Je réunirai dans ce fil les récits et poèmes déjà publiés de mon père, le talentueux écrivain de science-fiction Yuri Nevsky
Le fil de Yuri Nevsky
Le temps d’acheter des bagues noires
Entends-tu ? Vois-tu ? Les bracelets de l’hiver sans fin ont encore enlacé les poignets, les bagues nocturnes givrées ont paré les doigts, la croix des routes noires s’est posée sur la poitrine avec le cordon torsadé des jours de mélancolie bleue. À peine les cils sombres des épicéas clignent-ils leur farine de neige, à peine les pins respirent-ils comme des cordes, aiguilles tsiganes fichées dans la toile écrue du ciel, que le vent chasse-neige disperse la course et le souffle de ses petits chevaux aux jambes velues…
J’habite sur le bord nacré du globe oculaire de la forêt, l’âme tendue de fils d’argent tirés, sans doute, de la barbe du Seigneur. Verkhnyaya Berezovka s’étend en contrebas, étroit couteau de vallée dans son fourreau de neige brodé de perles brillantes. Tous les habitants sont là : petite poignée de lumières, réseau de veines des ruisseaux enrhumés, tubes de verre des routes où rampe, colonne de mercure tiède, notre respectable autobus local. Et là-bas ? Où sont Kolyma, Magadan, Tchoukotka, Kouriles ? Je suis ici, incapable d’atteindre, même bras tendus, le bord dentelé de l’Oural, la ouate neigeuse de Russie centrale, les petites églises et les plaines…
Loups sans être loups, chiens urbains redevenus sauvages, ils balaient leur trace, entourent d’inflammation les amygdales des faubourgs, interrompent de leur croc rancunier et prédateur les artères des vies attardées, la dentelle des sentiers battus, la mémoire même qui relie à l’inconstance humaine. Soldats déserteurs ou détenus évadés habitent des datchas vides d’un écho de midi de juillet, chauffant leurs mains aux radiateurs bricolés. Les chiens les épargnent par courtoisie professionnelle. On les retrouve gelés ou électrocutés ; ils meurent aussi au monoxyde, s’empoisonnent en se gavant des réserves d’été des propriétaires prévoyants, confiture de framboises et champignons.
Je vis à la datcha gouvernementale, chauffe les poêles, remets sans cesse le courant. La maison vidée par le gel est un immense fantôme rose, et les poêles sont mal bâtis : plus de maîtres d’autrefois. Deux seuls livres de chevet, « Exploitation des systèmes de chauffage » et « La maison rurale américaine », en anglais, raccourcissent les soirées par les petites courses de leurs lettres. Mais le pain ne durcit pas, l’eau ne se gâte pas, aucun champ électromagnétique étranger : la grâce !..
Vous savez comment fendre le bois ? D’abord, emmitouflé dans une pelisse de mouton, vous vous extirpez pataud dans le gel, cognez bêtement les bûchettes ricanantes… Puis la colère accélère le lent balancement du cœur : au diable la pelisse ! En chandail, il est plus commode de trancher le bois résineux remuant, jaune moutarde. Le pull colle au dos comme un emplâtre ; poitrine en chemise, de tout le poids du corps-machine à frapper, vous plongez du talus derrière le poisson argenté du dos de la hache, prolongeant l’arc, le demi-cercle, le demi-vol du tintement subtil de l’acier chantant… Pourquoi fendre le bois en hiver, demandez-vous ? Mauvaise gestion, évidemment. Un camion livré en automne, déversé n’importe où : voilà toute l’histoire.
Avant, le Gouvernement venait boire de la vodka et traiter d’autres affaires nécessaires ; tout roulait. Ils ont bâti un bain, une merveille ! Maintenant, les temps ont changé, cela ne lui sied plus, semble-t-il. Le palais de madriers se glace sauvagement, et moi avec, pour un salaire et demi de chauffeur et gardien, pas par bonheur, évidemment. Le soir, on est brisé : même papa Carlo n’a pas tant travaillé ! On rampe à quatre pattes jusqu’à ma chambre à l’étage, pour s’effondrer dans la petite tombe d’un sommeil protecteur… Au moins, pas de risque d’asphyxie : les courants d’air passent sous le plancher de cette maison sans cervelle et soufflent tout dehors. Demain matin, on recommence dans l’ordre : ainsi je vis…
Tout est grand, immense : bottes de feutre, moufles, hache, pelisse de mouton, Grande soupe, destin, distances, hiver. Seigneur, tenir jusqu’au printemps ! Parfois, épuisé par la journée, on s’endort en oubliant le moindre crochet à la porte. Dans le coin, la graisse fige sur le canon du petit fusil reçu au service spécial contre le gage de l’âme : « Les partisans font des leurs… » Ils ne sont pourtant pas méchants, ces hommes chevelus jusqu’aux yeux, sauvages et sales, en vestes ouatées brûlées aux feux. Mais tous portent des PPSh modèle 43, des MG-4 à tir rapide, des Berdan.
Las de rester dans les bois, ils sortent sur la route de Bargouzine, tirent sur les roues des voitures, arrêtent les taxis, siphonnent l’essence pour leurs feux de signal. Ils épargnent les passagers, offrent une pomme de pin de cèdre ou un petit fume-cigarette assemblé, puis les libèrent. Ils allument d’étranges feux de signalisation et dégagent d’anciennes pistes forestières où pourrait atterrir un monomoteur ou un planeur.
Difficile d’arriver ici par avion : l’automne d’avant le dernier, le leur s’est écrasé dans une noce de corbeaux, horde noire grouillant au-dessus des bois. On parlait d’une cargaison de devises convertibles venue d’Indochine. Il y eut un incendie, un article furieux dans la presse locale et une sacrée réprimande ! Mais rien à faire contre les corbeaux. L’aéroport ferme des semaines à cause de leur piraterie aérienne. Un motard solitaire disparaît sous une obscurité dense, bouillonnante : plus de motard.
Les motards ne partent donc qu’à plus de cent. Ils ne cèdent le passage qu’à un tank ou au Maître de la Route, un homme qui, ivre, a percuté un arrêt trois ans plus tôt, renversant des enfants et d’autres gens ; son âme fonce toujours sur une Oural verte écaillée. Même vide, un taxi ne prend personne : trop peur ! Un particulier accepte, mais cinquante, à sortir sans discuter…
Deux hommes m’ont un jour pris dans une voiture volée, ivres à ne plus sentir. L’un expliquait à l’autre la route et ce qu’il voyait devant lui par gestes de sourd-muet. Dans ce trou perdu, j’ai osé demander la monnaie, n’ayant qu’un billet de cent. Cette infamie les a un peu dégrisés, mais ils ont trouvé de quoi rendre. Une autre fois, j’ai arrêté un énorme grumier à Strelka : des extraterrestres en chemises de flanelle rouge ! Tout différait chez eux, paroles, gestes, objets, odeurs, affaires et problèmes qui ne me concernaient pas…
La route des métamorphoses cosmiques nous absorbait en tourbillons d’étoiles, reflets des plis du manteau de la nuit profilée, précipices d’arbres noirs, blocs de nuages rocheux. Ainsi lancent-ils leurs grumiers sur la route de Bargouzine, vers le transport zéro. Ils volent de vieux tramways, des chevaux à l’hippodrome, les vendent là-bas aux antiquaires cosmiques ou au musée : prestigieux, sans doute.
Mieux vaut donc venir en transport blindé avec des soldats, comme j’en ai eu l’occasion lors de l’inoubliable recensement soviétique. On s’enfonce dans ces confins et rien ne vous arrive. Dans les dents usées des isbas branlantes, mes fidèles arrière-grand-mères tournent les dernières pages du siècle jauni. Le Temps primordial aigrit dans des cuves écartelées, le Père primordial rit faiblement depuis des trous noirs tissés des lignes dynamiques de Kazimir Malevitch. La dernière mémoire daguerréotypée de la famille impériale maintient les misérables murs-buvards délabrés contre l’inexorable désintégration atomique.
Chez la deuxième ou la troisième vieille, on remarque dans un recoin un réfrigérateur japonais équipé de logiciels, une chaudière-autoclave portable, des scooters silencieux entassés dans l’entrée, caméras et appareils de vision nocturne. On y garde probablement les corps sciés à la tronçonneuse Droujba pour ouvrages de sorcellerie, divination et changements d’apparence.
Je comprends maintenant les jeunes hommes à la carrure suspectement sportive des autobus de minuit, tous munis de sacs immenses comme des conteneurs, et les annonces de plus en plus fréquentes, presse et télévision, sur les jeunes filles et femmes disparues ici ou là. Mais la poudrerie tricote le chandail gris de l’hiver, mes poêles maladroits chauffent selon la sainte « Exploitation des systèmes de chauffage », et le treuil grinçant du puits enroule la chaîne de fer des signes et événements, puisant pour moi le feu dissous, avec ses débris glacés d’étoiles et de reptiles, au ventre de la terre.
Les nuits se dressent raides, amidonnées de bleu. On voit une reprise serrée et silencieuse percer leur toile mouvante : des parachutistes coréens descendent comme des boules de Noël dans les seins doux des ravins enneigés, pour leurs urgentes reconnaissances. Les gardes forestiers sans travail l’hiver les tirent en plein vol au Nagant quand ils peuvent les guetter, cachés dans les arbres abattus de la taïga. Sinon, ils prennent le bus le matin, visages brûlés de gel, fatigués mais heureux, vêtements d’une coupe et solidité étrangères. Ils n’ont pas encore de quoi payer le billet, les pauvres : ils troquent auprès des passagers des paquets de cigarettes aux couleurs étrangères, collants, cosmétiques, ou du chewing-gum auprès des enfants.
Ma maison est sur une hauteur, au creux de deux collines. D’en haut, on voit les maisons derrière la route, souvent vides l’hiver et habitées l’été. Le lieu s’appelle Internat : au-delà du ruisseau gelé, il y a justement l’internat. En face, chez Maria Ivanovna, je prends au puits la meilleure eau terrestre. Ils ont le joyeux chien Timka, la chatte Mour extraordinairement féconde, un berger en supplément, grand-père Arkady et deux motos. En face vit aussi une famille obscure : elle fait, je crois, dans l’alcool de contrebande ou au moins l’élevage de virus informatiques. Que dire d’eux ?
À gauche vit la princesse Olga, dans une maison bien faite comme un petit lactaire robuste dans la mousse. Elle a deux enfants, l’un à la maternelle, l’autre à l’école. Elle entretient la vie chez sa vieille mère. L’été, celle-ci s’affaire encore dans la cour et au ménage ; l’hiver, elle ne montre pas le nez, c’est trop dur, sans doute.
La princesse Olga porte des nunchakus dans son sac : mystérieux bâtons polis par les paumes chaudes des siècles, joints comme deux destins par un nerf de cuir cru, arme ancienne des moines tibétains errants. Elle les manie selon le schéma secret d’un tatouage d’idéogrammes à demi effacé, parfaitement sans doute. Quand nous, tristes habitants de Verkhnyaya Berezovka, nous hissons en nous soutenant dans notre cher autobus, je vois de nouveaux hommes sombres : mâchoire bandée, nez de travers, dinosaure gelé d’un bras emmailloté en écharpe. Je sais quelles précieuses mains ont fait cela.
La princesse ignore l’autobus et marche jusqu’à la ligne urbaine. Elle y trouve, je crois, une joie pure, tandis que nous, biochamps emmêlés, nous écrasons les cages thoraciques et étouffons dans les relents de la livraison d’hier d’alcool local au point de vente du village.
La princesse Olga regarde le thé bleu du ciel fortement infusé, à peine blanchi du lait froid du jour naissant sorti du réfrigérateur nocturne. Elle sort nue dans la neige : deux seaux d’argent lunaire dispersé vont l’inonder ! Le seau monte comme un lourd convoi ; derrière le levier des bras roulent les galets bruns et nus de l’atlas anatomique des muscles. Un instant, le poids frissonnant du ciel, de toutes les neiges vastes, des sucres dissous des étoiles souriantes, vibre en équilibriste. Et elle s’élève, coulée verticale dans la colonne des plis brisés d’un manteau de cristal bouillonnant autour du corps en brume de diamants et d’éclaboussures !
Je la vois de près : à cette heure, je passe entre les clôtures vers le tableau pour remettre cette maudite électricité. Elle ne remarque rien de notre monde… Ô Hosanna ! Alléluia ! Déesse Kali ! Fusée dans le feu d’étoiles et de reptiles en volutes, autre bâton de nunchaku poli par l’obscurité des siècles ! Vigie à la proue d’un canot viking, sentinelle de l’île de Pâques, dessins enfantins de Martiens, sortilège des sirènes de Polésie, cronopes et espérances, foi de peuplier des vieux-croyants… Tout résonne du fer-blanc des seaux jetés rituellement, tandis que je cours, trébuchant dans mon cerveau et les pans de ma pelisse, vers le front dur et salvateur de l’Arche gouvernementale.
La première fois fut ainsi, puis je me suis habitué aux étranges usages d’Internat : crochet à la porte, fin de la négligence envers le petit calibre, épaisse couche brillante de graisse suisse Gillette, canon magnétisé, visée réglée par des gens savants dans les ténèbres meurtrières, pointes de balles entaillées d’une croix de braconnier pour un éclatement secret. Mon œil choisissait juste le cercle noir sphérique dans le scintillement des creux d’oreilles des loups urbains, chiens forestiers cernant mes frontières de leur allure de brigands. Mon petit fusil claquait prudemment, tranchant les ombres diaboliques qui déchiraient l’écume grise des neiges sanglantes.
Décembre et janvier se glissaient, déserteurs et transfuges ; le vent chasse-neige, le gel preneur d’eaux, le Cosmos alentour chauffaient les poêles moroses.
Elle accourait dans l’obscurité, petite fourrure et pattes de lièvre sur le monogramme de sa chemise de nuit ; elle n’avait plus figure humaine ! Il lui fallait des médicaments, beaucoup, antipyrétiques et pansements. J’ai fouillé mes réserves, on ne sait jamais à quoi elles serviront dans notre royaume de ténèbres, donné ce que j’avais. Chez eux se dessinait un mouvement balbutiant, une vague odeur d’angoisse arrivait.
Le lendemain en ville, j’ai acheté les remèdes disponibles, me souvenant du trouble nocturne. Le soir, j’ai fait claquer leur portillon, repoussé du pied un roquet accouru, gagné l’entrée : souffle humide d’un cheval proche, claquement gelé de fers qui bougent, indéracinable odeur de cantonnement militaire.
Personne dans la pièce ; de puissantes victuailles fument sur le jaune raclé de la table : pile de tourtes sous la tendresse d’une serviette brodée, marmite de fonte, sans doute des chtchi, chou très gelé aux gouttes d’airelles pourpres et éclaireurs verts de concombres croquants dans une petite pirogue de bois… Pour quel malheur tout cela ?
J’ai appelé les maîtres avec hésitation dans l’ombre des fenêtres et des coins s’effritant de soupçon, déplacé un paravent chinois aux paons souriant doucement et passé derrière. Une petite pièce, où je l’ai vu : il semblait dormir, ouvert comme un signe fou de souffrance, traversé de balles en tous sens, le lourd rail d’un bras bandé posé à côté.
L’autre main, bleuie et souple, tripotait sur la pilosité africaine du couvre-lit l’enveloppe scellée d’un Mauser. AH, C’EST VOUS, VLADIMIR OSKAROVITCH ?! Le tueur hivernal de Sibérie orientale, ma vieille connaissance des illustrations de Vereïski pour « Le Don paisible », gravées dans l’enfance, du tableau de Ioganson « L’Interrogatoire des communistes »…
Comment ne pas me rappeler le cardiogramme bestial de ces mains à la pointe de l’oscillographe d’une lance de cavalerie, qui avait rayé le mince arbre de ma colonne ? Moi, vieux loup traqué de mille neuf cent dix-huit, dans une capote gonflée de sang et de vin mortellement fermenté, sautillant stupidement au milieu des champs hirsutes de toutes les guerres civiles ?..
J’ai tout reconnu d’un coup : argent du harnachement cosaque à la selle usée, entrelacs d’éperons sur des bottes froissées comme des gants, grappe bananière de grenades, croisement des voies ferrées de cartouches, croissant de sabre à la dragonne torsadé comme un drapeau et, bien sûr, ce salaud d’uniforme couvert de croix et galons, aujourd’hui crucifié, las, sur un cintre de plastique…
Sa tête est serrée entre les rotules d’un casque stéréo ; le fil serpente, s’emmêle dans les fils de verre de la barbe, vers les bobines de bicyclette du magnétophone. Le visage, masque de cuivre du Bouddha, est percé des décharges bleues des yeux. Il me voit, tord la tôle rouillée des mots d’outre-tombe, pétrit la lourde poire du Mauser ! Le casque se fend, glisse du crâne agité, et sur toute l’Afrique du couvre-lit et les planches de mélèze roulent les petites roues de cuivre de « … Dieu, protège le Tsar ».
Je m’arrache à l’infâme embuscade, déchire la toile bleue des rêves et des doutes ; Olga entre avec une bassine, toute bleue de froid, et bondit au loin. Je cloue la poignée de remèdes sur la table jaune du sceau de Caïn, traverse les fourrés des portes et, la gorge entourée de l’écharpe étouffante de nuit et de blizzard, je pars, oui, vers ma vallée mortelle d’électricité et d’alarme. Le vent, étrille de fer, m’arrache les larmes des guerres civiles, jamais versées à cause de cette maudite mort…
Très bien ! J’allumerai l’alcool solide, éventrerai les boîtes de crêpes finlandaises, fouillerai à la baïonnette le gel parfumé des briques de caviar noir des caves gouvernementales ! Je chaufferai le bain, noyau d’or, convoquerai vagabondes, pèlerines, monitrices de pionniers, animatrices et sorcières. Que la nuit se lève aux feux bleus de leurs jupes, cravates, sacs de course ! Émiette-toi, ma tristesse, au claquement de leurs talons, baskets, petits sabots !
Je courrai danser à la maison de repos « L’Enseignant », laisserai Vintorez et bonnet au vestiaire, prendrai l’accordéon trophée d’un vétéran estropié d’Afghanistan et jouerai, à leur stupeur, « Stairway to Heaven » de Led Zeppelin. Ils vont danser ! Je chasserai les partisans de Bargouzine vers les ravins, barrerai l’arbitraire extraterrestre sur les routes, tirerai les isolateurs électriques pour couper aux habitants leur programme favori « Italien, quatorzième année ». Je ferai une inspection citoyenne des bus, jetterai les saboteurs sans billet : cessez de traîner partout !..
J’ouvrirai les bracelets de l’hiver infini, noierai les bagues nocturnes givrées au ventre du puits de Maria Ivanovna, déchirerai le cordon des jours de mélancolie bleue, sa croix de routes noires et l’inéluctable Cercle éternel. Adieu, Saison de Chauffage ! Je réglerai ton compte, princesse Hiver ! Aurais-je pitié de tes enfants Décembre et Janvier, de ta vieille mère Automne ? Je pointerai le canon magnétisé dans l’imposte entrouverte de ma chambre à l’étage…
Dans l’Adoration des Mages sous la Neige : voici tes seaux d’eau ionique lourde, les décors fauves de l’aube… Ainsi marchait mon petit soldat de fer du guidon, le long des vallons de ses jambes, des escarpements des genoux, des hanches vastes comme une chanson printanière de gardien de troupeau, du secret bouclé du petit triangle de chanvre, vers la pente brune du ventre, jusqu’au creux de l’aérodrome partisan entre deux Fuji pointus imaginaires, d’où décolle le petit avion argenté de la croi… x… monomoteur…
Ô femme ! Tu es ma Verkhnyaya Berezovka ! Du bout des doigts de Strelka aux aisselles des datchas Koulakovski et du camp Saliout, je t’aime, vois au télescope rapproché chaque petit duvet clair, chaque bouton volcanique du frisson de ta peau, malgré la poussière diamantée de pluie ! J’ai compris le chemin symétrique : la LIGNE, la SECTION D’OR DE L’HIVER, le SIGNE UNIVERSEL YIN-YANG. Oui et non, pair et impair, glace et flamme, masculin et féminin, céleste et terrestre…
Le monde entier s’est figé suspendu à mon doigt, gardant l’explosivité élastique du sprinteur de la détente. J’ai pensé : un instant égal à l’Éternité, seconde des siècles, souffle d’une vie vécue. Que les chiens aboient, que les bus partent sans horaires, qu’aux arrêts se rapprochent tous les habitants de la tristesse, Martiens fugitifs, détenus d’outre-monde, vieilles dames alertes expertes en orientation et sombres touristes skieurs-sorciers…
Que le thé à la confiture de framboises ne refroidisse pas en septembre, que champignons et conserves n’aigrissent pas dans la rose-sonnerie de l’Épiphanie, que ne s’éteignent maisons chaudes, bals de la Maison de repos et de culture, accordéon trophée et chères animatrices. Que décembre cède à janvier, puis février et enfin mars… J’irai ! Tamiser le vieux charbon, fendre les bûches insupportables, car c’est connu, mauvaise gestion, chauffer les stupides poêles dont personne ne veut. Sinon, un petit trou s’ouvrira dans l’Univers et tout ce qui est unique, malheureux, mauvais, mien, s’y écoulera comme aspiré…
Là galopera le sinistre stéréo-souverain de Sibérie de verre, sur un cercueil apocalyptique attelé de deux chevaux transgresseurs, pair et impair, criant, faisant siffler le fouet des destins tordus dans sa main réparée. Olga ira, agitant silencieusement ses anciens nunchakus, jusqu’au terminus du bus souterrain. Vieille Automne se glissera, masque de plongée barbouillé d’iode, sur un vélo-vidéo silencieux de nuit, une tronçonneuse Droujba logicielle sous le bras. Les orphelins Décembre et Janvier fileront en vestes ouatées YAMAHA blanches, prises aux soldats évadés électrocutés fêtant leur éternelle journée de « Vacances romaines ».
C’est arrivé : il a galopé, tout en lueurs de révolutions mondiales et lambeaux de bataillons piétinés, diable jailli de la tabatière de la maison d’Olga. Je traînais dans les neiges de mon biochamp le filet à provisions du maître, plein de kéfir ; lui bondissait autour en cheval noir, faisant sonner brides, sabots, lezguinkas, dents, papakhas, croix et sabres, tirant de tous ses Mauser à tort et à travers dans la lumière de Dieu.
— Hé, toi ! ai-je crié à sa course aux ailes noires. Arrête ton cirque, viens ce soir : on chauffe le bain, il faut porter l’eau, le bois se fend mieux à deux… — D’accooord ! a-t-il bouillonné, tournant sur sa poêle noire, dressant sa monture en point d’exclamation, avant de faire rouler les billes de son galop habile dans la ruelle de ses affaires de garde blanc.
Il est bien venu le soir, à moitié ivre, gai et fâché. Il a voulu découper le chat Mitka, puis s’est ressaisi. A semé fourrures plissées, grenades, papakhas, fendu un tas de bois en cassant mes deux haches « peu maniables », mêlant folklore militaro-sexuel et citations de Vladimir Soloviev. Nous avons attelé le cheval au traîneau, rempli vite tous les récipients au sévère puits terrestre de Maria Ivanovna. Le bain grondait comme une Rose des Vents, la vapeur errait et trébuchait dans les bosquets reliques de nos têtes.
Je le raclais avec la scie circulaire d’une étrille prise à la Première Armée de cavalerie, lavant le sable doré du hâle naturel de sa peau. Je le parcourais de bataillons de rameaux verts et de tous les régiments de réserve d’eau bouillante échaudée. Lui, invoquant saints et apôtres, m’étranglait au fer à repasser de ses mains de Cent-Noir. Une seule fois, je l’attendais, son cœur a trébuché, touchant de sa mémoire bestiale la pourpre durcie de la déchirure oblique qui avait labouré mon dos comme une météorite.
— Qui t’a donc… arrangé comme ça ? a-t-il demandé d’une voix épaisse, se rappelant. — Oui… il y a eu une histoire, ai-je répondu sans répondre, fumant à plat comme un asphalte fraîchement posé.
Nous avons tous deux gardé un silence reconnaissant sur les champs hirsutes des guerres civiles et peut-être stellaires. Assis tout au bord de la table nourricière de Russie, avec la maigre ration d’Internat qui nous était échue. L’ivresse retombée de la nuit pure entrait en révélation cosmique ; au loin, les gardes forestiers tiraient encore et de quelconques parachutistes criaillaient très finement.
J’ai allumé de l’alcool solide et lui ai appris à manger les crêpes mécaniques des boîtes finlandaises. Il a posé une bouteille d’un quart de seau d’eau-de-vie, rempli 76 petits verres à facettes et les a engloutis un à un ; j’en sautais un sur deux. Olga s’est installée près de nous, triste d’une joie féminine. Manches de chemises roses brodées et chevelures folles non fauchées entrelacées, Héros des troupes à manœuvrabilité spéciale, nous chantions les vieilles chansons cosaques.
Princesse Hiver nous a couverts, froissés et inquiets, d’un siècle de fer et d’une peau d’ours de simples accomplissements, puis est allée mesurer, de son ruban glissant, les distances jusqu’aux petits cœurs humains chauds et hirsutes.
Je réunirai dans ce fil les récits et poèmes déjà publiés de mon père, le talentueux écrivain de science-fiction Yuri Nevsky
Le fil de Yuri Nevsky






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