Un jour, nous avons rencontré Vera Alexandrovna Loubsanova, responsable du club de randonnée « Top-v-les » et monitrice de marche nordique. La plupart d’entre nous la connaissent sous le pseudonyme Vera Chvedka. La veille, elle était rentrée avec un groupe d’une randonnée sur l’itinéraire populaire du pic Tcharski, dans la chaîne du Khamar-Daban… Le célèbre train Naouchki–Irkoutsk arrivait à Slioudianka au milieu de la nuit ; il faisait encore noir.
Nous étions cinq, skis à la main et sacs au dos, à descendre sur le quai. Quelqu’un nous indiqua qu’une cantine fonctionnait jour et nuit au dépôt ferroviaire. Laissant skis et sacs à la gare, nous avons suivi les voies jusqu’à la cantine. On nous y servit de la bouillie au beurre et, avec le thé, des crêpes à la crème aigre tout juste sorties de la poêle. Merci ! Tout le monde était content. De retour à la gare, nous avons repris sacs et skis et sommes sortis en ville.
Après les dernières maisons, nous avons rejoint la piste de ski. En avant et vers le haut, en avant et vers le haut ! La piste serpentait dans les bras de la rivière, montait sur une terrasse de berge et coupait les méandres. La vallée de la Slioudianka, assez large au début, se resserre peu à peu et prend son caractère typiquement montagnard.
Sur des kilomètres, la rivière bouillonne, coincée dans un canyon étroit, et forme des successions de rapides et de cascades. La piste change souvent de rive, contourne les falaises qui surplombent l’eau et serpente parmi d’énormes blocs. Cet itinéraire de Slioudianka à la station météorologique d’altitude Khamar-Daban, avec l’ascension du pic Tcherski à 2 090 mètres au-dessus de la mer, est particulièrement fréquenté les jours fériés. Pendant ce temps, le soleil monte toujours plus haut ; encore un instant et ses rayons emplissent la gorge étroite.
La station météorologique se trouve sur la ligne de partage des eaux de la Slioudianka et de la Podkomarnaïa, à 1 600 mètres d’altitude. Il nous a fallu environ sept heures depuis la gare de Slioudianka. Les deux derniers kilomètres de montée nous ont bien épuisés. Enfin, nous ouvrons le portillon et entrons dans la cour de la station.
À notre étonnement, les chiens nous accueillent paisiblement. Sur le perron, nous rencontrons l’employé de permanence, qui nous salue. Nous sommes cinq, dont deux femmes. Nous demandons l’autorisation de passer la nuit dans la maison et l’obtenons.
Nous entrons et nous installons au chaud. Après le dîner, nous nous couchons à même le sol. La maison reste chaude jusqu’au matin. Comme à mon habitude, je me lève à six heures et sors.
Le jour est clair et glacial. Je vais au bûcher pour fendre quelques rondins en guise d’échauffement. J’enfile des moufles de travail, prends le merlin et commence à fendre les morceaux de bois sciés. J’ai gardé le souvenir d’un outil extraordinairement lourd, dont la lame portait un poinçon de l’époque tsariste ; il fendait presque tout seul.
Il suffisait de le lever et de le laisser retomber : le rondin éclatait aussitôt en deux. Bien que près de soixante ans aient passé depuis, je m’en souviens très bien. Nous n’emportons que des biscottes, du chocolat et une gourde de thé. Aujourd’hui, la piste est déserte.
De tout le trajet, nous n’avons rencontré qu’un chasseur rentrant chez lui après une chasse fructueuse, deux employés de la météo après leur service et quelques randonneurs qui glissaient à notre rencontre. Il faut toutefois préciser que l’itinéraire est particulièrement populaire les week-ends et les jours fériés. Les gens d’Irkoutsk y sont les plus nombreux. Prenant de l’altitude, la piste s’élançait en lacets vers le sommet dénudé le plus proche.
L’altitude commence à se faire sentir. Nous nous arrêtons plus souvent pour nous reposer. Arrivée en haut de ce sommet, la piste se divise. La branche de gauche mène au pic Tcherski ; nous la prenons à notre tour.
Précisons que les pentes sont couvertes de rhododendrons dorés. Ils fleurissent en mai et en juin. À cette époque, la neige est encore souvent présente dans les montagnes, et le spectacle est extraordinaire : de la neige et des fleurs. D’ici, on aperçoit en contrebas le pittoresque lac de montagne Serdtse, le « Cœur », dont la forme rappelle effectivement cet organe.
Les arbres ne poussent plus ici ; seul apparaît de loin en loin un arbuste agrippé aux pierres. Bientôt, la forêt se termine et il devient impossible de continuer à skis. Les vents dominants ont balayé la neige, mettant à nu cailloux et rochers. Nous poursuivons sans skis.
Nous gagnons assez vite un deuxième sommet dénudé. Après un bref repos, nous nous préparons à traverser la passerelle rocheuse qui relie les deux sommets. C’est le passage le plus difficile et le plus dangereux : cette arête étroite se réduit parfois à un demi-mètre. Nous avançons très lentement ; nous n’avons pas changé de chaussures et portons toujours nos chaussures de ski, ce qui ajoute de l’inconfort et du danger. Leurs semelles de cuir glissent, et des précipices profonds s’ouvrent des deux côtés.
Nous progressons lentement et prudemment, en nous appuyant sur les bâtons de ski. À quelques mètres, de grosses accumulations de neige barrent le chemin. Enfin, nous franchissons l’arête sans encombre. Hourra !
Il ne reste pas plus de 300 mètres jusqu’au signal de triangulation du pic. Un dernier effort, et nous sommes au sommet. Au cairn, nous sortons d’une douille un mot laissé par les randonneurs Kotov et Zantouïev le 15 février 1962… Nous avons surmonté ce difficile parcours.
Nous pouvons nous réjouir. Mais le froid nous pousse à rédiger au plus vite un mot sur notre petite victoire. Nous le glissons dans la douille, prenons des photos et quittons le sommet. Bientôt, un vent violent se lève, le temps se dégrade nettement, des nuages échevelés traversent le ciel.
Si pénible qu’ait été l’ascension, la descente se révèle plus difficile et plus dangereuse. Avec une grande prudence et en nous aidant mutuellement, nous redescendons jusqu’aux skis laissés sur place. Le pic a déjà disparu dans les nuages. Nous rechaussons les skis et poursuivons la descente.
Il faut dire que nous utilisions de simples skis de fond à fixations rigides. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai pu acheter de véritables skis de randonnée de marque Beskid, à carres métalliques. Nous continuons à descendre du sommet. Virages serrés, abrupts, pierres : il est difficile de freiner à temps.
Nous tombons, nous nous relevons et continuons à dévaler la pente. Une seule pensée nous martèle le crâne : « Ne pas casser les skis… » Enfin, nous voici au portillon de la station météo, où nous passerons la nuit. Malgré cette rude journée, nous ne ressentons presque pas de fatigue ; nous sommes pleins d’entrain.
Les femmes ont tout de suite compris : « Il faut préparer une table de fête. » Sans plus de façons, le chef sort de son sac sa précieuse gourde militaire, qui n’est évidemment pas vide. Nous avons passé une bonne soirée. Le troisième jour de notre randonnée à skis a sans doute été le plus facile.
Quel plaisir de glisser en descente sur presque la totalité des 30 kilomètres ! On en a le souffle coupé, les kilomètres défilent. Et voici déjà la carrière de marbre de Slioudianka, autrement dite l’entreprise Pereval. Aujourd’hui, la plupart des groupes arrivent à Slioudianka non en train de banlieue ou en train ordinaire, mais dans un minibus loué. Le chauffeur vous dépose directement au départ du sentier ; vous n’avez plus à traverser toute la ville à pied.
La ville compte deux curiosités : la gare ferroviaire, entièrement construite en marbre blanc, et le musée privé « Les Pierres précieuses du Baïkal ». Son créateur, V. A. Jigalov, est malheureusement décédé cette année, mais sa femme et sa fille vous accueilleront avec plaisir.
Les randonneurs peuvent séjourner dans les bases touristiques Khamar-Daban et Pic Tcherski, à condition de réserver à temps. Chaque fois, j’ai la naïveté de croire qu’après avoir lu mon article quelques personnes au moins auront envie de secouer la routine du quotidien, de sentir une agréable fatigue dans leurs muscles, de respirer les horizons de la taïga. Je considérerai alors avoir accompli ma tâche de promotion d’un mode de vie sain. Mais, sous l’assaut brutal de l’homme, la nature qui nous entoure change de visage à toute vitesse. Alors marchez, voyagez, prenez l’avion, bref : hâtez-vous de voir la Terre !

@nevsky_alexander
Sur Instagram, Dubaï au-delà de la carte postale : la famille, la ville, les trouvailles et la vie entre deux projets. Sur Threads, des réflexions à voix haute sur le design et l’IA. Sur YouTube, des vidéos qui ont besoin de plus de place qu’une story. Retrouvez-moi là où vous vous sentez bien, et gardons le contact