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Après avoir parcouru douze kilomètres à pied depuis le « coin », sur la route de Monakhovo, je m’arrêtai brusquement, comme si je venais de heurter un obstacle invisible.

La route forestière gravissait des ondulations ensoleillées, plongeait dans le crépuscule ombreux des creux, ouvrant, comme une fermeture à glissière, la forêt qui bruissait, toute humide après les pluies. Le bleu du ciel se déployait dans toute sa largeur au-dessus des cimes découpées, dentelées, qui s’écartaient peu à peu… Et il semblait que plus rien d’autre n’existât au monde. Rien que la route, la forêt, le ciel.

Et les moustiques.

Il restait environ huit kilomètres jusqu’à Monakhovo.

Cette route s’étirait étrangement, comme du caoutchouc. Je prenais du retard sur mon horaire, et mes forces m’abandonnaient aussi. La fatigue de plusieurs jours de randonnée se faisait sentir. Et sur cette route, il ne faut pas marcher : il faut courir ! Malgré le lourd sac à dos, sans repos ni arrêt. Elle traverse l’isthme marécageux de la presqu’île du Saint-Nez, sur le Baïkal (en somme, du « coin » du golfe de Bargouzine jusqu’au « coin » du golfe de Tchivyrkouï). En mon for intérieur, je l’appelais la « route de la mort ». Tout ça à cause des moustiques.

Mais voilà que je m’étais arrêté… et que j’examinais avec étonnement ce qui avait attiré mon attention. Dans le fossé au bord de la route, parmi les buissons.

Un petit enclos funéraire de guingois, envahi par la végétation, avec une petite pyramide rouillée, autrefois enduite de peinture argentée. Pas de croix, pas d’étoile, aucune trace… Quel pauvre bougre avait trouvé ici son dernier refuge ? Cette évocation de cimetière (suggérée en sourdine par l’agaçant bourdonnement des suceurs de sang) n’incitait guère à l’optimisme. Des larmes coulaient de mes yeux.

À vrai dire, ce n’était pas parce que je songeais au caractère éphémère des choses terrestres. Un randonneur solitaire qui traverse des hautes terres pierreuses, erre dans des vallons sauvages, dans des fourrés impénétrables, n’a pas le temps d’y penser. Pourtant, ça arrive… on s’est crevé toute la journée, on a englouti une tasse d’eau glacée dans laquelle on a délayé un cube de bouillon, on rêve de se glisser dans son sac de couchage trempé. Et, allez savoir pourquoi, c’est justement dans cet intervalle (entre le « dîner » et le « lit ») qu’elles viennent se faufiler. Les pensées sur la fragilité de l’existence.

Non, non… la sueur roulait sur mon front. En se mêlant au toxique antimoustiques dont je devais sans cesse m’asperger, elle devenait un acide qui me rongeait les yeux et la peau. Cet aérosol chimique, déjà éprouvé, avait jusque-là un effet à « leur en faire tomber les ailes ». Mais sur les « piranhas volants » du coin (je soupçonne un ordre particulier, inconnu de la science, qui aurait proliféré au-dessus de cette route), il ne faisait impression que pendant les dix premières minutes. Après les pluies, la chaleur s’embrasait. Une nuée grise de moustiques, traversée de taons et de frelons (quelle abomination !), ondulait au-dessus de moi.

« Comment a-t-il donc pu se retrouver là… songeais-je pendant ce temps devant ce triste refuge. Sûrement un conducteur qui s’est tué, ivre, au volant. Car ici, comme partout sur les mauvaises routes de Russie, c’est le sport extrême national. Se soûler, puis “remettre ça”. Filer chercher de la vodka, n’importe où. Mais à son tour, la mort, dans un bruissement inaudible, rattrape le fuyard. Elle lui effleure l’épaule. Lui donne une petite poussée sous le bras. La voiture plonge du talus. » Dans la brume de chaleur aveuglante de cette journée furieuse, l’image troublait mon esprit enfiévré.

Mais alors une occasion se présenta…

Et quelle occasion !

Derrière moi, quelque chose de gris argenté se mit à bruire… (Une nuée de moustiques supergéante ? Un frelon mutant ?! Il va me renverser !) Un 4 × 4 !! D’une manière invraisemblable, il se condensa en une masse, se matérialisa… Ou n’était-ce qu’un brouillard trompeur qui dansait devant mes yeux ? Des points lumineux ? L’acide corrosif suspendu en gouttes à mes cils ? Non, il était bien réel. Mat. Et couvert de peinture argentée. La comparaison me vint malgré moi, dès que je détournai les yeux de la petite pyramide au bord de la route.

Le fantôme qui venait de passer en bruissant freina, s’affaissa avec souplesse sur ses amortisseurs et me fit signe d’un clignotement de ses feux. La voiture frappait par une propreté… déplacée en ces lieux. « Elle a plané au-dessus des flaques et de la boue, ou quoi ? Ou vient-on de la laver au shampoing pour voitures ? » Cette pensée me traversa l’esprit tandis que je courais, mon sac à dos ballottant, vers ce 4 × 4 si étrangement apparu dans ce trou perdu. Le conducteur, casquette de base-ball et lunettes de soleil, se pencha par-dessus le siège et poussa la portière. Je proposai de mettre le sac à dos dans le coffre, mais le gars, solide et bronzé, se contenta d’un geste de la main… Allez, semblait-il dire, balance-le dans l’habitacle, te prends pas la tête !

Tout en m’installant avec mon sac à dos sur la banquette arrière, je me présentai ; il marmonna quelque chose en réponse… Le claquement feutré de la portière à cet instant sembla couper son nom. Eh bien, justement, il allait à Monakhovo, où des amis à lui passaient leurs vacances. Je te dépose sans problème, pourquoi t’user les pieds ! Le tout-terrain (il faudrait plutôt dire le « dessus-de-terrain ») se mit littéralement à flotter… Avec une puissance contenue, il franchissait les côtes, dessinait doucement les virages et fendait posément les flaques verdâtres, dont ses quatre roues motrices tâtaient le fond, sans presque soulever d’éclaboussures. Dirigeant le jeu harmonieux de l’orchestre, ce maestro des pistes forestières jouait légèrement des doigts sur le volant. Une grosse chevalière brillait à son annulaire droit ; les facettes d’or et de cristal de la montre qui ornait son poignet lançaient des reflets de soleil.

Mon sac à dos pataud prit soudain l’allure d’un « p’tit neveu » de la campagne débarqué à l’improviste chez sa parenté de la capitale. Le revêtement velouté des sièges se plissa même de dégoût sous son poids… (Et lui était tout taché, comme si l’on avait projeté sur lui la carte des itinéraires parcourus : le vert des forêts, les plateaux bruns, les veinules des rivières. Maculé, lacéré par les branches, brûlé près des feux de camp. Bourré jusqu’à la gueule de tout le nécessaire. Chargé de la tente, du sac de couchage, du tapis roulé ; le tout humide, imprégné d’une odeur de fumée. Et, dans une besace de toile arrimée dessus, des galets plats, des disques du Baïkal aux couleurs merveilleuses… Les soirs d’hiver, on peut écouter le battement de cœur du ressac inscrit dans leur mémoire de pierre. Et l’antenne de la canne à pêche, dans sa housse, dépasse. Et, attachés au sommet, des bouts de bois aux formes étranges, bribes des rêves du vieux Baïkal, rongés par le vent et la mer.)

La fraîcheur artificielle avait quelque chose d’outre-tombe ; l’ioniseur exhalait un parfum floral douceâtre ; dans les haut-parleurs dissimulés, la musique sciait les oreilles, bêtement, monotonement ; impossible d’échapper au scintillement des instruments du tableau de bord et de l’écran du GPS. Toute cette boîte était bourrée d’électronique, parcourue de rayonnements… comme si l’on m’avait enfourné dans un micro-ondes ! On ne voyait que le sommet de la casquette du conducteur derrière un appuie-tête d’un genre particulier, et le rétroviseur, chose étrange ! ne reflétait pas sa figure.

Combien de fois les gens les plus divers m’avaient pris en voiture, avaient partagé avec moi le nécessaire (merci à eux !). Ceux que je rencontrais pouvaient être n’importe qui dans leur vie quotidienne, mais sur les routes forestières, admis dans l’éternelle fraternité des errants et des voyageurs, ces « frères » nouvellement convertis s’intéressent toujours à l’homme qui a du chemin derrière lui. Où es-tu allé, qu’as-tu vu, cette chaleur va-t-elle durer, le front orageux va-t-il changer de direction, quelles sont les perspectives pour la pêche et… rencontre-t-on des ours ? Aussi, voulant engager la conversation, je donnai mon avis sur le temps et sur la pêche : quoi de plus pertinent ? Je dis qu’après Monakhovo, j’allais à Katoun, puis à la baie Okounevaïa, où j’étais passé l’été précédent et qui m’avait beaucoup plu. Ah, les ours ! Oui… J’en avais rencontré moi-même ! Je lui fis une description haute en couleur de ce que j’avais vu l’été précédent. Dieu merci, je n’étais pas seul, alors. Des gars m’avaient pris dans un UAZ tout ce qu’il y a de plus ordinaire… Et soudain ! Sur la route !! Devant nous, un vieux gaillard d’ours déboucha et se planta là !!! Il « couvrait » un de ses congénères, plus petit, qui s’enfuyait derrière son dos dans les fourrés. Et lui, énorme, quelle masse noire ! Un vrai caïd, les griffes en éventail. Et, « les poings sur les hanches », il parut nous « faire signe » de venir. Comme s’il nous avait donné rendez-vous ici pour un règlement de comptes. Alors, les frangins, on est arrivés ? Allez, descendez, faut qu’on cause ! Sans attendre, bien sûr, ces « frangins » qui s’étaient rappelé (ou avaient oublié ?) et leur maman et leur papa, le plantigrade se retira tranquillement dans la taïga. Mais pourquoi donc m’évertuais-je à raconter tout cela ?

On pouvait supposer que mon compagnon silencieux (et apparemment indifférent aux sentiers vierges, à la pêche et aux ours) avait… trente ans et des poussières. « J’ai bien quinze ans de plus que lui ! » me dis-je avec un sourire en coin. Mais de quoi sourire ? Le miroir reflétait mes cheveux longs échappés d’un ridicule bob froissé, ma barbe piquante, mon tee-shirt délavé. Les traces des batailles contre l’armée ailée (auréoles grises de sueur, rougeurs écorchées sur mes joues creuses et mes pommettes) ne me donnaient guère de prestance. Au cou, un cordon avec une amulette enchantée ; au poignet, une boussole usée qui avait déjà servi à papa. Un vrai rat de bibliothèque ! Enfant (pas besoin d’une voyante pour le deviner !), j’avais été un lecteur assidu de Jules Verne, de Fenimore Cooper et de Jack London. Et le célèbre médecin et voyageur français Alain Bombard ? (Déjà sur la pente des ans, à 72 ans, il avait traversé l’océan Pacifique dans un canot de sauvetage pneumatique.) Je m’endormais et me réveillais avec son livre « Naufragé volontaire » sous l’oreiller.

Le gars au volant me demanda d’un ton indifférent, d’une voix aussi régulière que le ronronnement du moteur, pourquoi je marchais tout seul. Ce devait être… ennuyeux, non ? Et puis, tout de même, un peu effrayant. Dangereux, hein ?

— Eh bien, dangereux… — je suis toujours pris au dépourvu par ce genre de questions. — Prenons un dompteur de lions. Pour lui aussi, c’est dangereux d’entrer dans la cage des fauves, il le sait. Et ça fait peur. Alors, il n’aurait qu’à les endormir à coups de fléchettes paralysantes. Puis entrer tranquillement.

— Le dompteur, on le paie pour ça, répliqua mon contradicteur.

— Il y avait cette fameuse publicité américaine, elle avait gagné tous les concours là-bas. « Si vous nourrissez mal votre chien, il deviendra morose. » Eh bien, si on ne surmonte pas sa peur, on devient morose aussi !

Et le conducteur se tut, morose.

Nous entrâmes aussitôt dans Monakhovo. Tout se passa avec une rapidité presque convulsive : il freina, je m’extirpai avec mon sac à dos… Le nuage bruissant se dissipa dans l’air avec une fumée d’échappement bleutée.

Profondément encaissée entre les pentes couvertes de taïga, la baie de Monakhovo est abritée des vents, bordée d’un ruban de plage de sable. Un encombrement de voitures, des tentes partout. Des vedettes et des canots à moteur, des cris d’enfants, de la musique à plein volume. Bref, l’agitation. Je hissai mon sac à dos et repartis à grandes enjambées sur la route, qui contourne la plaine inondable marécageuse derrière la plage. Je ne pouvais pas dire que je n’étais pas content. (J’avais si adroitement « escamoté » ces huit bornes, qui autrement se seraient étirées jusqu’à seize !) Mais en même temps, c’était comme si un problème m’avait été posé sur cette route, et que j’avais tourné les pages pour regarder directement la réponse.

Et il aurait fallu se reposer, trouver un petit coin sur la rive. Plonger dans la fraîcheur des vagues, me débarrasser de la sueur et de cette saloperie toxique. Faire bouillir de l’eau pour le thé, attendre que le plus fort de la chaleur soit passé. Mais je me dépêchais pour arriver à Okounevaïa avant la nuit. Là-bas, je m’en donnerais à cœur joie. Le camp, la baignade, la pêche. Des rêves !

Fermant la baie, un haut escarpement se dresse. C’est de là que part le sentier vers l’extrémité nord de la presqu’île, par Katoun et Kourboulik, jusqu’à Krestovskaïa. À cause de la chaleur, la montée est fatigante. Du sommet, au-dessus du précipice, s’ouvrait un panorama sur la chaîne de Bargouzine au loin, des étendues à perte de vue, l’immensité de l’eau. Un Cosmos de pierre tombé là, fiché dans la terre en blocs et en rochers. Des mondes de taïga déployés à l’infini… Comme si Celui qui tient entre ses mains le Royaume de Dieu te présentait, à toi seul, par une grâce suprême ! le Calice inépuisable, empli de brume bleue jusqu’au bord de l’horizon. Et tu y bois jusqu’au vertige… avalant le vent, remarquant soudain un minuscule canot à moteur qui, tel une araignée d’eau, déploie derrière lui des moustaches blanches d’écume et se hâte on ne sait où. La côte est découpée de baies. Devant, au-delà de deux éperons abrupts qui plongent dans l’eau, se trouve Katoun.

J’examinai attentivement aux jumelles le front massif et pierreux de l’éperon le plus éloigné. À son pied moutonnait de la verdure, et une petite pointe presque blanche s’avançait, pareille à un croissant de sable. Des mouettes s’y promenaient (c’était apparemment leur base aérienne). D’en haut, on voyait le sable immaculé du rivage en pente douce disparaître peu à peu dans l’eau, en une auréole passant du blanc-jaune à l’émeraude (puis au violet). Aussitôt surgissait l’image d’un « îlot » paradisiaque et inhabité dans l’océan. Une image au brillant irréel, photographique, comme dans une publicité. Si seulement je pouvais y arriver… mais comment ? Franchir le premier éperon (des pointillés de sentiers s’y éparpillent), descendre par ces… par ces « joues » pierreuses et ces éboulis jusqu’à l’eau ; mais ce rocher là-bas, comment le contourner ? Il tombe à pic, plonge dans les profondeurs. Comme ce serait merveilleux d’y planter sa tente, sur une « île » à soi, en somme… Écouter la musique des vagues, faire connaissance avec les mouettes. Ce serait fantastique ! Mais le premier éperon est déjà assez difficile. Alors, que dire du second ? On ne ferait qu’y perdre son temps. Bon, si l’occasion se présente, j’irai reconnaître les lieux.

Je sortis mon appareil photo et pris quelques clichés. Je bus la moitié de l’eau qui me restait dans la bouteille en plastique, terminai une poignée d’abricots secs collés ensemble, trouvée au fond d’une poche du sac à dos, ainsi que des débris de chocolat mêlés de miettes de pain sec. L’actrice française Fanny Ardant (elle a constamment je ne sais quels problèmes de surpoids) aurait crevé de jalousie devant mon régime.

Le sentier bien tracé s’enfonçait dans la forêt, contournant par le haut les pentes abruptes. Au bout d’un kilomètre et demi environ, je remarquai une bifurcation. Une piste moins fréquentée descendait le versant d’un vallon… On aurait dit qu’elle menait au premier éperon ? Et qu’une chance se présentait d’atteindre le second ? Là, avec un peu de chance, je trouverais une descente (ou un accès latéral) vers la petite pointe que j’avais repérée. Cette décision prise, je bifurquai dans une pénombre profonde que le soleil de midi n’atteignait pas. Une forêt mixte ; des arbres abattus par le vent. Le vacarme des oiseaux s’éteignait, puis éclatait de nouveau. Les moustiques se comportaient de façon plus « organisée ». On aurait dit qu’une « bande », après s’être heurtée à l’aura antimoustiques qui m’entourait et avoir bourdonné de rage impuissante, me transmettait « d’aile en aile » à une autre « bande », laquelle se lançait aussitôt dans une attaque inutile. Les branches, les feuilles, les écorces et autres débris forestiers sur le sentier étaient usés, broyés en poussière. On pouvait supposer que des vaches passaient par là. Mais quelles étaient ces vaches qui avaient pris le maquis… D’où venaient-elles ? Après avoir atteint son point le plus bas, le sentier s’élança de nouveau vers le haut. Les fourrés s’éclaircirent, restèrent derrière moi. Devant se dressait une pente en forme de coupole, couverte de buissons et d’herbe. On aurait dit le flanc abrupt d’un chaudron de cuivre appartenant à des nomades géants, encore chaud d’un pilaf brûlant (mes associations d’idées étaient gastronomiques, puisque j’avais pris tôt le matin mon petit déjeuner, une tasse de soupe et du thé avec du pain sec), retourné et abandonné là pour l’éternité. Des blocs de granit, érodés en « piles » de couches successives, étaient enchâssés à distance les uns des autres ; on pouvait les contourner en suivant la piste devenue imperceptible, comme effacée. Rejetant mes stupides élucubrations sur les vaches, je me dis que c’était sans doute un sentier de chèvres. Mais… quelles chèvres ? Domestiques ? Sauvages ? Encore une absurdité. La pente devenait gris cendre, brûlée jusqu’à la poussière, léchée par les vents jusqu’à laisser des plaques de pierre chauves. Je portais des sandales de sport dont les sangles spéciales maintiennent la cheville. Mais dans cette pente raide, la semelle se tordait de biais, de petits cailloux et du sable s’amassaient sous le pied. Ce n’était manifestement pas fait pour la montagne extrême. Bien sûr, j’avais dans mon sac à dos d’excellentes chaussures polyvalentes à semelles crantées. M’arrêter, changer de chaussures, perdre du temps… Autant alors (et ce serait plus raisonnable !) faire demi-tour. Mais retourner en arrière, à travers les profondeurs de la forêt, me parut soudain insupportable. Et la pente se redressait toujours davantage, il fallait grimper, si bien que la faim n’était plus la seule chose à me nouer l’estomac… Le désagréable frisson du danger se fit sentir. Mon sac à dos était chargé plus haut que ma tête, son centre de gravité déporté vers les épaules (cela facilite la marche sur une route plate), mais pour bondir comme une chèvre de montagne, c’était une autre histoire ! Tantôt on « pique du nez », tantôt on est tiré en arrière, impossible de tenir. En bas s’amoncelaient des pierres. Les langues blanches des vagues qui se brisaient léchaient leurs arêtes dentelées d’une façon décidément trop carnassière. Ce maudit sentier s’était aminci en un fil. Quelles chèvres, voyons… Des spermophiles suicidaires avaient dû le tracer ! Le fil se déroulait en tronçons courts et absurdes, qui ne menaient nulle part, s’amenuisaient, disparaissaient. On ne pouvait avancer qu’en se hissant au « niveau supérieur », en rampant jusqu’à la terrasse suivante, sinueuse et étroite. Mais elle aussi butait contre une nouvelle cassure de granit ; il fallait chercher un passage pour la contourner, voire passer en force. Les buissons, l’herbe, dès qu’on s’y agrippait, s’arrachaient avec leurs racines. L’appui du pied se dérobait avec la pierre ou s’effondrait en mottes de terre. Pourquoi étais-je venu grimper ici, pour quel « paradis » mythique ? J’aurais dû marcher à l’ombre du sentier forestier, je serais maintenant en train de descendre vers Katoun. Et me voilà bloqué contre une « crinière » rocheuse, à chercher la moindre « prise » pour la franchir. Faire demi-tour !

Et soudain, quelques secondes manquèrent, furent effacées de ma vie.

Mes doigts s’étaient changés en griffes. C’est ce qui arrive lorsqu’on se retrouve suspendu à vingt mètres de hauteur. Je m’agrippai de mes griffes (et j’y aurais planté mes dents, mes crocs, s’il y avait eu de quoi), essayant de tenir. Cet encombrant sac à dos : il suffirait que je m’écarte un peu pour qu’il m’emporte de son poids, me fasse basculer ! La semelle de ma sandale gauche s’était tordue presque à la verticale ; seuls son bout (et mes orteils crispés) supportaient presque tout le poids de mon corps, concentré sur eux. Le pied droit, bord intérieur tourné vers la pente, tenait à peine sur une saillie étroite qui s’effritait. Derrière moi, dans la brume bleutée d’un soleil implacable, s’étendait le golfe de Tchivyrkouï. Les mouettes avaient beau s’agiter, pousser des cris de plus en plus plaintifs et inquiets, qu’est-ce que j’en avais à faire, des mouettes…

Mais comment m’étais-je « transporté » (presque un mètre plus haut !) depuis le sentier en corniche au-dessous, pour me retrouver dans ce satané « point mort » ?! Quelque chose m’avait frappé à la nuque… une insolation ? Mais non… N’avais-je pas senti quelque chose bruire derrière mon épaule ? N’était-ce pas cela qui m’avait poussé ?

Et comme j’avais fait le malin là-bas, devant ce triste signe donné en avertissement. Qu’avais-je à faire de la fragilité des choses terrestres ! Et voilà qu’on m’avait envoyé un messager dans un « moyen de transport » peint en argenté. Il n’allait tout de même pas se présenter dans un corbillard ! (Ou était-ce l’âme de ce pauvre bougre, errante et sans repos ? Elle filerait ainsi au-dessus de la route, égarant les voyageurs solitaires ?) Et j’avais eu un pressentiment. Le froid d’une tombe béante, l’effluve floral suffocant, le minimalisme des morceaux venu d’un autre monde, le scintillement infernal du GPS, qui avait aussi repéré mes pensées, trop assurées à cet instant.

Le miroir vide, les reflets de verre sur les lunettes impénétrables, l’ombre oblique de la longue visière en forme de bec.

Un messager des Ténèbres ne risquait guère de s’intéresser à la météo ou à la nature. (J’aurais dû me méfier !) Mais, comme si j’avais trop respiré de produits chimiques (en compagnie de mes « chers » moustiques), je lui avais bourdonné aux oreilles ! J’avais livré mon itinéraire. Raconté ce que j’avais vu de la vie des Géants de la Forêt. Tout ce qui les concerne a un sens sacré.

Mes doigts-griffes glissaient, en quête d’une fissure, d’un petit buisson, d’un brin d’herbe offrant une prise plus sûre. Pour revenir en arrière (je l’espérais encore), il fallait transférer mon poids sur la jambe droite, m’accroupir dessus et chercher du pied gauche une saillie là-bas… (dans le néant, me semblait-il ; dans l’abîme). Essayer d’avancer ? Mais alors, en progressant tant bien que mal de côté, je me retrouverais sur le « front » rocheux. Y rester suspendu, étalé sans le moindre appui ? Et qu’y avait-il devant ? Une chose était claire. La suite ne pourrait qu’être pire.

Stop, stop. L’essentiel, c’est de ne pas mourir de peur avant l’heure. Comment disait Alain Bombard… Voyons, de mémoire… Des milliers de naufragés ne sont pas morts faute d’eau ou de nourriture. Ballottés au-dessus de l’abîme sur les vagues indifférentes, sous les cris plaintifs des mouettes, ils sont morts de peur !

Après tout, j’avais presque fait naufrage.

Mais… ça devient n’importe quoi. Un messager des Ténèbres !

Pourquoi donc m’étais-je monté la tête comme ça ? Des millions de gars normaux roulent dans de superbes bagnoles. Et l’un d’eux avait pris un mec solitaire sur la route. Lequel s’était mis à délirer. Il avait eu trop chaud au soleil. Quels esprits maléfiques ? Un vrai scénario de Stephen King, le « roi de l’horreur ». J’avais trop lu.

Mais le monde est organisé pour que les gars normaux roulent dans de superbes bagnoles, et pour qu’ils aient envie d’en acheter de toujours plus sophistiquées, de toujours plus superbes. C’est pour cela que les gars triment : pour se payer de superbes bagnoles. D’autres, il est vrai, se sont mieux débrouillés. Par divers moyens, ils prennent aux gars qui triment la moitié de ce qu’ils gagnent et s’achètent eux-mêmes de superbes bagnoles. Les uns et les autres se tirent dessus de temps en temps. Tout est normal. Certains aiment la climatisation automatique, l’ioniseur floral, la musique qui scie les oreilles et l’appuie-tête réglable par pression sur un bouton… Quel mal y a-t-il à s’habituer à son micro-ondes individuel avant que la civilisation (à en juger par le changement climatique, on en prend le chemin) ne cuise dans un four planétaire ? Moi, je n’ai pas de bagnole, je suis un éternel « sans monture », alors je suis jaloux. J’économise toute l’année pour nourrir les moustiques pendant deux semaines, bouffer des soupes en sachet, les faire passer avec du thé amer et des miettes de pain sec, et grelotter de froid en me glissant le soir dans un sac de couchage trempé. Pour quoi faire ? Pour boire une gorgée de vent au calice du monde de Dieu ? Au moins une gorgée. Une toute petite gorgée.

Oui, oui, oui ! Je n’ai pas fait ceci, j’ai raté cela, je n’ai pas atteint un troisième objectif… un cinquième… un dixième ! Pasélevépasplantépasconstruit. Et voilà que je vais me mettre à retourner mon âme comme un gant !

Mais qu’est-ce que c’est ?

C’est pourtant, comment ça s’appelle… je n’avais jamais le temps d’y penser… Toute une armée de psychologues en vit… Exactement, une crise ! Je suis en crise !! Je ne sais pas quoi faire, où aller, je ne peux bouger ni bras ni jambe. Derrière, on ne sait quoi ; en bas, le précipice ; devant, un « front » de pierre. Peut-être ce qu’on appelle la « crise du milieu de la vie » ? Et si c’est le cas, alors… Dieu merci, l’étrange intuition ne me transperça pas comme un éclair ou une décharge électrique (sinon, je me serais cassé la figure pour de bon ; et sur les pierres en bas, il n’y aurait même pas de place pour une petite pyramide avec son enclos). L’intuition s’épanouit en une auréole de couleurs, du jaune vif au vert émeraude, puis au violet qui plonge dans les profondeurs.

Mais oui, je m’étais retrouvé sur la pente des ans !

Absolument ! Quel doute pouvait-il y avoir ? La pente des ans, c’était bien elle !

Ô mon Dieu… Je n’avais jamais pensé que cela arriverait ainsi, d’un coup ! Comment cela avait-il pu se produire ? Cette pente, je la croyais… encore loin. Il y avait encore le temps ! Le sac à dos impossible à soulever qui m’écrase les épaules, me tire vers le bas… c’est, à ce qu’il faut comprendre, le poids de la vie vécue. Mon expérience, les rencontres et les séparations, les triomphes et le désespoir. (Et je n’ai pourtant rien de plus précieux.) Mais il existe des normes communément admises ! Certains, sur la pente des ans, apprennent le chinois ancien ; d’autres (comme Sergueï Mikhalkov, par exemple) ont des enfants. Je n’ai pas cette possibilité, bien sûr. À Alain Bombard, cette pente s’était présentée sous la forme de l’océan Pacifique. Paul Bragg, l’auteur de la célèbre méthode de jeûne, glissait même sur la pente des ans… ou, plus exactement, il glissait sur les vagues de l’océan en faisant du surf, à 86 ans. C’est justement une vague qui l’avait fauché, il s’était noyé. Étrange ! Que se passe-t-il sur la pente des ans ? L’individu commence-t-il à « dégringoler » ? Ou, au contraire, monte-t-il ? Pour moi, c’est très important. Car parfois, certains patriarches illustres commencent leurs mémoires ainsi : « Et maintenant, du sommet de mon âge… » Ou : « Parvenu au sommet des années… » Il existe donc un sommet auquel conduit cette pente ?

Et qu’a vu Léon Tolstoï, une fois sur ce sommet ?

Et Ivan Bounine ? Il dit en somme : Personne sous la lune, Rien que moi et Dieu. (Dans le célèbre poème « Nuit glaciale, mistral », écrit à 82 ans.)

On peut bien sûr disserter là-dessus… Mais c’est tout de même absurde… Mes muscles tendus s’engourdissaient, je perdais mes dernières forces. Mes semelles émiettaient la misérable saillie, de la terre et de petits cailloux s’éboulaient, comme si, sous moi, se trouvait ce même goulot où disparaissent les petits grains de sable, les petites secondes… le temps de ma vie ! Il fallait faire quelque chose, et vite !

Que j’y réfléchisse ou non ! Il ne restait que l’issue la plus folle, la plus désespérée, mais en même temps la seule.

Alors, de toutes mes forces, je me mis à grimper, à me hisser jusque dans le ciel.

Les gars ! Ne désespérez jamais ! Même si vous vous retrouvez dans une situation merdique, ou en pleine crise, ou sur la pente des ans… Pas de panique ! L’essentiel, c’est d’agir. Même très lentement, mais sans arrêt, en gardant le cap vers l’avant, ne serait-ce que centimètre par centimètre : se tirer de la merde. Moi, j’ai bien gravi cette pente, j’ai grimpé pendant une heure entière. Ensuite, je suis resté assis à me reposer, me contentant de cracher de temps en temps vers le bas. Et de là, j’ai distingué la deuxième pente… l’éperon éloigné… Eh ben, impossible de le franchir, celui-là ! Pas moyen de se passer de matériel d’alpinisme. Mais j’ai trouvé mieux. J’ai un ami qui fait du parapente, et il m’a promis de m’apprendre. Alors, l’année prochaine…

Bref, les gars ! Si vous roulez en 4 × 4 ou filez à bord d’une puissante vedette et que vous voyez un marcheur solitaire avec un sac à dos, ou un randonneur suspendu à un rocher, ou quelque chose de ce genre qui passe dans le ciel, ou quelqu’un qui se débat au milieu de la mer… Arrêtez-vous et demandez : « Ça va, mec ? » Et portez-lui secours s’il en a besoin. Il y a fort à parier que ce sera moi.

Source : « Baïkal », 2009, n° 2, p. 82–88. Texte établi à partir d’un scan de la publication dans la revue.