec un clou ou ce qu’il pouvait, son nom, d’où il venait et « QUILLE telle année ». Et le soir, dans l’émission « Vremia », ils ont tout montré autrement. Les hélicoptères tournent si joliment, les techniciens et les médecins courent d’un mouvement fluide vers la sphère avec leurs petites mallettes. Savitskaïa en sort, alerte, dans une veste de survêtement bleue (comme celle de l’équipe d’URSS), telle le tsar Gvidon sortant de son tonneau. Et droit vers le président de la commission d’État. Lui, il s’avance d’un air si important sur le tapis rouge. Tout avait été tourné à l’avance, dans un studio de Mosfilm, c’est évident !

Dans le flot de paroles que je déversais sur lui, le Suédois avait retenu les principaux « marqueurs culturels », comme on dit : Kazakhstan — Baïkonour — Savitskaïa — Mosfilm.

Il a dit qu’il avait vu le Kazakhstan, que c’était un pays immense. Que Baïkonour était une grande percée humanitaire et technique dans l’histoire de l’humanité. Que Svetlana Savitskaïa était la première belle femme russe à être sortie dans l’espace. Que Mosfilm, c’était « Ivan le Terrible » d’Eisenstein et « Quand passent les cigognes » de Kolotozov.

Encore un encyclopédiste sur qui je tombais ! Ou alors il avait trop regardé les documentaires de la BBC ?

— Mais où t’as vu le Kazakhstan… À la télévision, ou quoi ?! Fallait y aller toi-même dans les années quatre-vingt ! Pas de routes, rien que des directions. Comme si un ange bombardier fou était passé au-dessus… Partout, les carcasses noircies de véhicules renversés, accidentés, brûlés. Dans les brumes de l’alcool, les « capitaines des express du blé » s’endormaient au volant, culbutaient dans les fossés, emboutissaient tout ce qui passait en face ou en travers. Peut-être des gardiens invisibles postés aux racines des herbes — les ombres troublées des nomades — les égaraient-ils dans le crépuscule du soir. Les collines et les croupes alentour émergeaient en dos de poissons antiques des longues bandes sinueuses de brouillard. On croyait les voir : sur la crête brisée allaient soudain surgir des cavaliers sauvages sur des chevaux furieux ! Les citernes des camions de carburant s’embrasaient sous les flèches-éclairs décochées, s’épanouissaient en roses noires aux pétales de métal tordu, hideusement dentelés.

Les habitants du coin pêchaient les partisans avec un appât spécial. Un seau vide laissé devant une maison du village. Le camion entrait dans la cour (et c’était une vraie propriété de baï — rien à voir avec ce qu’on connaît en Russie), on déversait le grain dans une fosse préparée d’avance. Pour nourrir le bétail et la volaille, pour distiller de l’eau-de-vie. On payait le chauffeur en « monnaie liquide », un seau plein. Certains, apparemment, s’arrangeaient aussi pour se procurer la came du coin.

Ou bien il arrivait que deux camions-citernes d’essence se poursuivent à travers la steppe ! Comme si quelqu’un les faisait rouler telles des boules sur une table de billard infinie… Et soudain, ils fonçaient à la collision, de face, pour s’éperonner. Des pilotes réduits en cendres, il ne restait que les renforts d’acier des pattes d’épaule et les fers de bottes bricolés.

Je servais à l’état-major de l’officier de permanence opérationnelle, nous devions nous rendre sur les lieux de chaque accident. Nous y allions dans la petite jeep GAZ d’intervention, empoussiérée et brûlante. Nous nous égarions, nous enfoncions dans de telles solitudes de la steppe qu’on n’y voyait plus le jour ! La vague de feu partie de l’épicentre de l’explosion brûlait des cercles concentriques, qui semblaient converger vers le centre d’une cible, vers les squelettes tordus de deux brontosaures-citernes enlacés dans une étreinte incinérante. Nous nous affublions des mufles des masques à gaz, revêtions les encombrantes armures de protection chimique, avancions dans cette douce mer de cendre où les pas ne s’entendaient pas. À l’endroit même où la substance plasmatique avait aspiré les âmes, comme dans le « mille » d’une cible percé par un tir groupé, le vide transparaissait. Même la brise légère n’y parvenait pas, ses ailes desséchées et roussies. Nous ramassions ce qui restait dans une boîte en zinc. Toujours, on ne sait pourquoi, c’étaient des renforts de pattes d’épaule et des fers de bottes.

— Stop-stop-stop. Le Suédois m’a regardé attentivement, froidement. Comme s’il me passait aux rayons X avec un appareil intégré à sa boîte crânienne (m’a-t-il semblé). Attends ! m’a-t-il arrêté…

je sais ce qui t’est arrivé…

La steppe se soulevait alors en pente douce, telle une lentille convexe, et l’on aurait dit que quelqu’un était couché dessous, voyait par en bas les semelles de vos surbottes que vous oubliiez d’enlever. Vous descendiez dans les creux brumeux, remplis d’un crépuscule d’encre. Des canards dérangés s’envolaient à votre rencontre, secouant de leurs ailes des fils argentés. Deux petits lacs luisaient comme les taies lunaires d’un aveugle. Vous vous jetiez dans le verre immobile, tourniez dans vos combinaisons de caoutchouc soudées à la peau, les bras écartés en croix. Même la boîte en zinc flottait à côté. Les pommeaux des respirateurs, les trompes annelées des tuyaux pointaient vers les veilleuses des étoiles descendues tout bas. La minuscule étoile d’une station spatiale traversait les orbites rondes des masques à gaz. Et le cosmonaute qui s’y trouvait, à l’aide d’un cornet acoustique spécial, invention ultrasecrète des spécialistes militaires, enregistrait le doux clapotis des lacs terrestres, un étrange cliquetis d’objets métalliques… C’étaient les boîtes en zinc qui cliquetaient en flottant à côté, avec une poignée de cendres des chauffeurs-partisans brûlés, avec les renforts d’acier des pattes d’épaule et les fers de bottes.

— Oui… ai-je presque chuchoté. Comment tu le sais ? J’avais le souffle coupé, je pouvais à peine parler.

— Eh bien… Je t’ai simplement vu.

— Toi ? Tu m’as vu ?! Mais qu’est-ce que tu racontes, Seigneur, pardonne-moi !!

Bref, il a dit que c’était lui, le cosmonaute qui survolait dans une station spatiale les étendues infinies du Kazakhstan. À l’aide d’un appareil spécial, il observait tout ce qui se passait sur notre territoire. Mais quelles « stations spatiales » pouvait-il bien y avoir en Suède ? J’étais hors de moi d’indignation. Il a dit que c’était un projet ultrasecret, qu’il existait depuis très longtemps en Suède des engins volants de reconnaissance. Et qu’à moi, simple citoyen, personne n’était tenu de rendre compte de toutes les nouveautés en matière d’armement. Et puis, a dit ce Suédois, notre poète Tolia Popéretchny avait été son ami ; en leur temps, ils avaient pas mal bu d’« Absolut » suédoise ensemble. C’était alors qu’il lui avait soufflé l’idée (c’est-à-dire, ce Suédois la lui avait soufflée) que « les cosmonautes rêvent de quelque chose de très familier, de véritablement terrestre ». Et Popéretchny l’avait formidablement rendu dans la chanson « Et ce n’est pas le grondement du cosmodrome qui nous vient en rêve, ni cet azur glacé… » Elle était interprétée par le groupe « Zemliané ». Un véritable tube de tous les temps et de tous les peuples !

…Et puis, au diable ce Suédois ! Il a repris son sac à dos, est monté d’un pas lourd sur le sentier avec ses chaussures de montagne aux semelles dentées. Bon débarras ! Pour une raison ou pour une autre, j’étais très contrarié, tourmenté, avec le sentiment oppressant que quelque chose d’étranger, venu du dehors, avait fait irruption dans ma vie, s’y était fixé comme une ventouse, et examinait en plus ce qu’elle avait de plus intime, peut-être à travers une espèce de lunette télescopique. Tout me tombait des mains, la pêche ne donnait rien, les vacances étaient ratées. Vers le soir, j’ai franchi la montagne pour aller dans le village de pêcheurs voisin, à Katoun. Là, chez un habitant du coin, j’ai acheté une bouteille de vodka, là encore un peu à la manière des partisans, sous le manteau. Je suis rentré à mon bivouac et j’ai bu cette bouteille ; pour accompagner, j’ai préparé des brochettes « Pionnier » : enfilées sur une baguette taillée, puis grillées, des rondelles du saucisson sec qui me restait, des rondelles d’oignon, des tranches de lard, des morceaux de pain. Le lendemain matin, j’ai bu cinq tasses de thé, après avoir fait bouillir de l’eau du Baïkal. Une tempête commençait, et le soleil brillait en même temps ; le vent violent m’a chassé de la tête toutes ces sottises.

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Autrefois, l’usine « PolimerDetal », à la périphérie de Sotsgorod, près de Moscou, était très riche. Dans ses entrailles bouillonnaient des lacs de polymères, d’où s’écoulaient des fleuves de linoléum et de dalles de PVC, alimentant les chantiers de l’économie nationale. L’usine avait fait construire un quartier d’habitation, un jardin d’enfants, une école, une polyclinique, un grand magasin, un stade, une piscine, le Palais de la culture « PolimerDetal ». Partout on avait posé du linoléum, tout recouvert de dalles de PVC ornées d’éléments des motifs nationaux des républiques sœurs. Mais les tempêtes de la perestroïka naissante avaient malmené le navire amiral des industries chimique et du bâtiment, l’avaient jeté sur les crocs rocheux du rivage du marché libre (de toute loi). Aujourd’hui, sa carcasse rouillée achève de pourrir, ses immenses ateliers sont devenus des bassins de décantation de la camelote chinoise, de petites entreprises locataires rongent dans le géant les derniers restes.

Le quartier d’habitation, avec toutes ses infrastructures, passait de main en main, comme au cours de combats prolongés. Il arrivait que les enfants jouant dans le bac à sable, les écoliers écrivant une dictée, les patients qui se faisaient prendre la tension, les acheteurs faisant la queue, les footballeurs courant, les nageurs s’ébattant tels des dauphins — soient transférés d’une propriété à une autre d’un trait de plume. Un athlète pouvait prendre le départ d’un cinq cents mètres sur la piste d’un stade appartenant à un clan, et franchir la ligne d’arrivée dans les possessions d’un groupe rival.

Le Palais de la culture « PolimerDetal » avait été cédé à Sotsgorod, rebaptisé « Impuls ». Le foyer culturel couvait à peine, mais avait conservé une petite flamme dans la nuit des années quatre-vingt-dix… Qui n’avait pas cherché à s’en emparer ! Grossistes et commerçants chinois rêvaient d’y installer un marché, les hommes d’affaires réclamaient un centre de bureaux, les escrocs se pressaient avec des projets de casino, et même une secte satanique avait voulu y faire son nid… Tous s’étaient cassé les dents sur sa partie invisible, souterraine. Car c’était une « installation à double usage ». À sa base — un abri antiaérien, qui déployait les volutes de ses labyrinthes telle une rose de béton. Le ministère des Situations d’urgence, qui en a la charge, alloue des fonds à son installation, et l’administration de Sotsgorod est bien obligée de l’entretenir (l’abri est conçu pour les hauts dirigeants ; le cas échéant, ils s’y réfugieront et y organiseront un Centre de commandement).

Ce système racinaire secret, je le connais par Vladimir Nikolaïevitch. Il travaillait au Palais comme artiste décorateur depuis le jour de son ouverture. Quand je me suis fait embaucher comme second artiste à « Impuls », nous avons travaillé ensemble. Il faut dire que Vladimir Nikolaïevitch a le même « double usage ».

…Autrefois, à l’usine « PolimerDetal », le service d’esthétique technique comptait une trentaine d’artistes. Ils s’arrachaient le travail des mains — d’autant plus que, lorsqu’ils réalisaient des décors pour le Palais, ils étaient payés sur des bons de travail distincts. Il ne restait à Vladimir Nikolaïevitch qu’à barbouiller les affiches des manifestations courantes et à tracer en belles lettres des vœux pour les travailleurs culturels à l’occasion des fêtes et des anniversaires. Aussi avait-il consacré, à de rares exceptions près, quarante ans de temps de travail à créer ses propres tableaux. Chaque jour, il peignait au moins une étude ! Son œuvre, dans son ensemble, est ambiguë… Il pouvait transformer un midi des environs de Moscou, étincelant de blancheur neigeuse, en une merveilleuse nuit ukrainienne. Pratiquant une technique épaisse, dense, dite d’empâtement, il ne lésinait jamais sur les couleurs. Ses tableaux rappellent parfois la surface de Mars, parfois les vagues d’océans violets extraterrestres. Ou bien un déchaînement cosmique de lilas s’abat sur le spectateur qui s’est approché du tableau !

Vladimir Nikolaïevitch avait passé son enfance dans une cité minière, dans la région du Donbass. Quels rêves l’emportaient en des voyages fantastiques, quels échos de paysages étranges s’étaient appelés dans les recoins secrets de son âme, avaient résonné en un ample chant ? S’il peignait environ trois cents tableaux par an, et qu’un tableau mesurait en moyenne un mètre carré, cela faisait, en quarante ans, douze mille mètres carrés de peinture ! Tout cela — et les cadres, les toiles, les réserves de couleurs — il fallait bien le ranger quelque part. Et Vladimir Nikolaïevitch avait occupé tout l’abri antiaérien. Il est pratiquement impossible d’y entrer. À plus forte raison pour quiconque d’y trouver refuge !

L’artiste enthousiaste arrivait le tout premier au travail ; pour la pause déjeuner, pendant quelque quatre heures — avec son sac à dos qui en avait vu d’autres, avec son chevalet — il partait dans les environs. Ses pinceaux, ses couleurs — ce sont ses engins de pêche, son appât. Et voilà qu’il rapporte un carré frais de forêt, d’air, d’azur, de neiges. Ou une prairie fleurie, des rides sur l’eau. Et cette journée, il l’a prise, fixée. À l’atelier, il installe une autre étude, de la veille, ou le tableau auquel il travaille — et s’endort paisiblement, assis sur une chaise. Grand, massif. Soudain, il se réveille, lance un regard perçant… Saisit un couteau à palette, un pinceau ! Retouche quelque chose, ajoute, modifie le tableau du monde. Puis replonge dans les rêves multicolores.

Il partait en vacances pour deux mois environ. Avec sa femme, ils voyageaient dans l’Anneau d’or, sur les fleuves de Russie à bord de bateaux de croisière. Et ces dernières années, ils allaient à la mer Noire, dans un centre de vacances du côté de Loo (non loin de Sotchi). Et de tout cela, il tient, jour après jour, un « Journal de la nature » en peinture.

Quand je suis entré pour la première fois dans l’atelier, j’ai été illuminé de lumière, écrasé de ténèbres… Comme si je m’étais retrouvé au fond d’un vallon sauvage de la taïga ! Des ressauts rocheux de tableaux et d’esquisses se dressaient, les choses et les objets les plus invraisemblables s’entassaient. Partout, les feuilles luisantes des plantes semblaient former une « canopée forestière » ; tout était enlacé de branches souples, partout des feuilles ouvragées, des brassées de fleurs sèches, des compositions de racines aux formes étranges ; on ne pouvait se déplacer dans ces fourrés que par de petits sentiers.

L’affrontement avec le service des situations d’urgence, qui tentait de le chasser de l’abri antiaérien à coups d’injonctions menaçantes, durait interminablement. Mais Vladimir Nikolaïevitch prenait tout avec calme. Sans être pour autant un fanatique solitaire et buté… Il participait à la vie des artistes locaux, on l’invitait souvent aux expositions, il siégeait dans les jurys de concours, dans les comités chargés de décerner des prix aux talents de la région de Moscou. De temps à autre, ses tableaux se vendaient. Avec l’argent recueilli, il achetait des couleurs. Il emballait certaines toiles, les traînait dans l’abri antiaérien, en remontait d’autres à la surface, les emportait quelque part, les rapportait. Le changement permanent des paysages dans l’atelier — tantôt balayés par les froidures hivernales, tantôt envahis d’une floraison exubérante, tantôt pénétrés du dépérissement automnal — témoignait du cycle des tableaux dans la nature, générateur de vie.

Parfois, Marina venait me voir au Palais, à l’atelier. Nous parlions des tableaux de mon collègue, surtout de sa « période mer Noire ». Il nous semblait qu’il y avait trop de tout. Une rondelle jaune et huileuse flottait dans une mer couleur de betterave, les montagnes épaissies de verdure étaient découpées en tranches, les affleurements rocheux aux veinures roses ressemblaient à du lard.

Quand nous en sommes venus à parler des vacances d’été, nous avons eu, tout naturellement, envie de nous retrouver précisément là… Sur ces rivages, sous ce soleil, parmi cette verdure. J’ai interrogé Vladimir Nikolaïevitch, il a souri à ses souvenirs : « Au centre de vacances du côté de Loo, vous serez comme dans le sein du Christ. Je vous donnerai le numéro de la personne à contacter. »

Escamotant comme par enchantement l’agitation des préparatifs, les gares, les trains, — nous avons comme plongé dans ses tableaux. Tout nous était familier, tout reconnaissable. Nous nous sommes retrouvés au fond de gorges où la naissance et la mort exhalaient des senteurs épicées et excitantes. L’air était épais de vapeurs, tout était saturé d’échos de poursuite, de râles, de gémissements furieux, de tourments amoureux, de la lutte pour la vie de créatures inconnues. Le mouvement des courants terrestres s’écoulait dans les racines, parfois mises à nu, pareilles aux énormes pattes avec lesquelles les arbres géants marchaient sur un épais tapis de feuilles mortes, d’herbes denses et emmêlées, de broussailles épineuses.

Nous cherchions une cascade dans les gorges menant aux sources des rivières Detliajka, Beranda, Bouou. Mais dans ce triangle, tous les souvenirs disparaissent… Aucun des habitants de Verkhniaïa Detliajka, de Verkhniaïa Beranda, de Verkhni Bouou, — que nous harcelions de questions — n’avait vu la cascade de ses propres yeux.

« Mais oui, mon frère y est allé quand il était encore gamin, je crois », nous disait-on.

Ou bien : « Oh, mon grand-père en parlait, une telle beauté ! »

Ou encore : « Non, vous ne passerez pas par là, la végétation a tout envahi. »

Un jour, nous avons rencontré un grand-père et sa petite-fille, des cueilleurs de mûres. Le chef indien peu loquace a montré le haut de la pente. Mais par où aller, dans ce fourré impénétrable ? Pourtant, une trouée presque entièrement envahie par la végétation s’est bel et bien trouvée. Nous avons gagné la crête, l’avons suivie en contournant la cuvette montagneuse, puis avons descendu la pente… Nous nous enfoncions toujours plus profondément au cœur de temps inconnus. La terre ferme se cabrait, les troncs s’inclinaient, les langues luisantes des fougères s’écoulaient comme une lave encore chaude. Le versant opposé s’avançait, la trouée de ciel se rétrécissait, les cimes se refermaient. Et une sorte de vertige, comme si nous étions aspirés dans le pavillon d’un « hache-temps ». Les tendons des secondes craquaient, les enveloppes chitineuses des minutes crépitaient, la carapace des jours se broyait, ils exsudaient le suc d’une année pas encore advenue. Comme si quelque chose de distinct de ce qui se passait « autour » et « en haut » — en même temps attiré comme par un aimant, multiplié par le foisonnement des couleurs et des sons — nourrissait, rendait dense d’événements le corps du serpent descendant la pente en rampant, nous entraînant dans son mouvement. Il était difficile de respirer cet air immobile, cet abîme des temps étroitement comprimé, une sueur poisseuse couvrait nos corps. Nous sautions de pierre en pierre, enjambions les troncs abattus ou passions dessous. Beaucoup étaient brisés, voire tranchés en éclats, calcinés par la foudre. Les tempêtes qui avaient passé avaient amoncelé des enchevêtrements. Des crocs rocheux aux veinures roses et violettes, sur les fronts abrupts des pierres barrant le passage, la mousse était plaquée en taches épaisses, tantôt d’un vert très sombre, tantôt roussâtres, tantôt turquoise. La surface martienne des blocs paraissait noire, poreuse, semblable à de l’asphalte, mais sous le pied elle cédait souplement, suintait d’humidité. Le bourdonnement des insectes, des bruissements et des soupirs, le frémissement du feuillage sous une brise passée puis figée… Le friselis argenté des rapides, les « fenêtres » d’eau — creux, vasques enfermées dans des « côtes » de granit — avaient recueilli dans leurs reflets le monde de la gorge. (Un manuel de géologie dit que les dépôts de flysch terrigène — ces épaisses strates de grès et d’argilites dont sont constituées la plupart des roches de ces lieux — se sont formés au Paléogène, qui s’est achevé il y a 30 millions d’années. Si l’on « sciait » la gorge en pensée, serait-il possible de voir les cernes annuels… 30 millions de cernes annuels ?)

Et soudain, nous nous sommes retrouvés juste au-dessus de la cascade !

Les ruisselets aux reflets luisants, comme des rubans de pellicule noire et argentée ayant fixé l’histoire ancienne de ces lieux, se déroulaient et accéléraient leur course. Le torrent s’arrachait à la corniche, se brisait sur les ressauts rocheux, retombait en cascades. En bas, sous les jets, bouillonnait une marmite d’érosion formant un petit lac. Si l’on se rappelle les « mythes » des peuples de Verkhniaïa Detliajka, de Verkhniaïa Beranda, de Verkhni Bouou, — on peut imaginer ce petit lac comme l’œil d’un dragon qui a lové ses anneaux d’éboulis, d’affleurements rocheux. Il garde les profondeurs de la gorge, dévore la mémoire de celui qui regarde dans son œil, au-dessus duquel se réfracte un rideau d’embruns irisé. Le chant des eaux aux voix multiples ensorcelait, ainsi que le heurt des fronts de pierre par lequel les blocs — depuis 30 millions d’années déjà, sans doute ? — se disputent pour savoir lequel a été formé géologiquement le premier.

Oui, notre découverte est loin, bien sûr, des plus grandes cascades que j’admirais, par exemple, dans les pages de « National Geographic ». (Le travail d’un photographe m’était resté en mémoire : sous l’égide du magazine, une expédition était partie sur une île de Nouvelle-Zélande, vers un volcan éteint perdu dans la jungle ; d’un plateau, une cascade se précipite dans son cratère. Depuis un hélicoptère en vol stationnaire, on avait descendu le photographe au bout d’un câble dans l’abîme, il se balançait presque sous les flots qui s’abattaient. Mais quelles images saisissantes !)

En revanche, c’est notre cascade ! Après nous être éloignés du bord, nous nous sommes livrés à des danses sauvages. La joie de la découverte nous débordait ! Nous nous éclaboussions, nous jetions dans les vasques de pierre, nous y plongions tout entiers. Nous déclarions notre amour aux rochers, aux vallées, aux cols montagneux, aux rivières tumultueuses et aux marmites d’érosion. Nous criions à toute la forêt, jurions de ne jamais oublier la mission sacrée des fidèles serviteurs du culte d’Apollon ! La nouveauté des lieux, la joie des réussites ! L’inépuisable désir de pénétrer au loin, d’attirer dans l’orbite du monde hellénique des rivages lointains aux populations inconnues !!

Marina s’est plongée dans ses « Observations poétiques », décrivant les visages redoutables et magnifiques de la nature qu’elle avait vus. Mon appareil photo dans son étui fixé à la ceinture, je suis retourné à la corniche. D’en haut s’ouvrait la vue sur une profonde cuvette… Les cimes des peupliers, des ormes, des chênes se balançaient ; au pied des patriarches de la forêt bouillonnait le ressac du sous-bois, les massifs de buis formaient des taches sombres. Peut-être tout cet abîme des temps (bon, pas 30 millions d’années, mais seulement 2 à 3 millions, en comptant depuis le début de l’actuelle période quaternaire)… avait-il été déversé ici… Mis en dépôt ?

Sur la gauche et vers le haut montait une pente raide et pierreuse qui butait contre un front rocheux. Au-dessus, un orme fourchu en forme de lyre faisait frémir ses couronnes, il a attiré mon attention. D’en bas, impossible de voir comment ses racines s’agrippaient. On aurait dit que son tronc courbé en « S » s’était élevé sans appui, de lui-même. De la fourche se dressaient deux « bras » — tachetés, comme en tenue de camouflage. Oui, un arbre fier. Dédaignant l’existence « botanique » au milieu de la foule de ses semblables, il s’était élancé vers l’espace libre. Soumis à tous les vents, aux averses qui s’abattent et aux éclairs. Mais c’était justement ce qui le rendait visible ! J’ai décidé que je pourrais escalader le front rocheux, me lancer — et me retrouver dans la fourche. De là, je ferais des prises de vue uniques… À côté, le célèbre photographe de « National Geographic » pouvait aller se rhabiller ! (Au fond de moi, ses lauriers me tourmentaient.)

Cependant, impossible de remonter la pente jusqu’au sommet du front rocheux. Les ronces, les lianes épineuses de la vigne sauvage s’étaient entrelacées en une muraille impénétrable et élastique — elle vous rejetait ! Depuis le milieu du front, me frayant un passage de ressaut en ressaut, j’ai tout de même réussi à me retrouver face à l’arbre, mais en dessous de la fourche. J’ai calé le pied contre le tronc, tenté de le faire osciller, d’en éprouver la solidité. Assez ferme. J’ai fait un grand pas dans la courbe ascendante du tronc… Et me voilà dans les hauteurs. L’arbre s’est mis à vibrer, s’est même affaissé. Des mottes de terre se sont détachées des racines, de petites écailles ont plu d’en haut, des feuilles ont tourbillonné. Je ruisselais de sueur, mon cœur battait à toute allure. Et la peur me donnait la nausée. Se casser la gueule d’ici… ce serait sans doute plutôt raide… Mais mieux valait ne pas y penser.

D’excellentes photos se perdent ! Il faut grimper dans la fourche, elle est juste au-dessus de moi. De là, la vue est meilleure, et on peut se caler entre les troncs, sinon, comment photographier ?

Les bras levés, je tâtonnais à la recherche d’une prise là-haut, dans la selle. Les troncs étaient larges, impossibles à embrasser. Je trouvais des radicelles pourries, la mousse s’arrachait sous ma main, les tiges d’herbe n’étaient pas fiables. Du pied droit, du bord de ma chaussure de sport, j’ai pris appui sur une saillie de l’écorce. J’ai projeté brusquement mon corps vers le haut, écarté les coudes, basculé sur le ventre. Je me suis redressé tant bien que mal. Un mètre et demi de vide me séparait du front rocheux — du continent, de la Grande Terre. Comment le franchir quand il faudrait revenir… Sauter sur cette caillasse en pente ? Bon, puisque j’étais monté jusqu’ici, je finirais bien par revenir.

Sans faire de mouvements superflus, j’ai sorti l’appareil de son étui et l’ai préparé. Je faisais défiler dans ma tête de superbes compositions. Maintenant, je vais prendre ça comme ceci, puis comme cela, puis encore autrement !

Mais qu’est-ce que c’est ?! J’ai vu devant moi, sur la peau grise du tronc, quelque chose qui m’a stupéfié.

C’étaient des mots inoubliables.

Ils étaient profondément, très nettement entaillés dans l’écorce par une main qui n’avait pas tremblé. Ni le temps ni la force de cicatrisation n’avaient pu les effacer, les absorber dans la chair du bois, les rendre pâles, insignifiants. Pour la personne qui les avait tracés, ce n’était pas une décision de l’instant. On avait employé un burin en bon acier à outils, correctement affûté. On sentait un style professionnel dans la composition typographique, dans le tracé des lettres.

Danila, je t’aime. Katia.

Voilà ce que j’ai lu à une hauteur vertigineuse, sur un tronc tremblant, s’arrachant lentement à sa patrie de pierre, glissant peu à peu vers l’abîme.

Ça alors… À quel point Katia avait-elle été poussée à bout ? Il fallait avoir plus qu’une nature romantique, savoir s’orienter sur le terrain, avoir reçu au moins une formation minimale d’escalade, posséder une précision de cascadeur dans l’exécution des figures, les aptitudes d’un voltigeur de cirque. Préparer l’outil à l’avance, réfléchir à la composition typographique.

Mais qui la verra ici, cette inscription ? À qui s’adresse-t-elle ?!

Et si ces mots avaient été les derniers, avant de… J’ai jeté un regard inquiet en bas. Est-ce que la tête me tournait ? On sentait une sorte de mouvement. Le serpent de la gorge découvrait ses crocs moussus, lovait ses anneaux bigarrés de nuances vertes, enveloppait l’espace, le serrait de sa queue d’éboulis, de chablis, d’amoncellements de pierres. Il voilait son œil-lac d’une auréole irisée, ou m’aveuglait de l’éclat des eaux quand les tourbillons emportaient les embruns.

Mais que m’importent Katia et Danila ? C’est, en somme, leur affaire personnelle.

Qu’ils suivent leurs chemins et leurs routes. Tant mieux si leurs destins sont unis, s’ils ont devant eux de longues années à passer ensemble.

Il me restait quelques instants pour saisir dans le cadre la gorge ancienne, les miroitements des eaux et des temps tourbillonnants. N’est-ce pas cet amoncellement de blocs gris de dominos, jetés n’importe comment par des géants après la fin de la partie, ces mains-branches vertes, ces corps souples de plantes, ces troncs portant le code chiffré de la vie terrestre… et les rochers, et les vallées, et les cols montagneux, et les rivières tumultueuses… qui, depuis ma naissance même, sont projetés, dirigés en moi, pareils à une multitude de mirages flottants de temples de montagne et de châteaux forestiers ? Pourquoi aimé-je les sentiers qui conduisent dans une composition échiquéenne figée de figures étranges disposées sur les cases vert sombre, ocre doré, blanches comme neige des saisons, pourquoi mon cœur est-il prêt à s’arracher de ma poitrine, à survoler toutes les chaînes de montagnes, lorsque, ayant gagné un sommet à bout de forces, je me rappelle la grandeur redoutable des lames figées qui se soulevaient jadis dans mes rêves ?! Quel étrange entrelacs de routes et de sentiers parcourus m’a conduit au Palais « Impouls » ? J’ai fait la connaissance de Vladimir Nikolaïevitch, du monde dans son âme, où

et les étendues de la région de Moscou étincelantes de neige,

et la merveilleuse nuit ukrainienne,

et les paysages martiens,

et les vagues d’océans extraterrestres,

et le déchaînement cosmique des lilas

il a répandu tout cela sur ses toiles si généreusement, sans ménager les couleurs.

Et à quelles tumultueuses traversées de la vie Marina et moi nous sommes-nous rencontrés ? Mais non, nous ne pouvions pas ne pas nous rencontrer… Des années avant notre rencontre, à plusieurs milliers de kilomètres qui nous séparaient, — mon premier livre, le hasard l’a voulu, avait été imprimé dans une imprimerie de la ville natale de Marina, à Dzerjinsk (dans la région de Nijni Novgorod). Marina travaillait à la bibliothèque, passait en courant plusieurs fois par jour devant le rayon où, parmi les nouveautés, se trouvait aussi mon opus… Au titre ridicule et prétentieux, il faut le dire. « Il faut être un idiot fini et un abruti pour donner un titre pareil à un livre », pensait ma future élue. Et elle ne l’avait pas lu, bien sûr, ne l’avait même jamais pris en main.

À présent, elle est assise près des flots qui filent, elle écrit des poèmes. Et ne remarque absolument rien autour d’elle… Alors qu’ici, ce sont les voix de la gorge, le grondement des eaux qui tombent, le heurt des fronts de pierre. Impossible de se faire entendre d’elle en criant, de lui demander conseil. (De l’appeler au secours, au cas où.)

Comment composer mon « mémorandum en réponse », donner notre réponse à Katia et Danila ?

Que graver pour que cela reste… bon, pas pour des siècles tout de même ? Allez, pour des années. (Encore de la prétention, je n’arrive décidément pas à m’en débarrasser.) J’ai un excellent couteau d’expédition avec un assortiment d’outils. Il faut transmettre quelque chose de simple, de compréhensible pour les descendants.

Marina, je t’aime.

Mais je ne peux pas vivre non plus sans le Baïkal ! Oui, si je mentionne que j’aime le plus grand lac d’eau douce de la planète, ce sera solide, en quelque sorte sérieux, réfléCHI.

Mais pourquoi est-ce que j’aime le Baïkal ? Car c’est lui, en réalité, qui m’aime ! À quoi bon sa beauté, ses vagues miroitantes de signes secrets, lorsque les couchers de soleil flambent comme une Révélation déversée en pourpre sanglante depuis les Sphères supérieures ? C’est bien moi qui dois voir cela ! Et sentir mon insignifiance, et rester pétrifié devant la générosité répandue par une Main miséricordieuse, et me dresser à la hauteur des lames qui s’amoncellent, des chaînes de montagnes géantes, des couchers de soleil sur la moitié du ciel. Je porte ces dons et, autant que possible, je m’efforce de les transmettre à l’avenir.

Mais que de grandiloquence, de boursouflure !

Moi, je suis suspendu à un arbre, qui peut se décrocher au moindre mouvement. Alors, le couteau ! J’ai déplié la lame, esquissé l’inscription, estimé la hauteur des lettres… La pointe est plantée dans l’écorce.

Ma main est rejetée par une force élastique !

Des débris de bois ont plu d’en haut, une sorte de poussière a tourbillonné. Une senteur de champs à midi, celle de l’huile de lin pour la peinture, a soufflé, avec la vigueur du pin de la térébenthine, l’arôme de cyprès du vernis. L’équilibre précaire de ce qui m’entourait s’est brusquement ébranlé… C’était un toussotement !

Le géant réveillé essayait sa voix. Oh, mais c’est Vladimir Nikolaïevitch dans notre atelier !

— Euh… qui est-ce qui farfouille là ? Pourquoi tu abîmes mes tableaux ?!

— A-a-ah ! ai-je crié de toutes mes forces. Vladimir Nikolaïevitch ! C’est moi, votre peintre. J’ai de gros problèmes, aidez-moi !

— Je ne veux entendre parler d’aucun problème, a-t-on grogné sombrement d’en haut. Combien de fois je te l’ai appris ! Tu ne peux donc pas dire, voyons… voilà, tu as une occasion de montrer tes meilleures qualités ?

Il faut encore que je fasse des révérences ! Mais il va falloir complaire au maître : — Vladimir Nikolaïevitch, NOUS AVONS, VOUS ET MOI, une excellente occasion de montrer NOS meilleures qualités. Je suis coincé dans un de vos tableaux de la « période mer Noire ». Il y a un arbre, ici, il glisse, il va tomber dans la cascade !

— Mais pourquoi tu es allé grimper là-dedans ? Qui te l’a demandé ?! Et en plus, il pique quelque chose avec son petit couteau.

Nous échangions nos paroles comme dans une sorte de « tube ». (On appelle aussi « tube » un téléphone portable, mais cela n’avait aucun rapport avec notre communication. On pourrait donner comme arrière-plan culturel à cela ce qu’on appelle le « communication tube » — une image que Soloviov avait employée dans « Assa ».)

— Mais c’est vous-même qui nous avez envoyés au centre de vacances. Vous disiez qu’ici nous serions comme dans le sein du Christ !

— Hum, bon… Mais c’est quel tableau ?

— Eh bien, une gorge, des pierres, un petit lac en bas. Non, tout est beau, bien sûr. La composition est juste, le parti pris des couleurs est riche. Il y a une atmosphère, l’état d’âme du peintre est rendu. Et la hauteur est assez considérable ici, soit dit en passant. Je ne tiendrai pas longtemps !

— Mais il faut que je le trouve, que je choisisse les couleurs. Reste là, ne t’agite pas. Et ne t’avise pas de tripoter avec ton couteau, tu vas couper la toile !

Rester là ou pas, les belles vues se perdent ! J’ai prudemment réglé l’appareil, activé le mode automatique, pris des photos par rafales. Je saisissais les instants qui s’échappaient, j’étais au sommet… ou, plus exactement, sur l’arbre du bonheur ? Je tremblais d’effroi. Je me hâtais de m’imprégner jusqu’à la dernière goutte de la sensation de l’instant présent, du sentiment vacillant de la beauté.

Mais voilà qu’est venue la finalité, la force de l’union qui resserre les fragments en train de se disloquer. Ils ont acquis un sens, une disposition intérieure, une conviction. Le peintre a pris en main son pinceau, sa palette, son couteau à palette. Le monde a cessé de glisser vers l’abîme, vers la folie. Est-ce vraiment sur les marbrures picturales de l’huile de lin, sur l’odeur de pin de la térébenthine, sur l’arôme du vernis de cyprès — que je vais faire un pas ? Retrouver la Grande Terre, le continent ? C’est bien ce qui s’est passé. Merci à Vladimir Nikolaïevitch, il a accompli la mission du peintre. Et de nouveau, comme il le faisait toujours, s’abandonnant aux rêves multicolores, il s’est paisiblement assoupi.

Marina, assise sur un tronc abattu, — tout à fait comme Arseniev, l’explorateur du kraï du Primorié, — se penchait sur son « Journal poétique ». Où errait son Dersou Ouzala, que lui arrivait-il ? (Cette scène : la façon dont elle écrivait en s’oubliant tout entière, — et Arseniev, en toutes circonstances, ne cessait de tenir son journal — m’a rappelé l’épopée cinématographique d’Okino Kurosawa, « Dersou Ouzala », 1985.)

— Où étais-tu passé ? Elle revenait de son « lointain poétique ». J’allais déjà partir te chercher.

C’est très gentil. Et moi qui conversais avec les Voix qui nous relient dans l’Univers.

— Je photographiais tout là-bas. J’en ai fait, de ces photos !

— Je m’inquiétais. Tu avais disparu je ne sais où.

— Oui, bon, j’ai trouvé un excellent titre pour mon nouveau roman.

— Oh, bien sûr ! Tu en as déjà trouvé un, un jour… un titre pour ton premier livre…

Et alors, puisque c’est lui, ce titre, qui nous a attirés l’un vers l’autre, qui nous a liés dans l’Univers.

— Bon, j’ai trouvé… « Les Sous-vêtements des héros ». Qu’est-ce que tu en dis ?

— Époustouflant ! Tout le public qui lit va se précipiter pour acheter ton œuvre !

— Et qu’est-ce que tu crois ? Sais-tu seulement où les cosmonautes — et ce sont, au fond, des héros — mettent leur linge sale ?! Ils le lavent, peut-être, là-haut, en apesanteur ? Sur la station spatiale, quand ils volent pendant six mois, voire un an ?! Non ! Ils le larguent au-dessus des étendues de l’océan Atlantique.

— Je n’y avais jamais pensé.

— Voilà ! Et par exemple, de jeunes cœurs romantiques… bon, mettons, Katia et Danila, naviguent à bord d’un paquebot sur l’Atlantique…

— Qui sont-ils, Katia et Danila ?

— Peu importe, tu ne les connais pas. Ils naviguent et voient une étoile qui raye le ciel. Ils font un vœu. Ils croient que, dans leur vie, leurs rêves les plus invraisemblables se réaliseront. Or cette étoile qui s’est embrasée, c’est en réalité un conteneur de linge sale. Il se consume dans les couches denses de l’atmosphère, il n’en reste qu’une traînée qui scintille féeriquement et s’éteint. Tu comprends, maintenant ?

— …?

— Bien. Alors j’ai un autre titre.

— _?!

— « Les Bottines de Banderas ». Alors, ça ira ?

* * *

« Tu es un peu étrange. Pas comme tout le monde », m’a dit la professeure de littérature au sommet d’une colline, au lieu-dit Mogoïta. Sous la coupole immense et frémissante des cieux bouriates chauffés à blanc par le soleil, où transparaissait le turquoise, la tête tournait. Le vent arrivait par rafales, ébouriffait les crinières de stipes qui accouraient de la vallée, — elle s’étendait dans les mirages de la chaleur, dans une brume de poussière brunâtre, et quand la rafale s’apaisait, l’ondulation se poursuivait — et le bruissement des herbes, et la stridulation des sauterelles — comme si une vague qui se retirait poursuivait sa course. Ou bien, semblait-il, ce bruissement et cet éclat provenaient du tournoiement inexorable d’un serpent transparent qui répandait la chaleur de ses écailles de verre, enroulait les anneaux brunâtres d’une bande magnétique où glissaient les reflets tantôt des genoux de la professeure, mystérieusement rapprochés par un livre fermé, — comme chez la jeune Varleï dans « Viï », lorsque Khoma voit pour la première fois la demoiselle tombée dans les herbes au lieu de l’horrible sorcière, — tantôt des taches rouges de ses pommettes, tantôt des étincelles malicieuses qui brillaient sous ses cils. Avec une lenteur de mouvements qui répétait la respiration de la steppe — et le vent qui se levait, et le silence qui s’écoulait, — elle fermait un bouton de sa chemise à carreaux sur sa poitrine, rajustait sa jupe, écartait les mèches de ses cheveux défaits.

…Ce jour-là de juin, nous étions allongés sur la colline. Nous, c’est-à-dire notre petit détachement, une équipe constituée parmi les classes parallèles de neuvième année. D’ici, de ce sommet dominant, il nous était facile de suivre la vaste bataille qui se déployait dans la vallée. Là se déroulait la course de relais militaro-sportive « L’Aiglon ». Les équipes des écoles de notre Oulan-Oudé — et celle de notre école, évidemment, — s’affrontaient. Tout était dirigé par de vrais militaires des unités qui parrainaient les écoles. Les garçons montaient et démontaient un fusil d’assaut Kalachnikov, tiraient à la carabine de petit calibre, lançaient des grenades, franchissaient un parcours d’obstacles, couraient en terrain accidenté dans d’invraisemblables robes matelassées (comme les basmatchis du « Soleil blanc du désert »), échappant à la poursuite de chiens de berger des gardes-frontières bien entraînés.

Dans les hauteurs tournoyait, en pétaradant, un biplan de l’aéroclub, disposant sur les pages d’écriture célestes les traits obliques des parachutistes. Ceux-ci ouvraient aussitôt au-dessus d’eux des demi-sphères de pissenlit, étaient emportés derrière une lointaine chaîne de collines où l’on imaginait un paradis pour parachutistes, où les champs moelleux étaient pareils à du duvet adoucissant l’atterrissage des hardis aéronautes. De loin parvenaient et les modulations d’une chanson — on la diffusait depuis un fourgon militaire, — et le claquement des « graines » des fusils, et un « hour-ra-a ! » retentissant lorsque les équipes se ruaient les unes contre les autres au corps à corps, et les aboiements des chiens affolés. Nous tendions l’oreille, de peur de manquer le chant du clairon. Un claironniste laissé exprès au plus fort des événements nous transmettait des messages chiffrés en jouant les premières mesures d’airs connus des Beatles. Et notre détachement fondait peu à peu…

De temps à autre, un garçon ou une fille bondissait, dévalait la pente à toutes jambes pour remplacer quelqu’un d’épuisé, de fourbu par les épreuves. La petite silhouette du coureur plongeait dans les herbes mêlées, jusqu’à disparaître comme avalée par un entonnoir argenté, aspirée dans la gorge du clairon qui l’appelait. (Il faut dire que c’était là la « ruse de guerre » imaginée par notre instructeur militaire. Les participants qui avaient donné toutes leurs forces dans la lutte étaient remplacés par des coureurs et des lanceurs frais de notre détachement, jusque-là dissimulé, tenu en réserve.)

Jusqu’à ce que nous restions seuls avec la professeure…

Il est resté la sensation de ces collines chauffées par le soleil… et de son corps brûlant, troublant sous ses vêtements légers ; de l’odeur un peu amère de sa peau, venue des vents de la steppe. Car je l’avais couchée sous moi — résistant et cédant malgré elle, blottie contre moi — en la sauvant du danger qui approchait (plus exactement, qui volait). Droit sur nous, dans le tournoiement de sa coupole-roue aux quartiers turquoise, avec un sifflement et des jurons effroyables, tel un ange précipité du ciel, tombait un parachutiste ! Sur les semelles rainurées de ses brodequins brillaient les tridents des fers, il était croisé de sangles, coiffé d’un casque noir bosselé et affublé de lunettes « boîtes de conserve » qui lui cachaient la moitié du visage et luisaient de reflets pourpres. L’aéronaute tressautait comme une marionnette au bout de ses suspentes, essayait de régler quelque chose… Et moi ?! À cet instant, je me suis jeté sur elle, l’ai couverte de mon corps. (L’avalanche croissante de son rugissement, des horribles obscénités vomies du fond de ses entrailles, était insupportable ; et, selon moi, il ne fallait pas laisser cela atteindre l’ouïe délicate de la professeure de littérature.)

Cependant, le malheureux parachutiste a été tiré sur le côté, vers la pente, où il a atterri dans un petit choc mou, a roulé cul par-dessus tête, entraîné par la gigantesque fleur de soie froissée de son parachute qui ne se résignait pas.

— …Tu es un peu étrange, a dit la professeure. Rien que ta rédaction ! Quoi, tu as oublié ?!

Non, je n’avais pas oublié, bien sûr. Il s’agissait de la rédaction « finale », revêtue de l’importante mention « ministérielle » (une commission « du ministère » était censée corriger les opus des élèves). Mais pourquoi rappeler l’envol de mon imagination créatrice ?

— J’ai dû la réécrire à ta place. Elle a poussé un profond soupir. On vous avait proposé un sujet libre. Par exemple, quelles qualités pouvons-nous aujourd’hui emprunter aux héros du Komsomol à partir d’œuvres littéraires ?

« Tu parles d’un sujet libre ! Il n’y en avait pourtant pas d’autre », ai-je pensé en mon for intérieur.

— Et toi, tu examines la chanson

« Aiglon, aiglon, envole-toi plus haut que le soleil »

du point de vue des échos d’événements bibliques qui y sont chiffrés. Tu prends pour point de départ une phrase du texte effectivement mystérieuse : « Les aiglons du Komsomol accourent à mon secours, et la vie me reviendra. »

Oui, qui pouvait savoir que la vie Lui reviendrait après la mort, prévoir Sa Résurrection ?

Et chez toi, la colline dont « une grenade tonnante a balayé les soldats »,

c’est le Golgotha,

et « les joyeux garçons se sont tus à jamais » -

ce sont les Apôtres qui ont renié,

et « vole vers la stanitsa, tu le diras à ma chère mère » -

cela veut dire transmets à la Mère de Dieu qu’on va me crucifier,

et « on menait le fils pour le fusiller » -

c’est le Fils de l’Homme qu’on mène au Golgotha.

— Mais bien sûr, ai-je enchaîné. Et dans les mots « Le pouvoir de l’aigle a des millions d’aiglons, et le pays en est fier », se cache l’idée que

l’Église a un nombre immense de fidèles

et de héros ascètes qui font sa croissance,

mais où est donc mon Aigle qui s’élève vers le soleil — puisque c’est le signe de l’Ascension ?

« L’aigle, écrivais-je sur le mode de la nouvelle, est le symbole de l’âme qui cherche Dieu. Cette interprétation repose sur une ancienne croyance selon laquelle l’aigle, contrairement aux autres oiseaux, en volant près du soleil et en plongeant dans l’eau, renouvellerait périodiquement son plumage et retrouverait sa jeunesse. »

— Rappelle-toi aussi le passage, a souri la professeure, où tu prends pour exemple la grenade mentionnée dans le texte — le projectile explosif, évidemment. Mais, au sens figuré, tu dissertes sur le fruit du grenadier comme sur un « symbole traditionnel de la Résurrection, désignant le Christ comme Sauveur du monde. La grenade est considérée comme un symbole de vie. Selon la légende, l’arche de Noé était éclairée par une grenade. La grenade est originaire d’Asie, c’est l’un des tout premiers fruits consommés par l’homme. Certains pensent que la petite queue au sommet de la grenade est devenue le prototype de la couronne royale.

— Oui, mais… me suis-je étonné.

— Et qu’est-ce que tu croyais ? m’a devancé la professeure. J’ai dû réécrire et remplacer ta « rédaction » par un modèle tout ce qu’il y a de plus ordinaire, conforme au programme. Tu ne te rends pas compte de ce qui aurait pu arriver ! Ses yeux aux reflets bleutés des inflorescences d’aya-ganga se sont arrondis. On t’aurait chassé du Komsomol à coups de sale balai ! En voilà un « écrivain », a-t-elle ajouté d’un air narquois. N’oublie pas que nous sommes en

mille neuf cent soixante-dix-neuf,

le Komsomol est dans toute la fleur de sa puissante vigueur ! Et le temps d’une génération aussi « étrange » et « indigeste » que vous, élèves de neuvième année, n’est pas encore venu. Vous êtes au seuil des découvertes qui vous attendent, a conclu ma mentore avec une certaine emphase.

— Mais que savez-vous de ma génération ?! me suis-je exclamé avec chaleur. Comment pouvez-vous juger ? Quand le bruit de fer d’une éraflure sur le fond du chaudron nucléaire qui avait failli entrer en ébullition a déchiré le silence du monde le 30 octobre 1962, à 3 heures du matin, heure de Washington ! Cela s’est produit à une profondeur d’environ 12 mètres dans la mer des Caraïbes, à 300 milles au nord-est du passage de Caïcos. L’antenne-cadre qui s’élevait au-dessus du kiosque du sous-marin soviétique « B*** » a éraflé le ventre d’un destroyer américain alors que le sous-marin plongeait. L’Américain a battu l’eau de ses hélices au-dessus de lui à quelques mètres à peine.

…Je faisais allusion aux événements qui, pourrait-on dire, avaient marqué le point culminant de la crise des Caraïbes. Le « B*** » et trois autres sous-marins soviétiques envoyés en détachement d’avant-garde vers les côtes de Cuba s’étaient retrouvés à l’intérieur de la zone de 500 milles du blocus naval américain décrété par le président Kennedy pour « arrêter le processus de déploiement de missiles balistiques à Cuba », comme il l’avait déclaré dans son allocution à la nation du 22 octobre. En réponse, Khrouchtchev avait fait savoir que, si les Américains arrêtaient et inspectaient ne serait-ce qu’un seul navire soviétique, cela serait considéré comme une violation des accords internationaux et un acte d’agression. Dans pareil cas, avait menacé le dirigeant soviétique, il donnerait à ses sous-mariniers l’ordre de couler les bâtiments américains.

Presque tout le groupement de recherche et de frappe de l’Atlantique de l’US Navy avait été concentré dans cette zone. Notamment, trois destroyers tournaient au-dessus du « B*** », couverts par un porte-avions dont un appareil effectuait toutes les 15 minutes un passage à basse altitude au-dessus du sous-marin ; en outre, des hélicoptères équipés d’un sonar immergé dans la mer et remorqué sillonnaient l’espace.

La brigade de quatre sous-marins soviétiques opérait de façon dispersée, sans liaison entre eux. En raison du caractère ultrasecret de l’opération, les échanges radio avec l’état-major général de la Marine étaient pratiquement inexistants. La dernière fois, le 24 octobre, l’état-major avait transmis un avertissement diffusé par les Américains (et intercepté par nos services de renseignement), indiquant que les navires du barrage anti-sous-marin de l’US Navy largueraient des charges de signalisation sous-marines pour contraindre les sous-marins soviétiques à faire surface et à s’identifier, en précisant qu’il fallait faire surface cap à l’est, confirmant ainsi la bonne compréhension du signal.

À bord du « B*** », l’armement comprenait une torpille à tête nucléaire d’une puissance tactique de 15 kilotonnes. Bien assez pour qu’une explosion sous-marine — ou en surface — détruise toute vie dans un rayon de 10 milles. Le commandant portait l’entière responsabilité de l’emploi de cet « élément spécial de combat ».

La responsabilité du déclenchement d’une guerre mondiale.

— je suis né en mars 1963, ai-je achevé mon excursion historique. Et donc, au moment du point culminant de la crise des Caraïbes, en octobre 1962, j’étais un fœtus de cinq mois, je frétillais dans les eaux amniotiques maternelles — qui, au fond, ne font qu’un avec l’Océan mondial. Le grattement sinistre de l’antenne sur le fond du destroyer aurait pu être le dernier écho dans la sphère planétaire de mon existence de cinq mois. Et au sens métaphysique — cette éraflure a creusé une marque mémorielle dans le destin de ma génération, qui ressent avec une acuité particulièrement tragique la responsabilité du destin du monde, — comme quelque chose de personnel, entré dans sa chair et son sang.

— Oh ! tes lèvres ont la forme d’un « arc de Cupidon »… a-t-elle prononcé avec un trouble discret, dans un souffle profond. Combien de bonnes femmes vont se consumer pour elles !

— « La noce tzigane se passera de massepain ! » ai-je crié, déjà en courant, comme si j’avais puisé cette phrase — au sens figuré — dans les espaces où me poussait le vent qui me soufflait dans le dos, et directement — dans le livre du remarquable écrivain biélorusse Vladimir Korotkevitch, « La Chasse sauvage du roi Stakh » (dont on a tiré un très beau film qui avait bouleversé mon imagination). Au loin chantait le clairon… J’avais bien failli laisser passer le signal de mon entrée dans l’orbite de « L’Aiglon », à m’attendrir en sirop avec des sentiments déplacés !

Et la « chasse sauvage » des vents, le chant inquiet des stipes, la poussière soulevée au-dessus d’eux, — tout cela m’a rattrapé, transpercé d’une flèche de nomade tirée d’un lointain inconnu, et a rempli ma poitrine et mon cœur battait au rythme de la poursuite. J’ai dévalé la colline, dégringolé un premier coteau, puis un autre, — fendu un fourré de roseaux, — puis me suis frayé un chemin à travers les broussailles, un sous-bois de trembles. Il fallait suivre une direction précise en se fiant à certains repères, afin de rejoindre au bon endroit et au bon moment la ligne du relais — remplacer le coureur de notre équipe à la dernière étape, décisive.

Mais les bras d’une petite rivière semblaient s’être dénoués devant moi… Je me jetais à gué dans un chenal, puis un autre. Une pensée désespérée me poursuivait : j’avais pu me tromper de chemin quelque part, manquer le tronçon où je devais remplacer mon camarade. Pourtant, tout a coïncidé en un seul instant ! Un fracas et des craquements montaient, comme si de monstrueuses licornes se frayaient un passage à ma droite et à ma gauche. Je comprenais ce que c’était : car les instructeurs militaires des autres écoles, nos adversaires, avaient eux aussi adopté la même tactique ! Trois autres garçons ont débouché sur la route qui serpentait dans les bouleaux ; nous nous sommes emparés chacun de « notre » coureur de tête qui apparaissait — lui avons arraché son dossard, pris son témoin, — c’étaient des grenades d’exercice, des simulacres de vraies grenades. Le garçon de notre équipe m’a crié dans le dos le retard que nous avions. Moi seul pouvais sauver la situation — il me fallait dépasser telle école, et telle autre, et telle autre…

Jetant toutes mes forces dans la course, je tirais obstinément vers moi, par le fil gris de la route, les dos de ceux qui couraient devant : je dépassais un adversaire après l’autre ! Mon cœur cognait dans ma poitrine….et le tintement qu’il provoquait dans mes oreilles se répercutait dans le monde entier… Mais que voyais-je ? Tout se fondait en un serpent de feuillage bigarré, d’arbres, de buissons interminables qui passait en rampant à côté de moi. Puis tous les sons ont disparu, même mon cœur qui martelait ma poitrine semblait s’être tu ; une étrange « apesanteur » s’est installée. La route s’est rétrécie en un « tube » brillant, le long de ses parois glissaient des visages déformés dont les bouches s’ouvraient sans bruit… J’ai débouché sur une vaste clairière où s’achevait le relais, devant moi palpitait le ruban rouge vif de l’arrivée.

Une mer flamboyante s’est abattue, m’a enveloppé et fait tournoyer. Du bruit, des cris, des voix — le son est à pleine puissance ! Les garçons me lançaient en l’air, me secouaient, mais mes doigts étaient crispés par une crampe, impossible même de m’enlever la grenade côtelée. L’instant de ma gloire et de mon triomphe s’est retiré, la vague en recul a emporté tout le monde vers la mer d’autres événements.

Une force effroyable m’a plié en trois, jeté à genoux. Il s’est avéré que je me trouvais tout près d’un fourgon-radio militaire qui avait déployé d’immenses haut-parleurs, où tonnait je ne sais quelle chanson. Peu à peu, le voile s’est dissipé, la réa lité de ce qui m’entourait est revenue. Par une cruelle ironie du sort, à cet instant, Alexandre Gradski s’époumonait, hurlait d’une voix inhumaine :

« La première mi-temps, nous l’avons déjà jouée,

mais nous n’avons su comprendre qu’une seule chose… »

Quelle « première mi-temps » ? Qu’est-ce que « nous avons déjà joué » ? Personnellement, je n’avais encore rien comPRIS.

Comme nous étions jeunes, comme nous étions jeunes, comme nous sommes jeunes !

Les haut-parleurs craquaient aux coutures, roulaient les pierres impossibles à soulever des paroles.

Je me suis effondré sur le dos. La grenade, tournée par les artisans de l’usine aéronautique — dans une sorte de version « souvenir », pourrait-on dire ! — a roulé sur le côté.

Le ciel turquoise de Bouriatie s’est renversé sur moi.

Mais c’est la couleur du cadre du vélo « Orlionok » !

…Sur cette fidèle machine, j’avalais les kilomètres sur la route de Bargouzine, sillonnais les sentiers forestiers, gravissais des escarpements montagneux, dévalais les pentes de la chaîne d’Oulan-Bourgassy, que les intempéries avaient rendues chauves par endroits — le corps de pierre de ce dragon, envahi par les fourrés de la taïga, enlaçait la vallée où mon Oulan-Oudé dormait paisiblement sous une couverture de duvet de peuplier. Les secousses sauvages faisaient claquer mes dents en morse, mes doigts se crispaient sur le guidon jusqu’à la crampe. Mais mon « Orlionok » était aussi une sorte de véhicule « amphibie » : sur lui, soulevant des nageoires et des queues d’éclaboussures aux reflets de verre, tel un poisson fabuleux qui s’ébat dans un chenal tranquille, je fendais les artères aquatiques de la Selenga qui traversent l’île Komsomolski. Je martelais les pédales de toutes mes forces… L’eau cachait le guidon, m’arrivait à la poitrine, les roues s’enlisaient dans le fond vaseux. Je menais, poussais la machine sous l’eau, puis la faisais rouler sur la berge — chrome étincelant, rayons ensoleillés, cadre turquoise ! — sous les applaudissements enthousiastes des vacanciers des datchas et des brochettes, restés sur l’autre rive après avoir capitulé avec leurs « Jigouli » et leurs « Moskvitch » devant les obstacles d’eau. Parvenu aux îles lointaines, je nageais jusqu’aux frissons, me faisais dorer jusqu’à rayonner d’un rouge framboise, presque comme la plaque de fermeture d’un poêle portée à incandescence. J’allumais des feux, m’imaginant guerrier indien — « Tecumseh », « Osceola », « Winnetou » — après m’être gavé dans mon enfance des célèbres films (des studios DEFA, RDA) où Gojko Mitić tenait le premier rôle.

Je ne sais pas pourquoi personne ne m’a repris cette grenade qui nous avait servi de « témoin » pendant la course ? Nos commandants l’avaient-ils oubliée, ou l’avais-je délibérément dissimulée, cachée chez moi ? J’avais simplement envie de la garder en souvenir… Elle avait vraiment l’air « d’une vraie ». Et elle est ensuite restée longtemps à la datcha, dans la petite remise, quelque part sur une étagère, parmi les affaires ordinaires de jardin et de datcha.

Mais c’est précisément cela qui a entraîné des conséquences tragiques.

Là aussi, dans la remise de la datcha, j’avais laissé pour une nuit, pensais-je, mon merveilleux vélo, mon « Orlionok ». Mais je n’avais pas pu le reprendre tout de suite, quelque chose était allé de travers. Une nuit, on a essayé de pénétrer dans notre maison — on avait frappé la serrure de toutes les manières, sans succès. En revanche, forcer la remise ne coûtait aucun effort… Et le vélo avait été emporté ! Mon chagrin était sans bornes.

Mais voici quelle tournure a prise cette histoire…

C’était un toxicomane du coin qui avait voulu cambrioler la datcha, et c’était lui qui avait emporté le vélo. Pour une raison quelconque, il avait aussi pris sur l’étagère la grenade « de relais ». Sur mon « Orlionok », il était parti visiter ses plantations clandestines de cannabis, quelque part dans les steppes de Tougnouï, dans le district de Moukhorschibir. Mais la milice y avait tendu une embuscade. On ignore pour qui ce garçon s’était pris, quelles images avaient surgi dans la fumée de l’oubli qui, visiblement, emplissait sa tête de mauvais sujet. Aux miliciens qui lui ordonnaient de s’arrêter, il avait répondu en dégainant la grenade factice… Très semblable à une vraie. Et

le coup a claqué, la balle vole,

mon petit copain gît sans vie dans les herbes folles.

Je parle de mon ami à deux roues. Sa trace s’est perdue quelque part au milieu des steppes bouriates à perte de vue. Les corbeaux ont arraché à coups de bec ses magnifiques catadioptres, le cadre lavé par les pluies a rouillé, un serpent s’est installé dans la chambre à air éclatée. Dans les combes paisibles où, du ciel — vers les herbes brûlées — et inversement — rampe lentement, avec un étrange bruissement et un grésillement (comme s’il remuait des rouages d’horloge éparpillés parmi les racines, de très fins mécanismes du temps), un serpent transparent, qui enroule dans la chaleur de ses écailles de verre des anneaux brunâtres.

* * *

Au milieu de l’été, Marina et moi voyageons dans l’immense plaine inondable de l’Oka, observant les signes du jardin d’Éden qui se trouvait jadis ici, encerclé par l’antique Oka-Océan. Mais voici qu’août lance sa cuiller dorée… Le fil ferroviaire du Transsibérien bourdonne, s’enroule sur le moulinet d’une canne à lancer, me tire, tel un ombre pris à l’hameçon, vers mon Oulan-Oudé natal. Une fois de plus, je pars seul en randonnée sur les rives du Baïkal à la recherche des mystérieuses « pierres d’horlogerie ». Mon père et ses amis, des randonneurs chevronnés, vérifient mon équipement, me donnent quelque chose comme des « instructions au chasseur qui entre dans la forêt » — tirées de l’héritage de Nicolas Roerich, réinterprété avec imagination en tenant compte des conditions locales. Avec eux, je bois le thé de mon pays et les souvenirs d’enfance, lorsque je dressais les listes du nécessaire pour un voyage : « couteau, allumettes, lampe de poche, thé, biscottes », dessinais les cartes de quelque contrée inconnue. (Un amas chaotique de taches de couleur, de lignes sinueuses — ce sont des bas-fonds marécageux, les éperons aux troncs multiples des chaînes de montagnes, des rivières tumultueuses. Ils entouraient le pays enchanté qui existait dans mon imagination et que je voulais absolument atteindre.) Mes pères-commandants, adeptes de la randonnée organisée, avaient appris à leurs dépens que, même sur un itinéraire prévu dans ses moindres détails et réglé heure par heure, les rudes éléments du Baïkal réservent une telle pampero qu’il ne reste ensuite qu’à remercier les puissances supérieures et les secours, si l’on réussit à sortir sans incident des « terres inhabitées ». (Pampero signifie en espagnol « vent de la pampa ». C’est une description émotive, courante chez les randonneurs — et précisément en Bouriatie, on ne sait pourquoi —, des états terrifiants de la nature incompatibles avec la poursuite d’une randonnée — voire avec la vie.) Aussi voient-ils d’un œil sceptique mes vagabondages n’importe où à la recherche, selon leurs mots, de « petits hommes verts ». Cela pourrait me mener trop loin !

Mais que faire de moi ? Dans la tête des voyageurs-nés est inscrite une navigation particulière, comme une vue à vol d’oiseau… C’est la mémoire des voies aériennes dont les pointillés ont été tracés il y a très longtemps au-dessus des étendues primitives où sont arrivés en premier ceux dont descend la lignée des randonneurs. Voilà pourquoi on dit « savoir lire une carte » — c’est posséder une imagination spatiale.

L’autobus part à sept heures du matin. À six heures, je suis sur le seuil de notre appartement, mon sac à dos chargé plus haut que ma tête. Mon père me pousse à l’épaule : « En avant ! » Je m’élance en parachutiste, vole au-dessus des étendues de Bouriatie. Oui, j’ai étudié ces lieux sur des cartes satellites et, auparavant, sur des cartes géographiques ordinaires, sur des schémas de randonnée. Mais il existe un fondement mythologique originel, un sous-texte dissimulé derrière le paysage visible… (comme l’écrit Marina dans un poème, ainsi, à travers l’eau dans l’éclat du soleil, apparaît le fond doré)… Aussi reconnaît-on, gardées dans les profondeurs de la mémoire, la pente des croupes, la brume verte des collines, les médaillons d’ambre des lacs, les veinules de malachite des rivières. Les vents me font tournoyer, je suis jeté dans l’eau bouillante du Baïkal ! Le moulinet de ma canne à lancer crépite, le fil est tendu, les éclairs argentés des ombres arrachés aux profondeurs tracent des signes instantanés. Quel code d’un bonheur jadis démesuré y est chiffré ? D’un signe à l’autre, d’un feu à l’autre, quel pays cherche le voyageur, quelle entrée dans la vallée secrète ? Pourquoi, dès qu’on allume un feu, soudain, au bout d’un certain temps, un point de feu lointain s’allume-t-il dans le noir de la nuit environnante, scintille-t-il sur l’autre rive… Peut-être cette chaîne de feux se poursuit-elle sans interruption jusqu’à ce feu-là, allumé par le premier randonneur ? Lui connaissait ce pays où les cerfs aux aguets sortent des fourrés vers les berges des rivières, où les lacs regorgent de poissons, où, sur le plumage d’un oiseau aux larges ailes planant au-dessus des eaux lisses, jouent l’oR ET l’aZUR.

Quant à moi, j’étire le fil de l’itinéraire sur les pentes des chaînes de montagnes, sur les vastes surfaces planes des plateaux montagneux. Si les calculs sont justes, si tout se passe bien, alors j’aurai peut-être la chance de trouver les « pierres d’horlogerie ». Dans ces constructions (de type mégalithique), créées par des chronométristes inconnus, tout comme dans un mécanisme d’horlogerie courant aujourd’hui — une montre-bracelet, par exemple —, les pierres disposées étaient destinées, à mon avis, à supporter la marche destructrice des temps, à assurer l’exactitude et la douceur du pas du temps. Aujourd’hui, les « pierres d’horlogerie » sont presque effacées, détruites par les vents et l’érosion, plongées dans un sommeil sans réveil. Elles se sont enfoncées dans la terre, enlacées d’herbes, cachées par le sous-bois. Et les temps présents, il faut le dire, ne sauraient être qualifiés de stables.

Je photographie mes trouvailles depuis les hauteurs environnantes, en grimpant dans de grands arbres, en construisant avec des perches un trépied gigantesque, ou même en utilisant un ballon à l’hélium et un appareil photo automatique. Puis, pendant tout l’hiver, jusqu’au début de la saison suivante, je traite les données recueillies. Je n’arrive pas à venir à bout de cette masse énorme, les connaissances me manquent ; les gars du club « Géopoïsk » de Novossibirsk, avec qui je corresponds, m’aident. Dans les figures géométriques, schématiques bien sûr, que forment mes pierres, on distingue une lointaine ressemblance avec des caractères chinois. C’est l’une des théories selon lesquelles les caractères « ryu », « jia », « Shen », « yo », « yun », « zhi », « mu », « feng », « tian », « guo » — ceux que j’ai réussi à déchiffrer — sont liés à certaines expressions des visages et des coiffures des plus de huit mille guerriers de ce qu’on appelle l’Armée de terre cuite, dans les fouilles près de Souan.

Nos voyages comme mes recherches exigent des dépenses fantastiques ! Où trouver un travail supplémentaire que je pourrais faire à distance tout en étant assez bien payé ?

Un hiver qui m’a paru interminable, j’ai dû réviser des romans féminins.

Le flot qui en arrivait à la maison d’édition où s’était fait embaucher notre « camarade de petit verre » et « camarade de bonbon » de l’Institut de littérature était intarissable. Dès qu’une habitante de quelque Ourschasséville, Terrierderenardville ou Barragedecastorville avait l’heureuse idée de raconter au monde ses états d’âme, l’Ange du cinéma indien volait jusqu’à elle et ajoutait une cuillerée de « narcotique magique » (ou de « potion de sorcière ») à sa « recette originale ». Et voilà — un « roman » était prêt. Une chercheuse (médecin, enquêtrice) pauvre et sans grâce (cela au début ; vers le milieu, elle se transforme en une « fragile créature blonde ») s’y retrouve « par la volonté du destin » : a) à Moscou ; b) dans une « petite ville accueillante, perdue quelque part sur la côte ». Il lui arrive des événements incroyables, dont la cause est un « grand blond aux larges épaules et aux yeux bleus », qui marche « d’un pas assuré vers une “Bentley” noire ». (Si c’est la « variante maritime » qui se joue, ce type marche « sur une plage de sable dans la dentelle d’écume du ressac », il sourit « à quelque chose », le ciel « se reflète dans ses grands yeux bleus ».) Parfois, il est vrai, le héros fatal lui-même, au « menton volontaire et au regard d’aigle », tombe soudain comme de la neige sur la tête dans un institut de recherche de seconde zone, une polyclinique oubliée de Dieu, un commissariat de district miteux. Aussitôt, il « passe au fichier » les fonctionnaires locaux qui ne font qu’un avec la mafia, les balaie de son chemin. Déjoue les machinations malveillantes, démêle les intrigues. Après avoir éprouvé des « souffrances inhumaines » dans les « profondeurs obscures » de son « psychisme fragile », l’héroïne se décide enfin à se donner à lui. « Brûlant de passion elle tombe dans ses bras. »

Il serait bon qu’ils s’endorment après cela, fassent des enfants, se rangent. Tu parles ! Dans le manuscrit suivant, ce même Gollem « aux larges épaules » et aux pieds d’argile (ou peut-être le Garçon d’argile, si l’on se réfère aux contes russes) rencontre « par hasard » l’héroïne dans un « bureau luxueux ». Ou bien « la mer clapotait à ses pieds », « le vent caressait ses boucles dorées ».

« Il est magnifiquement bâti, tel Apollon, pensa-t-elle en jouant pensivement avec une mèche de ses cheveux blonds. Sa poitrine se soulevait avec fougue. »

« Et les années galopent, tel un cheval. »

« Le temps, ce bourreau cruel ! »

Dans ces textes, pétris de conceptions féminines « en général » sur tout et n’importe quoi, je m’efforçais de ne rien changer, qu’il s’agisse de la recette de la salade « César » ou de la structure de l’Univers. Mais ce personnage qui « laisse toujours derrière lui le sentiment confus de quelque chose de joyeux », d’où venait-il ? Était-il donc né ainsi, « dans un costume parfaitement ajusté soulignant toutes les saillies viriles de sa silhouette musclée », pour se retrouver aussitôt à la table d’un « bureau chic », d’un « restaurant chic », au volant d’une « voiture étrangère chic » ? Comment le lâcher dans le monde sans passé, sans destin, sans maman et sans papa, tout de même ? Il fallait ajouter des traits réels, inventer des épisodes de sa vie, mentionner ses parents, ses impressions d’enfance, les amis de la cour. Volontairement ou non, je reportais sur lui mes qualités personnelles, le dotais de mon histoire.

Et l’hiver durait et durait. J’étais constamment malade, je ne sais pourquoi. Les préceptes de mes randonneurs expérimentés, que j’appliquais : du vélo tout l’hiver, de la gymnastique au jardin, des décoctions de plantes bénéfiques — tout s’était révélé impuissant devant un refroidissement soudain, une grippe particulièrement sournoise, des maladies qui s’accrochaient. Je restais sans cesse à la maison, et prenais donc encore davantage de révisions, ce dont je me réjouissais même au début. Mais mes défenses m’abandonnaient d’autant plus vite, mon immunité « se dissolvait entièrement », semblait-il, dans les froids « yeux bleus » des idoles d’argile auxquelles je donnais ma vie, mon passé, mon destin. Les plus de huit mille guerriers de terre cuite auxquels je réfléchissais — avec lesquels l’empereur Qin Shi Huangdi (en 210-209 av. J.-C.) était parti pour son voyage dans l’au-delà (c’étaient des archers, des fantassins et des cavaliers, chacun possédait des particularités uniques et une expression du visage qui lui était propre) — se transformaient étrangement à une « température de fusion » maladive… Soudain, ils devenaient de beaux hommes peints, brillants de glaçure ! Grands et élancés, larges d’épaules, aux boucles d’or et aux yeux bleus. Ils défilaient dans mon délire fiévreux, prêts à m’encercler et à m’écraser, à me piétiner dans la poussière.

Je leur fracassais la tête à coups de marteau, les poursuivais dans les fourrés de l’absurdité, à travers les pages et les paragraphes, avec mon crayon de correcteur que j’imaginais être une machette, voire une tronçonneuse. Je rayais sans pitié, arrachais les mauvaises herbes à la racine, abattais des pans entiers.

Mais quelle ampleur y avait-il à corriger une dizaine de manuscrits ? Ce gaillard avait de neuf à cent vies, il continuait à conquérir les cœurs féminins, « souriant largement et franchement » depuis les couvertures éclatantes dans les trains de banlieue bondés de la région de Moscou, dans les voitures de métro pleines à craquer. Jeunes filles et femmes se donnaient à lui, s’oubliant dans des étreintes illusoires et inventées.

Qu’ils existent donc, ces petits livres, s’ils procurent à quelqu’un ne serait-ce qu’un peu de bonheur ! Mais quand cette sous-littérature devient le fondement de tout, quand elle déborde — des écrans de télévision, surtout ?! En s’appuyant sur des conceptions de tout « en général » (à l’exclusion de son intérêt personnel concret, bien entendu), un général vole des millions dans les caisses de l’État. Démasqué et déshonoré, se tire-t-il une balle dans le front avec son pistolet de service, tant qu’on ne le lui a pas encore retiré ? Non ! « Il sourit sournoisement sous sa moustache »… « Enfin, vous comprenez. Par la volonté du destin, je me suis retrouvé à Moscou. Il m’est arrivé des événements incroyables ! »

Cela ne faisait que me rendre malade, sans que je puisse rien changer. Puis un travail pénible s’est présenté — aménager et monter des expositions, c’était bien payé. Là, il n’était plus question de traîner au lit et de rester à la maison.

À l’approche de l’été, nous avions de l’argent pour voyager. Mais Marina n’avait de vacances qu’en août. Comme nous en étions convenus, je suis parti au Baïkal en juillet, j’ai parcouru mon itinéraire. Il est difficile de dire de chaque randonnée si elle est réussie ou non. Certaines choses se passent comme prévu, d’autres doivent être modifiées en chemin, selon les circonstances.

Puis je suis rentré à Moscou. Août flamboyait de tous ses feux, nous sommes allés à Dzerjinsk, sur l’Oka, la ville natale de Marina. Et de nouveau — notre chemin vers les rives de la Kliazma. Dans la région de la Seïma, où la Kliazma se dénoue en une multitude de chenaux avant de se jeter dans l’Oka, dans un village dont les maisons sont dispersées sur les berges si largement et si désordonnément que les habitants eux-mêmes, selon qu’ils vivent à un bout ou à l’autre, lui donnent des noms différents, vit un vieux de notre connaissance, un pêcheur du coin, Lao-Tseu. Il possède une cabane de pêcheur perdue dans la jungle des saules, sur l’un des chenaux, il nous prête une embarcation gonflable. Pas une espèce de « bouée-beignet » de caoutchouc ingouvernable, mais un canoë de cinq mètres d’une marque américaine.

Nous ne l’avions pas vu depuis un an, que d’eau avait coulé dans la Kliazma ! Une marmite était toujours suspendue au-dessus du petit feu, du « thé » y venait à ébullition. Bien sûr, on y avait jeté les mystérieuses racines de la Seïma, ses herbes aromatiques et enivrantes… Mais, je ne sais pourquoi, il semblait que les destins du monde y mijotaient. La tristesse et la fureur, le bien et le mal. Le vieux, selon un savoir connu de lui seul, ajoutait de l’un comme de l’autre, de tout à parts égales.

Il m’a demandé si j’avais bien étudié les exercices auxquels nous avions travaillé la dernière fois ? De simples inclinaisons, des cambrures en arrière, des flexions des jambes. Mais il faut les exécuter avec concentration, chaque jour, pour que la respiration soit juste, ainsi que l’enchaînement, lorsqu’une vague de vibrations et de tensions parcourt les muscles. Et de quoi pouvais-je me vanter ? C’est toujours ainsi — les circonstances, pas d’argent, tel travail…

Le vieux pêcheur a dit qu’il fallait que je « fasse sauter davantage mes excroissances osseuses ». En un an, elles avaient poussé sur moi comme sur quelque « tatou australien ».

Eh bien oui, elles avaient poussé ! Ce serait déjà bien si la moitié de ces « épines cornées » (invisibles au regard ordinaire, non initié) avaient été détrempées, comme je l’espérais, par les pluies du Baïkal ; si elles s’étaient desséchées et étaient tombées sous le soleil furieux, sur les éboulis de pierre brûlants qui dévalaient les cols ; si elles s’étaient arrachées dans les fourrés impénétrables de pins nains de Sibérie, où je m’étais frayé un passage faute d’avoir trouvé un détour. Sans compter les nuits à même la terre (qu’est-ce qu’un tapis de mousse et un sac de couchage), la sueur brûlante des marches forcées de plusieurs kilomètres avec un sac à dos d’un poids habituel (c’est-à-dire impossible à soulever). Le bain glacé du Baïkal, la fumée des feux.

Le soir, nous étions assis près du feu, Lao-Tseu nous offrait du poisson grillé. Dans ces lieux, comme le disent les sources scientifiques, dans ce qu’on appelle le « chaudron ethnogénétique de la Seïma », aux temps anciens, aux dix-septième-seizième siècles avant notre ère — se mêlaient les cultures les plus diverses des « peuples mythiques de l’Atlantide de la Seïma ». On y a découvert beaucoup de sites d’habitat anciens et de nécropoles, étudiés par les archéologues depuis le début du vingtième siècle et durant la période soviétique ; maintenant, tout est à l’abandon. Mais quel est le principe essentiel de ces lieux, où sont les demeures secrètes de l’esprit des guerriers cosmistes ? Cette tribu était apparue sur les rives de l’Oka, qui était l’Océan dans leur vision du monde, venue d’on ne sait où… Les savants se débattent avec l’énigme de leur origine, mais il n’existe aucune théorie sensée. D’où étaient venus les guerriers cosmistes ?

« …Ils ont transpercé d’éclairs venus des cieux ces dunes de sable et ces prairies inondables, nous a dit le Vieil Enfant (si l’on traduit Lao-Tseu du chinois). Les nouveaux venus avaient six doigts, a-t-il poursuivi. À la main droite et à la main gauche, le “sixième doigt” était un “dispositif d’écriture” — l’équivalent d’un “stylo” au sens où nous l’entendons. Et ainsi, des deux mains à la fois, ils ont écrit tous les livres. Tous — depuis le commencement jusqu’à la fin à venir de l’humanité. Alors, le temps aussi coulait sans hâte, comme cette rivière, s’étirait longuement, une journée comptait 36 heures, à l’aune d’aujourd’hui. Puis la totalité des connaissances a été accumulée dans un champ informationnel, une substance pensante. »

« Dans quel champ informationnel… Quelle substance ? » ai-je demandé.

Le vieux a sorti d’un sac un épais cahier et y a noté quelque chose. Il a soigneusement plié la page, l’a détachée au couteau, me l’a tendue. « Tiens. Cela éclaircira peut-être quelque chose. »

Mais pour qui et qu’est-ce que ce « chinois » allait éclaircir ?! La petite page était couverte de caractères. J’avais beau plisser le front, jouer au « sinologue », même les caractères « ryu », « jia », « shen », « yo », « yun », « zhi », « mu », « feng », « tian », « guo », qui m’étaient familiers (de très loin), restaient introuvables dans la ronde des signes qui semblaient danser aux reflets changeants du feu. Bon, soit. Il me resterait au moins une théorie sur les cosmistes.

« Et quelle importance cela avait-il, comment tout s’est-il développé ? » ai-je demandé, tout agité.

Le pêcheur a remué les braises, les a rassemblées sous la grille pour faire dorer les flancs des poissons dorés. Nous avons bu de la vodka dans des gobelets en plastique, tandis que Marina sirotait son vin rouge.

« Tout ce qui s’écrit aujourd’hui est une projection métaphysique de textes ayant déjà existé, a-t-il expliqué. Par la mémoire ontologique, par l’imagination, par les énergies et les vibrations captées à des degrés divers, les textes se reproduisent à nouveau. »

« Et la Bible, ils l’ont écrite aussi ? »

« Non. La Bible est une source d’énergie auto-organisée qui est la lumière de l’esprit déployé ayant traversé l’enveloppe informationnelle intérieure du Créateur, ou le point d’entrée dans le monde en train d’être nouvellement créé. Cette lumière, réfléchie par l’enveloppe informationnelle extérieure et constituant désormais une certaine connaissance de la loi de création du monde avec préservation du principe de similitude des enveloppes informationnelles repliée et déployée, s’est réfléchie en retour vers le point de déploiement (ou désormais le point d’assemblage) du Créateur. »

Comme tout cela est abscons ! De la véritable conférence qu’il nous a faite, il ressort, pour autant que nous l’ayons compris, que toutes les grandes œuvres d’art ont déjà été créées, qu’il ne reste que ces « particules en suspension » insignifiantes qu’on achève d’écrire aujourd’hui. Cela confirme la doctrine eschatologique de la Fin des temps. Et, selon de nombreux Maîtres qui ont légué à l’humanité leurs intuitions spirituelles, la fin est déjà proche. La question est de savoir quand sera écrit — c’est-à-dire recréé — le tout dernier texte.

Tôt le matin, sur la rivière argentée, nous avons quitté à bord du canoë rouge la station de notre ami aux pensées profondes. Le courant nous a entraînés dans le Cosmos bouillonnant du chaudron de la Seïma, nous étions attirés par des fils transparents, enveloppés d’un cocon de frémissements d’ailes de verre de libellules, qui illuminaient des vitraux instantanés, d’hirondelles filantes qui dessinaient de rapides lignes aériennes. Dans les chenaux aux ramifications infinies, contournant les îles, se répandant en lacs et en bras morts, les guerriers cosmistes se tenaient au fond, gardiens de l’Atlantide disparue. Dans la pénombre verdâtre des profondeurs ondulaient leurs longs cheveux-herbes dénoués. Émeraude et gris — ceux des hommes, roux et dorés — ceux des femmes cosmiques. Certains guerriers, tombés — troncs noirs, souches aux multiples bras —, avaient plongé le visage dans les sables.

Dans les fils qui pendaient bas au-dessus de l’eau depuis les poteaux télégraphiques de guingois, un bourdonnement se prolongeait — la trace réversive des dépêches menaçantes envoyées depuis l’ancien « centre » aux anciens directeurs de kolkhozes engloutis dans le Léthé. Des ouvertures béantes des cabanes de pêcheurs, collées comme des nids aux escarpements, le vent tirait le bourdonnement plaintif des bouteilles de vodka entassées… un chant funèbre pour ceux que la potion avait noyés… (On rencontrait en effet souvent de petites pyramides penchées, tantôt soudées avec des tuyaux, tantôt clouées avec des planches, surmontées d’une étoile, des croix inclinées.) Les guérites des passages de bac avaient été brûlées, comme lors d’une retraite ; des ponts ne restaient que les piliers, dressés telle la mâchoire pétrifiée d’un dragon… qui, en survolant cette contrée rejetée, l’avait visiblement dépeuplée.

On aurait pu disparaître en errant dans les espaces de rivières, de prairies et de marécages… Sans les repères que nous avait donnés le vieux, marqués sur un schéma fait maison par des traits rapides comme le vol d’une hirondelle. Depuis une péniche engloutie qui s’assombrissait au fond, nous dirigions notre course en guettant un camion pris dans la vase. Puis une « Raketa » couchée sur le flanc, brisée en deux moitiés en forme de cigare. Le laiton d’un clairon de pionnier, jeté au milieu de la rivière, brillait ; de pâles reflets jouaient sur les statues de plâtre de jeunes filles, sans bras et sans rames, qui émergeaient des fourrés entrelacés.

La journée s’étirait interminablement. Il s’était écoulé 30 heures, sans doute… Le soleil commençait seulement à décliner vers l’horizon. Marina s’était allongée à l’avant du canoë, avait couvert ses épaules d’un châle indien pour éviter les brûlures et, les bras écartés, donnait des coups dans l’eau comme si elle battait des ailes… Notre embarcation était devenue un oiseau ! Je dirigeais sa course en plongeant la pagaie à droite et à gauche (à l’indienne, me semblait-il, bien sûr). Les ombres grandissaient, se gorgeant de l’humidité aiguë qui montait de l’eau. La rivière s’élevait dans le ciel… En rides miroitantes, en peau ouvragée du serpent du monde, ancêtre des mythes cosmogoniques et solaires, qui embrasse le cercle céleste, unit toutes les rivières.

— Je te raconte une histoire ? ai-je demandé. Enfin, celle d’un randonneur…

— Quelle histoire encore ? a répondu Marina. Encore « un randonneur » qui est parti au Baïkal, c’est ça ? Il lui est arrivé quelque chose d’incroyable !

— Oui. Mais c’était… Enfin, simplement un randonneur. Peu importe.

— Oh, mon cœur me dit que tout cela n’a pas bien fini ! Bon, raconte.

— Oui, le randonneur est monté sur le plateau montagneux de la chaîne de Sviatoï Nos, sur la presqu’île de Sviatoï Nos. Mais il n’a pas pu parcourir son itinéraire dans ce secteur. Il ne lui restait qu’à redescendre sur la côte du golfe de Tchivyrkouï, à marcher vers la Pointe du Nord. Le voyageur se hâtait et s’inquiétait : arriverait-il à temps, réussirait-il l’ascension dans la partie nord de la chaîne ? Il est arrivé dans une baie alors qu’il faisait déjà nuit, a monté sa tente. L’endroit était vaste : la chaîne de montagnes s’ouvrait sur une vallée très marécageuse, envahie de roseaux, de broussailles, de bouleaux nains — le lit sinueux d’une rivière se perdait dans les fourrés. Le large arc d’une dune de sable couverte d’une pinède séparait comme une barrière l’espace de la basse plaine marécageuse, s’abaissant doucement vers le rivage en une plage unie et grisâtre, d’une nuance de cendre. Il y avait souvent beaucoup de vacanciers ici, ceux qu’on déposait en vedette ou qui avaient leur propre bateau ; ils campaient et sortaient pêcher dans le golfe. Mais, depuis quatre jours, le temps était instable ; à partir de midi, le vent se levait, ramenait les nuages, le soir une pluie fine tombait. La langue de sable était presque vide, seul un feu brûlait au loin, des voix s’élevaient — un seul groupe s’était installé, à moins qu’il n’y eût encore d’autres campements plus loin.

Épuisé par sa journée, le marcheur, à peine glissé dans son sac de couchage, avait coulé comme une hache dans les profondeurs noires du sommeil. Ou bien il rêvait qu’il se taillait un passage dans des fourrés noirs, brandissait une hache, tranchait les branches et les tiges qui menaçaient de l’étouffer… Il se réveillait un instant, sentait le clapotis des vagues, le bruissement des cimes des pins. Et un mouvement inexorable de la nuit, un flot d’étoiles visible par le pan entrouvert de la tente. Tout cela est très inquiétant lorsqu’on passe la nuit à la belle étoile. Le ciel s’ouvre de plus en plus, comme si quelqu’un tirait sur la languette d’une fermeture Éclair.

Les premiers rayons, derrière la lointaine crête des monts de Bargouzine, ont tendu de longues touches aux reflets d’or, de citron, de jaune, d’ocre. Le vent venu de la chaîne de Sviatoï Nos, de la vallée entre les éperons, a couru en un léger prélude. Et la puissance croissante de l’orgue, le souffle du golfe, des étendues du Baïkal au nord. La sonorité d’ensemble de l’azur céleste se fondant dans l’arc des eaux à l’horizon. Le vert sombre au loin — près du rivage, la transparence du verre réfractant le reflet des sables du fond, rougeâtres par endroits, ailleurs gris, pareils à de la cendre. La brume vaporeuse se tressait en nattes, s’entrelaçait avec l’ombre profonde sous les pins.

Cet état, où le temps n’a pas encore commencé sa marche, dure un bref instant, les pierres d’horlogerie à l’intérieur du voyageur — et dans le monde environnant — sont en équilibre. En ces instants, pas de réflexions ni de doutes, pas de peur devant le bain glacé — il s’est aussitôt jeté dans le golfe de Tchivyrkouï, nu comme au jour de sa naissance ! Il a brisé les flamboiements du soleil, le vitrail gothique. Pourpre et or, frémissement du manteau des herbes sous-marines. Il nageait au-dessus d’une palette chaotique de taches de couleur, de crêtes de sable, imaginait sous lui les éperons de chaînes montagneuses, des bas-fonds marécageux, des rivières sinueuses. Cela rappelait les cartes géologiques où sont indiquées les roches du Jurassique et du Crétacé, les intrusions du Mésozoïque, les couches du Paléogène et du Néogène, les terrains du Quaternaire… Le randonneur avait revêtu le golfe de Tchivyrkouï. Toute la voûte du soulèvement Saïan-Baïkal, l’encadrement montagneux du Baïkal. Le ciel, la pinède, la dune, la plage. Mais il était comme né à nouveau ! Il est sorti sur la rive, a frappé du pied pour vérifier la solidité de la plateforme tectonique du Baïkal. (Selon certaines sources, les rives du Baïkal s’écartent à raison de 2 centimètres par an. Heureusement, il ne l’a pas remarqué.) Il cognait de la hache, coupait des branches, les jetait dans le petit feu fumant. En prenant, le feu léchait de ses flammes la marmite noire remplie d’eau pour le thé.

Quelqu’un marchait sur la bande de sable, tout près de l’eau… Enfin, un bonhomme quelconque. Occupé à ses affaires, le randonneur n’y prêtait pas attention. Il préparait son petit déjeuner, repliait sa tente, rassemblait ses affaires. Mais quelque chose avait imperceptiblement changé. Lorsqu’il a fait crisser la fermeture Éclair du sac à dos… une sorte de « fermeture » s’est ouverte, laissant entrer l’inquiétude… Non, rien de particulier. Ce bonhomme, peut-être ? Il se promenait simplement, sans hâte et détendu. Le voyageur l’a examiné attentivement. Mais il marchait « sur une plage de sable dans la dentelle d’écume du ressac » ! Et, en effet, il « souriait à quelque chose ». Ses yeux, autant qu’on pût en juger, étaient bien « grands et bleus »… Le ciel s’y « reflétait », ou quoi ? Et le vent « caressait ses boucles dorées », en plus !

« Impossible, c’est une erreur de correction ! » Les ténèbres de l’hiver ont soufflé sur le randonneur… La maladie, le désespoir. Il n’aurait pourtant jamais pu imaginer ! Ou plutôt, il considérait que tout cela, décrit dans les romans féminins, était le rêve féminin inassouvi d’une « solide épaule masculine » (et il fallait absolument que cette épaule appartînt à un « blond aux yeux bleus », fabuleusement riche de surcroît, directeur d’une holding internationale, rien de moins). Se pouvait-il… que « les années galopent, tel un cheval » ? Et que le temps soit un « bourreau cruel » ? Peut-être l’un des guerriers de l’empereur Qin Shi Huangdi s’était-il échappé du monde des morts, transformé en bel homme ? D’un brillant invraisemblable, couvert de glaçure, peint. Mais il n’en existe pas dans la nature, ce n’est qu’un cliché littéraire ambulant ! Il avait donc été oublié quelque part, insuffisamment corrigé ?!

Bon, soit, qu’il se promène là-bas, dans les « terres habitées ». Où un général n’est plus un général. Un patriarche — n’est plus un patriarche. Un président — n’est plus un président. Mais il était arrivé jusqu’au Baïkal, de cette façon il allait dévorer tout ce que possédait le marcheur. Les granites du Baïkal, les granodiorites, les diabases, les porphyrites, les porphyres. Que resterait-il de ce qui compte le plus dans la vie… Si le couteau s’émoussait, si les allumettes prenaient l’humidité, si la luciole de la lampe de poche mourait, si le thé tombait en poussière, si la biscotte moisissait ?

Le bonhomme est passé, regardant à travers le randonneur. Sur les « lèvres joliment dessinées » du nouveau venu jouait un sourire sans âme. Le bleu des « grands yeux » laissait transparaître le vide. Le randonneur a arraché la hache du billot. Le monde était encore solide, la hache lourde. Le bois chaud du manche commode, l’éclat du tranchant affûté. Pas, Dieu merci, une conception « en général » d’une quelconque hache.

Il a rattrapé ce personnage et l’a corrigé.

— …Voilà une « pampera » comme ça, ai-je conclu mon récit en soupirant. Il renfermait de multiples dimensions : le courant de tous les méandres, chenaux, bras de la plaine inondable cosmique ; le mouvement des poissons mystérieux dans les profondeurs ; le pas mesuré des guerriers sous-marins qui avançaient vers une nouvelle chronologie, après la Fin des temps, avec leurs cheveux dénoués émeraude et gris — et de leurs femmes, aux cheveux roux et dorés. Les multiples voix de l’eau fendue par l’embarcation, le clapotis de la pagaie — et la chute des gouttes traversées de soleil, semblables à du vin rouge, les traits vifs des hirondelles, la masse grise des moustiques roulant en boules depuis la rive, nous couvrant d’un nuage bourdonnant, mais emportée par le vent, comme par le souffle du roi de la rivière. La rivière respirait, ses muscles se tendaient, des frissons les parcouraient par vagues, montant et descendant. Combien d’étoiles reflétées, de couchers de soleil consumés, de pluies dont le bruit s’était tu, de torpeur glacée et de crues déchaînées elle charriait ! Le martèlement des détachements de cavaliers fuyant une poursuite, qui se jetaient dans ses eaux ; la sombre nuée de sauterelles des conquérants venus d’ailleurs, qui s’engageaient à gué ; les cris des guerriers au plus fort de la bataille, le grincement des épées, les gémissements des mourants. Les ténèbres de l’histoire qui s’avançaient depuis les fourrés exhalant du noir, les trous traversants des temps dans les chenaux qui s’ouvraient. On pouvait imaginer comment les longues bandes sur l’eau, teintes de sang par le couchant du passé, de ce qui fut — s’écoulaient dans l’Oka, dans la Volga, dans l’Océan mondial.

« Mais où sont, dans ces courants, les soi-disant patterns de l’avenir ? me demandais-je. Puisque, si l’on part des postulats de la science post-non-classique qui se développe aujourd’hui… (à savoir l’irréversibilité des processus évolutifs, le caractère bifurcationnel de l’évolution, le dynamisme de la structure des systèmes qui se développent d’eux-mêmes, et une nouvelle compréhension du futur)… ces patterns existent déjà aujourd’hui. Le futur exerce une influence sur le processus en cours. Et sur ces eaux qui courent. Vers quel avenir naviguons-nous sur cette rivière ? En nous élevant dans le ciel, en suivant la Voie lactée… Revenons-nous encore aux sources ? »

Mes réflexions ont été interrompues par une question de Marina :

— Et ce randonneur… Comment a-t-il surmonté cela ?

— Eh bien, il l’a surmonté, donc. Ce n’est pas l’essentiel ! Lui, il devait continuer, le diable sait où, grimper dans la partie nord de la chaîne. Dans les fourrés, les coins perdus. Et là, s’il arrive quelque chose — pas âme qui vive pour le sauver, l’aider. On ne peut compter que sur soi-même.

— Mais pourquoi errer n’importe où ? On t’a tant averti, et moi aussi, je t’avais demandé… Je n’en peux plus ! s’est écriée Marina, excédée.

— Non, pas errer, bien sûr… Ce sont des recherches sur une base scientifique. Bon, passons. Pourtant, l’« apparition » à laquelle il s’est heurté pouvait être une sorte de signe. Un avertissement. La route est fermée, la chance ne sera pas au rendez-vous, retourne en arrière !

— Alors il aurait dû faire demi-tour ! Il faut absolument tenter le destin ?!

— C’est cela, le pire ! Pas le tenter, mais ressasser dans sa tête tout ce qui peut arriver de plus horrible. Il s’est mis à penser à la mort. Et il a failli devenir Woody Allen !

— Seigneur ! Qu’est-ce que Woody Allen vient faire là ?!

— En scrutant la diversité des courants de la rivière, je me suis rappelé que Che Guevara, à son époque, alors qu’il n’était encore qu’un étudiant inconnu de tous, avait voyagé sur le grand Amazone. Et l’avait même traversé à la nage ! Tu te souviens, c’est décrit dans « Carnets de voyage » du réalisateur Walter Salles, le film de 2004 ?

— Bon, admettons. Quel rapport ?

— Remarque, Woody Allen, dans « Match Point », en 2005, fait un renvoi. Chris et sa femme Chloé vont au cinéma avec des amis, justement pour voir ces fameux « Carnets… ». Or Ray Bradbury a dit un jour : « Si les gens pensaient à la mort jour et nuit, ils deviendraient des Woody Allen. » Et ce voyageur… Il s’est mis à douter de tout ! Avait-il bien choisi son chemin, aurait-il assez de forces, fallait-il seulement aller là-bas ? C’est la fin, ça ! Les pensées du randonneur surchauffent, la « mort thermique » survient. (Je faisais allusion au terme de « mort thermique de l’Univers », état final de tout système thermodynamique fermé. Cette conclusion fut formulée par Rudolf Clausius en 1865 à partir du deuxième principe de la thermodynamique. Selon ce deuxième principe, tout système physique qui n’échange pas d’énergie avec d’autres systèmes tend vers l’état d’équilibre le plus probable, où l’entropie est maximale.)

— Le marcheur était à bout, poursuivis-je. Je donnai quelques coups de pagaie pour ne pas dériver vers la rive. — Tout lui paraissait différent d’avant. Le sac à dos n’allait pas, le vent était inquiétant. Le thé avait un goût de bois pourri, les biscuits secs avaient peut-être moisi. Il errait, réorganisait son sac, refaisait les lacets de ses chaussures. Se mettait à aiguiser son couteau, examinait sa carte pour la centième fois. Et soudain…

— Quoi encore, « soudain » ? Qu’est-ce qui s’est encore passé ?!

Marina fit un mouvement brusque en se retournant.

— Oh là… Ne fais pas tanguer notre bateau ! Tout va bien. — Je compensai à temps la gîte, qui m’avait paru dangereuse. — Rien de particulier. Quelque part, haut dans le ciel, un oiseau inconnu aux larges ailes passa. C’était une sensation… De mouvement général, d’envol, de direction. Il se dirigeait vers la partie nord de la chaîne. Et laissa tomber une plume. En tournoyant lentement, la plume se posa tout près. Aux reflets dorés, bleue sur l’envers. Le randonneur se prépara vite, se chargea de son sac, rapprocha de lui, pour l’avoir sous la main, dans sa poche, son « signal du chasseur » chargé. Enfin, pour effrayer les nounours, un ou deux, s’il en rencontrait sur le sentier…

— Je le savais ! Mais là-bas, les ours se tiennent par les pattes et font des rondes autour des abrutis qui s’y sont aventurés tout seuls !!

…Ah, j’y étais peut-être allé un peu fort avec les patauds ! Quelle idée aussi, ce « signal du chasseur » ? (C’est un lance-fusées compact qui ressemble à un « stylo tireur ».) Un jour, au cours d’une conversation avec un spécialiste réputé du Baïkal, auteur de nombreux écrits sur la nature de la région (l’une de ses monographies commence par ces mots : « On appelle l’ours brun le maître de la taïga… »), je lui avais montré mon « arme d’espion ». Ce naturaliste expérimenté, qui s’était trouvé plus d’une fois face à l’animal — face à gueule, littéralement —, m’avait dit, en engageant toute sa responsabilité, qu’un coup tiré avec cet engin ferait détaler l’ours. Ça, c’était les 51 pour cent. Et les 49 restants ? Sous l’effet du stress, il se précipiterait, bien sûr… Mais droit sur la source du danger !

— Mais non, quels ours ? S’il y en a, ils se sont rassasiés de phryganes bonnes pour la santé et nourrissantes, sur les rives, sur les pierres. À cette époque-là, ils montent sur les pentes herbeuses des montagnes, passent à un régime d’ombellifères et de légumineuses. L’homme, ils n’en ont absolument pas besoin. Surtout couvert comme il est d’excroissances cornées, d’épines calcaires. Un vrai tableau de Mendeleïev ambulant ! Il boit de l’eau chlorée, engloutit des produits chimiques… Des additifs, des pesticides, des nitrates. Où n’y en a-t-il pas aujourd’hui ! Il respire un air chargé de gaz, il est imprégné des rayons mortels des ordinateurs, des appareils électroniques de toute sorte. C’est bien pour ça qu’il s’en va dans les coins perdus, les fourrés, ne serait-ce qu’une semaine ou deux, pour respirer tout son soûl la taïga et les brumes, boire l’eau des sources.

Le randonneur envoya au diable toutes ses inquiétudes, ses doutes, balaya la peur paralysante. Il s’engagea sur le sentier — d’abord encore visible le long de la rive, puis disparaissant sur les escarpements et les à-pics — et se mit en marche vers la Tête du Nord. Il dit « Fram ! », ce qui signifie « En avant ! » en norvégien. (C’est le nom de la célèbre goélette à voile et à moteur, spécialement conçue et construite pour les explorations polaires. À son bord, une expédition dirigée par Fridtjof Nansen — soit dit en passant, c’est sa femme Eva qui donna son nom au navire — dériva dans les glaces arctiques de 1893 à 1896. C’est alors que le courageux Norvégien et son compagnon Johanson entreprirent vers le pôle Nord une marche en traîneau sans exemple par son courage et la dureté de ses épreuves. Ils ne purent franchir les 400 kilomètres restants et hivernèrent sur la terre François-Joseph. Après le retour de Nansen, Roald Amundsen, parti à bord du « Fram » pour l’Antarctique, devint le découvreur du pôle Sud.)

…Il remontait un vallon, grimpait sur une crête, prenait une pente d’assaut. Il atteignit le plateau, mena ses recherches dans le secteur prévu. Certaines conjectures se confirmèrent, il fallut renoncer à d’autres. Et le point culminant du bonheur, c’est de se trouver au point géographique qu’on a marqué sur la carte. Au point qui était dans l’imagination, vers lequel on tendait en surmontant la distance physique aussi bien que l’effroi métaphysique. (Car il avait vu sans savoir, pour reprendre les mots de Nicolas Roerich, « …qui a disposé les cercles de pierres à la lisière ? …et qui le signe sur le grand pin avertit-il ? …qui a rempli de crânes le ravin dans lequel tu as regardé ? ») Les pressentiments, l’attente de quelque chose d’effrayant qui « peut se produire » ou « arriver soudain »… Tout cela se contracta, se réduisit à rien, rentra comme un escargot dans sa coquille turbospiralée.

À l’instant de l’équilibre, de l’harmonie survenue, lorsqu’un chemin est achevé — avant le commencement d’un autre —, le randonneur éprouva une légèreté inhabituelle. Un élan, un enthousiasme ! Comme dans l’enfance, quand il semblait qu’il suffisait de donner une impulsion pour aussitôt s’envoler, s’élever, plonger dans le ciel profond. Ce bonheur, c’est une planète de pierres brûlantes, d’herbes chauffées par le soleil. Des éboulis brunis par la mousse, de sombres massifs de pins rampants. Le souffle de la terre chaude, le chant de gorge ancestral du vent, accordé sur des nervures résonnantes extraites des rêves des sauterelles. À l’est, les sommets dénudés et dentelés de la chaîne de Bargouzine dessinent l’horizon. L’espace à perte de vue s’élevait au-dessus de la baie de Tchivyrkouï, l’étendue des eaux du Baïkal se déployait. Le Cosmos de pierre, tombé, enfoncé en blocs et en rochers, gisait, menaçant. Les sinuosités noires des vallons brodent la draperie du manteau de la taïga.

Peut-être connut-il un état de lévitation. Dans le bref instant dont il resta un merveilleux souvenir d’envol, de magie, d’apesanteur, une image se grava, une vue d’en haut. Mais cette vision changea brusquement, comme si l’on avait jeté une pierre dans un étang… Des cercles d’inquiétude, de danger se propagèrent.

La masse brun-noir d’un ours ! À une trentaine de mètres, sur la pente.

Le maître de la taïga… (impossible de dire si c’était « paisiblement » ou non, qui sait ce qu’il a dans le crâne ?)… Bref, il se nourrissait d’ombellifères sur la pente (ou de légumineuses, on ne sait pas).

Que fit le randonneur ?

Il savait que la bête était quelque part tout près, et il était donc vigilant. Il avait préparé le « signal du chasseur », gardait à portée de main plusieurs fusées à « étoiles » : sa préparation au combat était au plus haut. Il était sévère et aurait pu riposter en cas de menace. Mais en même temps, il espérait sincèrement se montrer amical si le pataud continuait de brouter dans son creux ou, mieux encore, s’en allait tranquillement quelque part, bien plus loin. Et ainsi, dans un calme impénétrable, il restait assis sur la colline, à réfléchir.

Car, on le sait, Lao-Tseu a dit en son temps : « La perfection du guerrier réside dans la vigilance, la constante préparation au combat, la sévérité, la sincérité, le CALME impénétrable. »

Source : « Baïkal », 2014, nos 5–6, p. 41–82. Récit. Texte établi à partir d’un scan de la publication dans la revue.